‹ Œuvres compláetesChapitre 18 sur 45 · SUR L'INÉGALITÉ DES RICHESSES · texte numérisé non relu

SUR L'INÉGALITÉ DES RICHESSES

Il serait difficile de donner un sujet plus digne de notre attention que celui qu'on nous propose , puisqu'il est question de confondre le prétexte le plus ancien de l'impiété , par la sagesse même de la Providence dans la distribution inégale des richesses , qui fait leur scandale. Il faut , en sondant le secret de ces redoutables conseils qui font la destinée de tous les peuples , ouvrir en même temps aux yeux du genre humain le spectacle de l'univers sous la main de Dieu. Un sujet si vaste embrasse toutes les conditions et tous les hommes. Rois, sujets, étrangers , barbares , savants , ignorants , tous y y ont un égal intérêt. Nul ne peut s'affranchir du joug de celui qui , du haut des cieux, commande à tous les peuples de la terre , et lient sous sa loi les Empires , les hasards , les tombeaux , la gloire , la vie et la mort.

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La matière est trop importante pour n'avoir pas été souvent traitée. Les plus grands hommes se sont attachés à la mettre dans un beau jour, et rien ne leur est échappé : mais, parce que nous oublions très-promptement jusqu'aux choses qu'il nous importe le plus de retenir, il ne sera pas inutile de remettre devant nos yeux une vérité si sublime et si outragée de nos jours. Si nous n'employons pour la défendre ni de nouveaux raisonnements , ni de nouveaux tours , que personne n'en soit surpris. Qu'on sache que la vérité est une , qu'elle est immuable , qu'elle est éternelle. Belle de sa propre beauté , riche dans son fonds , invincible , elle peut se montrer toujours la même , sans perdre sa force ou sa grâce, parce qu'elle ne peut vieillir ni s'affaiblir, et que n'ayant pas pris son être dans les fantômes de notre imagination , elle rejette ses faux ornements. Que ceux qui prostituent leur voix au mensonge , s'efforcent de couvrir la faiblesse de leurs inventions , par les illusions agréables âe h nouveauté ; qu'ils se répandent inutilement en vains discours , puisqu'ils n'ont pour but

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que de plaire , et d'amuser les oreilles curieuses. Lorsqu'il est question de persuader la vérité , tout ce qui est recherché est vain ; tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu ; tout ce qui est pour Fauteur, distrait, charge la mémoire , dégoûte. En suivant de tout mon pouvoir ces grands principes , j'espère démontrer en peu de mots combien nos murmures envers la Providence sont injustes , combien même elle est juste malgré nos murmures.

Et premièrement, que ceux qui se plaignent de rinégalité des conditions , en reconnaissent la nécessité indispensable. Inutilement les anciens législateurs ont tâché de les rapprocher. Les lois ne sauraient empêcher que le génie s'élève au-dessus de l'incapacité , l'activité au-dessus de la paresse, la prudence au-dessus de la témérité. Tous les tempéraments qu'on a employés à cet égard ont été vains ; l'art ne peut égaler ' les hommes

' Van ne peut égaler les hommes malgré la nature, pour égaliser. Vauvenargues tombe souvent dans cette faute ^ nous ne croyons pas dc- Toir la relever dans la suite. B.

malgré la nature. Si Ton trouve quelque apparence , dans rhistoire , de cette égalité imaginaire , c'est parmi des peuples sauvages qui vivaient sans lois et sans maîtres , ne connaissaient d'autre droit que la force , d'autres dieux que l'impunité ; monstres qui erraient dans les bois avec les ours , et se détruisaient les uns les autres par d'affreux carnages ; égaux par le crime , par la pauvreté, par rignorance , par la cruauté ; nul appui parmi eux pour l'innocence ; nulle récompense pour la vertu , nul frein pour l'audace ; l'art du labourage négligé ou ignoré par ces barbares , qui ne subsistaient que de rapines , accoutumés à une vie oisive et vagabonde ; la terre stérile pour ses habitants ; la raison impuissante et inutile ; tel était l'état de ces peuples , opprobre de l'humanité ; telles étaient leurs coutumes impies. Pressés par l'indigence la plus rigoureuse , dès qu'ils sentirent la nécessité d'une juste dépendance, cette égalité primitive qui n'était fondée que sur leur pauvreté et leur oisiveté commune, disparut. Mais voici ce qui la suivit ; le sage ot le laborieux curent l'abondance pour prix

