CHAPITRE XX
Lî intolérance est le fondement de la grandeur du clergé,
La doctrine , la conduite du prêtre , tout prouve son amour pour le pouvoir. Que protége-t-il? l'ignorance. L'ignorant est crédule; il fait peu d'usage de sa raison; il pense d'après les autres; il est facile à tromper, et est dupe du plus grossier sophisme (2).
Qu'est-ce que le prêtre persécute ? la science. Le savant ne croit pas sans examen ; il veut voir par ses
croit réellement. C'est la source de mille erreurs. Un homme s'abstient-il , par exemple , de la lecture des livres défendus ? c'est un homme qui croit croire , et qui soupçonne en secret la fausseté de sa croyance ; c'est le plaideur de mauvaise foi qui n'ose lire le factum de sa partie adverse.
(1) Les pilotes du vaisseau de la superstition sont éclairés : quant aux matelots , la plupart sont imbécilles. 1 e clergé gouvernant exige peu de lumières du clergé gouverné ; et l'on n'a sur ce point rien à reprocher à ce dernier. A quoi s'occupe votre frère le prêtre ? demandait-on un jour à Fontenelle. Le matin, répond le philosophe, il dit la messe, et le soir il ne sait ce qu'il dit.
(2) Rien de plus absurdement subtil, disent les Anglais, que les argumens des théologiens, pour prouver aux ignorans catholiques la vérité du papisme. Ces argumens démontreraient également la vérité du Koran , celle des Mille et Une Nuits , et du conte de ma mère l'oie.
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yeux, et est plus difficile à tromper. En Europe, les prêtres se sont élevés contre Galilée; ils ont excommunié, dans Virgile et Scheiner, les découvertes que l'un avait faites des Antipodes, et l'autre des taches dans le soleil ; ils ont proscrit dans Bayle la saine logique, dans Descartes l'unique méthode d'apprendre; ils ont forcé ce philosophe à s'expatrier (i); ils ont jadis accusé tous les grands hommes de magie (2) ; et maintenant que la magie a passé de mode, ils accusent encore d'athéisme et de matérialisme (3) ceux qu'en qualité de sorciers ils eussent jadis fait brûler.
Le soin du prêtre fut toujours d'éloigner la vérité du regard des hommes. Toute lecture instructive leur est interdite. Le prêtre s'enferme avec eux dans une chambre obscure , et ne s'y occupe qu'à bouclier les crevasses par lesquelles la lumière pourrait entrer. Il hait et haïra toujours le philosophe; il craindra toujours que des hommes éclairés ne renversent un empire fondé sur l'erreur et l'aveuglement.
Sans amour pour les talens, il est l'ennemi secret des vertus humaines. Le prêtre en nie souvent jusqu'à
(1) Descartes persécuté quitte la France , emportant , comme Énée , ses pénates avec lui , c'est-à-dire , l'estime et les regrets des gens éclairés. Le parlement, alors aristotélicien, rend arrêt contre les cartésiens : leur doctrine y est condamnée , comme l'a depuis été celle de l'Encyclopédie, de l'Esprit , et d'Emile. Rien de différent dans ces divers arrêts que leur date. Or, les parlemens actuels se moquent du premier ; les parlemens futurs riront pareillement des derniers.
(2) Voyez l'Apologie des grands hommes accusés de magie , par Naudé. L'auteur s'y croit obligé de prouver qu'Homère, Virgile, Zoroastre , Orphée , Démocrite , Salomon , le pape Silvestre , Empédocle , Apollonius , Agrippa , Albert-le-Grand , Paracelse , etc. , n'ont jamais été sorciers.
(5) Les théologiens ont tant abusé du mot matériai^Ue , dont ils n'ont jamais pu donner d'idées nettes , qu'enfin ce mot est devenir synonyme d'esprit éclairé. On désigne maintenant par ce nom', écrivains célèbres dont les ouvrages sont avidement lus.
SECTION IV, CHAPITRE XX. 2J l
l'existence. Il n'est à ses yeux d'actions vertueuses que les actions conformes à sa doctrine , c'est-à-dire à ses intérêts. Les premières des vertus sont la foi et la soumission au sacerdoce. Ce n'est qu'à ses esclaves qu'il accorde le nom de saints et d'hommes de bien. -
Quoi cependant de plus distinct que les idées de vertu et de sainteté? Celui-là est vertueux qui fait le bien de ses concitovens. Le mot 'vertu renferme toujours l'idée de quelque utilité publique. Il n'en est pas de même du mot sainteté. Un ermite, un moine, s'impose la loi du silence , se fesse toutes les nuits , se nourrit de légumes cuits à l'eau, dort sur la paille, offre à Dieu sa malpropreté et son ignorance; il peut à force de macérations faire fortune en paradis; on peut le décorer de l'auréole ; mais s'il n'a fait aucun bien sur la terre, il n'est pas honnête. Un scélérat se convertit à la mort, il est sauvé, il est bienheureux; mais il n'est pas vertueux. On ne mérite ce nom que par une conduite habituellement juste et noble.
