I. Importance de cette question
S'il est vrai que les talens et les vertus d'un peuple assurent et sa puissance et son bonheur , nulle question plus importante que celle-ci :
Savoir ,
Si , dans chaque individu , les talens et les vertus sont l'effet de son organisation , ou de l'instruction qu'on lui donne. Je me propose de prouver ici ce qui n'est peutêtre qu'avancé dans le livre de l'Esprit.
Si je démontrais que l'homme n'est vraiment que le produit de son éducation , j'aurais sans doute révélé une grande vérité aux nations. Elles sauraient qu'elles ont entre leurs mains l'instrument de leur grandeur et de leur félicité, et que pour être heureuses et puissantes , il ne s'agit que de perfectionner la science de l'éducation.
Par quel moyen découvrir si l'homme est en effet le produit de son instruction ? Par un examen approfondi de cette question. Cet examen n'en donnât-il pas la solution , il faudrait encore le faire : il serait utile , il nous nécessiterait à l'étude de nous-mêmes.
L'homme n'est que trop souvent inconnu à celui qui le gouverne. Cependant , pour diriger les mouvemens de la poupée humaine , il faudrait connaître les fils qui la meuvent. Privé de cette connaissance, qu'on ne s'étonne point si les mouvemens sont souvent si contraires à ceux que le législateur en attend.
Un ouvrage où l'on traite de l'homme , s'y fùt-il glissé quelques erreurs , est toujours un ouvrage précieux. Quelle masse de lumières la connaissance de l'homme ne jetterait-elle pas sur les diverses parties de l'administration ! L'habileté de l'écuyer consiste à savoir tout ce
qu'il peut faire exécuter à l'animal qu'il dresse : et l'habileté du ministre, à connaître tout ce qu'il peut faire exécuter aux peuples qu'il gouverne.
La science de l'homme (i) fait partie de la science du gouvernement. Le ministre doit y joindre celle des affaires (2). C'est alors qu'il peut établir de bonnes lois.
Que les philosophes pénètrent donc de plus en plus dans l'abîme du cœur humain ; qu'ils y cherchent tous les principes de son mouvement ; et que le ministre , profitant de leurs découvertes , en fasse , selon les temps , les lieux et les circonstances , une heureuse application.
Regarde-t-on la connaissance de l'homme comme absolument nécessaire au législateur ? Rien de plus important que l'examen d'un problème qui la suppose.
Si les hommes, personnellement indifférens à celte question, ne la jugeaient que, relativement à l'intérêt public , ils sentiraient que de tous les obstacles à la
(1) La science de l'homme est la science des sages. Les intrigans se croient, à cet égard , fort supérieurs au philosophe. Ils connaissent, en effet, mieux , que lui la coterie du ministre : ils conçoivent, en conséquence, la plus haute idée de leur mérite. Sont-ils curieux de l'apprécier : qu'ils écrivent sur l'homme , qu'ils publient leurs pensées j et le cas qu'en fera le public , leur apprendra celui qu'ils doivent en faire eux-mêmes.
(2) Le ministre connaît mieux que le philosophe le détail des affaires. Ses connaissances en ce genre sont plus étendues ; mais ce dernier a plus le loisir d'étudier le cœur humain et le connaît mieux que le ministre. L'un et l'autre, par leurs divers genres d'étude, sont destinés à s'entr'éclairer. Que l'homme en place qui veut le bien, se fasse ami et protecteur des lettres. Avant la défense faite à Paris de ne plus imprimer que des catéchismes et des almanachs , ce fut aux brochures multipliées des gens instruits , que la France , dit-on, dut le bienfait de l'exportation des grains. Des savans en démontrèrent les avantages. Le ministre qui se trouvait alors à la, tête des finances , profita de leurs lumières.
perfection de l'éducation, le plus grand c'est de regarder les talens et les vertus comme un effet de l'organisa tion. Nulle opinion ne favorise plus la paresse et la néglicence des instituteurs. Si l'organisation nous fait presqu'en entier ce que nous sommes , à quel titre reprocher au maître l'ignorance et la stupidité de ses élèves? Pourquoi, dira-t-il, imputer à l'instruction les torts de la nature? Que lui répondre! Et, lorsqu'on admet un principe , comment en nier la conséquence immédiate ?
Au contraire, si Ton prouve que les talens et les vertus sont des acquisitions, on aura éveillé l'industrie de ce même maître, et prévenu sa négligence : on l'aura rendu plus soigneux et d'étouffer les vices et de cultiver les vertus de ses disciples. Le génie, plus ardent à perfectionner les instrumens de l'éducation, apercevra peut-être dans une infinité de ces attentions de détail, regardées maintenant comme inutiles, les germes cachés de nos vices , de nos vertus , de nos talens , et de notre sottise. Or, qui sait à quel point le génie porterait alors ses découvertes (i) ? Ce dont on est sûr , c'est qu'on ignore maintenant les vrais principes de l'éducation, et qu'elle est jusqu'à ce jour presque entièrement réduite à l'élude de quelques sciences fausses, auxquelles l'ignorance est préférable.
(i) A quelque degré de perfection qu'on portât l'éducation , qu'on n'imagine cependant pas qu'on fit des gens de génie de tous les hommes à portée de la recevoir. On peut , par son secours , evciter l'émulation des citojœns , les habituer à l'attention , ouvrir leurs cœurs à l'humanité , leur esprit à la vérité , faire enfin tous les citoyens, sinon des gens de génie, du moins des gens d'esprit et de sens. Mais , comme je le prouverai dans la suite de cet ouvrage t c'est tout ce que peut la science perfectionnée de l'éducation , et c'est assez. Une nation généralement composée de pareils hommes , serait, sans contredit, la première de l'univers.