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du travail ; la gloire devint le fruit de la vertu; la misère et la dépendance , la peine de l'oisiveté et de la mollesse. Les hommes s'élevant les uns au-dessus des autres , selon leur génie? l'inégalité des fortunes s'introduisit sur de justes fondements. La subordination qu'elle établit parmi les hommes resserra leurs limites mutuelles , et servit à maintenir l'ordre. Alors celui qui avait les richesses en partage mit en œuvre l'activité et l'industrie. Dans le temps que le laboureur , né sous les cabanes , fertilisait la terre par ses soins , le philosophe ' , que la nature avait doué de plus d'intelligence , se donna librement aux sciences ou à l'étude de la politique. Tous les arts cultivés fleurirent sur la terre. Les divers talents s'entr'aidèrent;, et la vérité

^ Ce titre, qui signifie amateur de la sagesse, fut adopté par Pythagorc, qui le préféra par modestie à celui de Sage, Il a tellement été prostitué depuis, que plusieurs écrivains le rct^ardent comme une injure, quoique d'autres s'en glorifient encore; et il faut convenir que ces derniers ont l'avantage de prendre ce mol dans son acception naturelle. F,

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de ces paroles de mon texte se manifesta : Dwes et pauper ohviaverunt sihi , le pauvre et le riche se sont rencontrés : utriusque operator est Dominus , le Seigneur a fait Tun et Tautre. C'est lui qui a ordonné les conditions , et les a subordonnées avec sagesse , afin qu'elles se servissent pour ainsi dire de contrepoids , et entretinssent l'équilibre sur la terre. Et ne croyez pas que sa justice ait mis dans celte inégalité de fortunes , une inégalité réelle de bonheur : comme il n'a pas créé les hommes pour la terre , mais pour une fin sans comparaison plus élevée , il attache aux plus éminentes conditions et aux plus heureuses en apparence, de secrets ennuis. Il n'a pas voulu que la tranquillité de l'ame dépendît du hasard de la naissance ; il a fait en sorte que le cœur de la plupart des hommes se formât sur leur condition. Le laboureur a trouvé dans le travail de ses mains la paix et la satiété ' , qui fuient l'orgueil des grands- Ceux-

' Il faut satiété et non société, comme on le lit dans toutes les e'ditions publiées avant la nôtre de i8ai. Le mot société serait ici absolu^

SUR l'inégalité des richesses. 235 ci n'ont pas moins de désirs que les hommes les plus abjects ' ; ils ont donc autant de besoins.

Une erreur sans doute bien grossière , c'est de croire que l'oisiveté puisse rendre les hommes plus heureux. La santé , la vigueur d'esprit , la paix du cœur sont le fruit touchant du travail. Il n'y a qu'une vie laborieuse qui puisse amortir les passions , dont le joug est si rigoureux ; c'est elle qui retient sous les cabanes le sommeil fugitif des riches palais. La pauvreté , contre laquelle nous sommes si prévenus , n'est pas telle que nous pensons ; elle rend les hommes plus tempérants , plus laborieux , plus modestes ; elle les maintient dans l'innocence, sans laquelle il n'y a ni repos , ni bonheur réel sur la terre.

Qu'envions-nous dans la condition des riches ? Obérés eux-mêmes dans l'abondance

ment inintelligible. Nous avons pour cette correction Tautorité de Vauvenargues lui - même dans son manuscrit. Foyez tom. 1 , pag. 176, le texte et la note de Morellet. B.

' Les plus abjects; il faudrait de Vétat le plus abject. B.

par leur luxe et leur faste immodérés , exténués à la fleur de leur âge par leurs débauches criminelles , consumés par l'ambition et la jalousie à mesure qu'ils sont plus élevés , victimes orgueilleuses de la vanité et de l'intempérance ; encore une fois , peuple aveugle , que leur pouvons -nous envier? Considérons de loin la cour des princes , où la vanité humaine étale avec éclat ce qu'elle a de plus spécieux. Là , nous trouverons plus qu'ailleurs la bassesse et la servitude sous l'apparence de la grandeur et de la gloire , l'indigence sous le nom de la fortune, l'opprobre sous l'éclat du rang ; là , nous verrons la nature étouffée par l'ambition , les mères détachées de leurs enfants par l'amour effréné du monde , les enfants attendant avec impatience la mort de leurs pères, les frères opposés aux frères , l'ami à l'ami. Là , l'intérêt sordide et la dissipation , au lieu des plaisirs ; le dépit , la haine , la honte , la vengeance et le désespoir , sous le faux dehors du bonheur. Où règne si impérieusement le vice , on ne saurait trop le redire , ne croyons pas que la tranquillité d'esprit et