Les cloîtres sont les minarets d'où l'on tire communément les saints. Mais en général, que sont les moines? des fainéans, des hommes processifs, dangereux dans la société, et dont le voisinage est à redouter. Que prouve leur conduite? qu'il n'est rien de commun entre la religion et la vertu. Que faire pour en acquérir une idée nette? substituer une morale nouvelle à cette morale théologique , qui toujours indulgente aux tours perfides que se jouent les différentes sectes (i) ,
(i) De quelles imputations odieuses les catholiques n'ont-ils pas chargé les réformés ! Que de ruses employées par les moines pour irriter les princes contre des sujets fidèles! que d'art pour ne faire voir eu eux que des rebelles qui, la rage dans le cœur et les armes à la main , sont toujours près d'escalader le trône ! Telles sont donc , ô moines ï votre justice et votre charité ! Sur quoi fonder vos calomnies ? Laquelle des Églises romaine ou protestante s'est le plus souvent arrogé le droit de détrôner les rois et de leur ravir le sceptre avec h
sanctifie encore aujourd'hui les forfaits atroces que se reprochent réciproquement les jansénistes et les molinistes (i), et leur commande enfin de dépouiller leurs concitoyens de leur bien et de leur liberté.
Un despote d'Asie veut que ses sujets concourent de tout leur pouvoir à ses plaisirs; qu'ils apportent à ses pieds leur hommage et leurs richesses. Les prêtres papistes exigent pareillement l'hommage et les richesses des catholiques. A-t-il fallu, pour accroître leur puissance et leurs trésors, recourir à la barbarie et à la cruauté? ils ont élé cruels et barbares.
Du moment qu'instruits par l'expérience, qu'on rendait plus à la crainte qu'à l'amour, qu'on présentait plus d'offrandes à Ariman qu'à Oromaze, au cruel Mo- Joch qu'au doux Jésus, c'est sur la terreur qu'ils ont voulu fonder leur empire : ils ont voulu pouvoir à leur gré brûler le Juif et l'hérétique, emprisonner le janséniste et le déiste; et malgré l'horreur qu'inspire à toute
vie ? Qui du calviniste ou du catholique a le plus souvent réduit ce droit en pratique ? Qu'on ouvre l'histoire, qu'on calcule le nombre et l'espèce d'attentats commis par l'une et l'autre secte , la question sera bientôt décidée par le fait.
Les réformés , dira-t-on, ont fait la guerre aux princes. Non ; mais les princes l'ont faite aux réformés. M'attaque-t-on injustement? la défense est de droit naturel ; et des persécutés nombreux useront toujours de ce droit. C'est en irritant le souverain contre des sujets fidèles , que le moine a mis les armes à la main des réformés. Toutes les différentes sectes du christianisme sont aujourd'hui tolérées en Hollande, en Angleterre et en Allemagne : quels troubles y excitentelles? La paix dans cet empire s'est établie à la suite de la tolérance , et s'y maintiendra sans doute tant que le magistrat y saura contenir l'ambition ecclésiastique. Qu'au reste , comme je l'ai déjà dit , le gouvernement ne prenne point parti dans les querelles théologiques , les peuples n'y mettront pas plus d'importance qu'aux disputes sur les anciens et les modernes.
(1) Qui n'a point ri de voir les jésuites accuser tant de fois les parlemens de révolte , de sédition , et les citer devant le prince comme l'écolier devant le préfet? La France, disait-on alors, est un pays d'esclaves où chacun s'accuse d'être séditieux. .
âme humaine et sensible le tribunal de l'inquisition, ils ont conçu dès lors le projet de l'établir. A force d'intrigues ils y parvinrent en Espagne, en Italie, en Portugal , etc.
Plus la manière de procéder de ce tribunal fut arbitraire, plus il fut redouté. Alors la puissance sacerdo^ taie s'accrut de toutes les frayeurs dont elle frappait l'imagination des liommes. Le moine, impunément sourd au cri de la compassion , aux larmes de la misère et aux gémissemens de la douleur, n'épargna ni la vertu ni les talens. Ce fut par la confiscation des biens , ce fut à l'aide des tortures et des bûchers qu'il usurpa enfin sur les peuples une autorité supérieure à celle des magistrats, et souvent même à celle des rois. West -il donc plus dans l'Eglise catholique de Fé~ nelon et de Fitz-James qui , touchés des maux de leurs semblables, voient avec horreur un pareil tribunal? Il est encore des jansénistes assez vertueux pour détester l'inquisition , lors même qu'elle brûle un jésuite ; mais en général on n'est point à la fois religieux et tolérant. Humanité suppose lumière. Un esprit éclairé sait que la violence fait des hypocrites, et la persuasion des chrétiens ; qu'un hérétique est un frère qui ne pense pas comme lui sur certains dogmes métaphysiques; que ce frère privé du don de la foi est à plaindre, non à punir (i) , et que si nul ne peut croire vrai ce qu'il voit faux , nul pouvoir humain ne peut commander à la croyance. Cependant l'intolérance religieuse fait encore le malheur des nations. Qui sanctifia l'intolérance? l'ambition sacerdotale. L'excessif amour du moine pour le pouvoir produisit son excessive bar-
(i) Le moine s'occupe sans cesse à chercher dans les écritures quelques passages dont l'interprétation soit favorable à l'intolérance Mais ne sait-on pas que si les saintes Écritures sont de Dieu, les interprétations sont des homme? ?