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le plaisir puissent habiter. Je ne vous parle pas des peines infinies qui suivront si proinptement , et sans être attendues , ces maux passagers. Je ne relève pas l'obligation du riche envers le pauvre , auquel il est comptable de ces biens immenses qui ne peuvent assouvir sa cupidité insatiable. La nécessité inviolable de Faumone égale le pauvre et le riche. Si celui-ci n'est que le dispensateur de ses trésors , comme on ne saurait en douter , quelle condition ! S'il en est l'usurpateur infidèle , quel odieux titre ! Je sais que la plupart des riches ne balancent pas dans ce choix ; mais je sais aussi les supplices réservés à leurs attentats. S'ils s'étourdissent sur ces châtiments inévitables , pouvons-nous compter pour un bien ce qui met le comble à leurs maux? S'il leur reste , au contraire, quelque sentiment d'humanité , de combien de remords , de craintes , de troubles secrets ne seront-ils pas travaillés ? En un mot , quel sort est le leur , si non-seulement leurs plaisirs rencontrent un juge inflexible , mais leurs douleurs mêmes î Passons sur ces tristes objets , si souvent et si vainement présentés

à nos faibles yeux. Le lieu et le temps où je parle ne permettent peut-être pas d'insister sur ces vérités. Toutefois il ne peut nous dispenser de traiter chrétiennement un sujet chrétien; et quiconque n'aperçoit pas cette nécessité inévitable , ne connaît pas même les règles de la vraie éloquence. Pénétré de cette pensée , je reprends ce qui fait l'objet et le fonds de tout ce discours.

Nous avons reconnu la sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses , qui fait le scandale des faibles ; l'impuissance de la fortune pour le vrai bonheur s'est offerte de tous cotés , et nous l'avons suivie jusqu'au pied du trône ' . Élevons maintenant nos vues ; observons la vie de ces princes mêmes qui excitent la cupidité et l'envie du reste des hommes. Nous adorons leur grandeur et leur opulence ; mais j'ai vu l'indi-

' Si Vauvenargues voyait Louis XV malheureux dans la partie la plus brillante du règne de ce prince, alors jeune et victorieux, quel poids n'auraient point ajoute h ses raisonnements les malheurs du successeur de Louis XV, de l'infortune Louis XVI, périssant sur l'echafaud ! F.

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gence sur le trône ' , telle que les cœurs les plus durs en auraient été attendris; il ne m'appartient pas d'expliquer ce discours ; nous devons au moins ce respect à ceux qui sont Timage de Dieu sur la terre. Aussi n'avons-nous pas besoin de recourir à ces paradoxes que le peuple ne peut comprendre; les peines de la royauté sont d'ailleurs assez manifestes. Un homme obligé par état à faire le bonheur des autres hommes , à les rendre bons et soumis , à maintenir en même temps la gloire et la tranquillité de la nation ; lorsque les calamités inséparables de la guerre accablent ses peuples , qu'il voit ses États attaqués par un ennemi redoutable , que les ressources épuisées ne laissent pas même la

' L'auteur parle vraisemblablement de Stanislas Leczinski, roi de Pologne, dont il avait vil la cour à Nancy. Il avait pu voir aussi la famille du roi Jacques , réduite à une extrême indigence, après la révolution qui dépouilla ce prince du trône d'Angleterre. On connaît l'histoire de Charles-le-Gros, qui , après avoir réuni sur sa tète toutes les couronnes de Charleraagne, mourut de misère et de chagrin l'an 888. F.

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consolation de Tespérance , 6 peines sans bornes ! quelle main séchera les larmes d'un bon prince dans ces circonstances? S'il est touché 5 comme il doit l'être de tels maux , quel accablement ! s'il y est insensible, quelle indignité ! Quelle honte , si une condition si élevée ne lui inspire pas la vertu ! Quelle misère , si la vertu ne peut le rendre plus heureux ! Tout ce qui a de l'éclat au dehors éblouit notre vanité. Nous idolâtrons en secret tout ce qui s'offre sous les apparences de la gloire. Aveugles que nous sommes , l'expérience et la raison devraient bien nous dessiller les yeux. Mêmes infirmités , mêmes faiblesses , même fragilité se font remarquer dans tous les états , même sujétion à la mort, qui met un tei^me si court et si redoutable aux grandeurs humaines. Un prince s'était élevé jusqu'au premier trône du monde par la protection d'un roi plus puissant ». L'Eu-

' On voit que Fauteur parle ici de Charles- Albert, électeur de Bavière, couronne empereur k Francfort le 14 janvier 174*^7 P'*^' l^ secours des armes de Louis XV, sous le nom de Charles Vil. Accable d'infirmités et dénué de ressources

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