‹ Œuvres compláetesChapitre 21 sur 45 · SUR L I^ÎÉGALITÉ DES RICHESSES · texte numérisé non relu

SUR L I^ÎÉGALITÉ DES RICHESSES

ne pourraient adoucir ma peine ; le désespoir sans bornes serait mon partage. Je m'égare , et mon faible esprit sort des bornes qu'il s'est prescrites. Yous , qui dispensez l'éloquence comme tous les autres talents; vous qui envoyez ces pensées et ces expressions qui persuadent , vous savez que votre sagesse et votre infinie Providence sont l'objet de tout ce discours ; c'est le noble sujet qui nous est proposé par les maîtres de la parole ; et quel autre serait plus propre à nous inspirer dignement ? Toutefois qui peut le traiter avec l'étendue qu'il mérite ? Je n'ose me livrer à tous les sentiments qu'il excite au fond de mon cœur : Qui parle long-temps, parle trop sans doute, dit un homme illustre. ^ Je ne connais point , continue-t-il , de discours oratoire oit il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible . Quelle tragédie est sans remplissage ? quelle ode sans strophes inutiles ^ ? Si cela est ainsi , messieurs , comme Texpérience le prouve ,

' Voltaire. B.

' Voyez la lettre de Voltaire à M. le marquis de Vauvenargues , à la fin de ce volume. B.

aSo DISCOURS

quelle retenue ne dois-je pas avoir en m'exprimant pour la première fois dans rassemblée la plus polie et la plus éclairée de Tunivers ! Ce discours si faible aura pour juge une compagnie qui Test , par son institution, de tous les genres de littérature ; une compagnie toujours enviée et toujours respectée dès sa naissance , où les places recherchées avec ardeur , sont le terme de l'ambition des gens de lettres ; une compagnie où se sont formés ces grands hommes qui ont fait retentir la terre de leur voix ; où Bossuet , animé d'un génie divin , surpassa les orateurs les plus célèbres de l'antiquité dans la majesté et le sublime du discours ; où Fénélon , plus gracieux et plus tendre , apporta cette onction et cette aménité qui nous font aimer la vertu et peignent partout sa grande ame ; où Fauteur immortel des Caractères ' donna des modèles d'énergie et de véhémence. Je ne parlerai pas de ces poètes , l'ornement et la gloire de leur siècle , nés pour illustrer leur patrie et servir de modèles à la posté-

' La Bruyère , membre de l'Académie Française , ainsi que Bossuet et Fe'ne'lon. F.

SUR l'ixégalité des richesses. Q.5l

rite. Je dois un hommage plus tendre à celui ' qui excite du tombeau nos faibles voix par Tespoir flatteur de la gloire , à qui l'éloquence fut si chère et si naturelle , dans un siècle encore peu instruit ; ce tribut que j'ose lui rendre , me ramène sans violence à mon déplorable sujet. A la vue de tant de grands hommes qui n'ont fait que paraître sur la terre , confondus après pour toujours dans l'ombre éternelle des morts , le néant des choses humaines s'offre tout entier à mesy eux, et je répète sans cesse ces tristes paroles : «Le pauvre et le riche se sont rencontrés ; l'ignorant et le savant , celui qui charmait nos oreilles par son éloquence , et ceux qui écoutaient ses discours, la mort les a tous égalés. » L'Eternel partage ses dons : il dispense aux uns la science, aux autres l'esprit des affaires , à ceux-ci la force , à ceux-là l'adresse, aux autres l'amour du travail ou les richesses , afm que tous les arts soient cultivés , et que tous les hommes s'entr'aident , comme nous l'avons vu d'abord. Après avoir distribué le

' Balzac , fondateur du prix d'éloquence auquel aspirait ce discours. B.

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genre humain en difFérentes classes, il assigne encore à chacune des hiens et des maux manifestement compensés , et enfin pour égaler les hommes plus parfaitement dans une vie plus parfaite et plus durable , pour punir Tabus que le riche a pu faire de ses faveurs, pour venger le faible opprimé , pour justifier sa bonté qui éprouve quelquefois dans les souffrances le juste et le sage ; lui-même anéantit ces distinctions que sa Providence avait établies ; un même tombeau confond tous les hommes ; une même loi les condamne ou les absout : même peine et même faveur attendent le riche et le pauvre.

0 vous , qui viendrez sur les nues pour juger les uns et les autres , fils du Dieu trèshaut, roi des siècles, à qui toutes les nations et tous les trônes sont soumis , vainqueur de la mort ! la consternation et la crainte marcheront bientôt sur vos traces ; les tombeaux fuiront devant vous : agréez , dans ces jours d'horreur , les vœux humbles de Finnocence , écartez loin d'elle le crime qui Fassiége de toutes parts , et ne rendez pas inutile votre sans; versé sur la croix!

PAUL-HJPPOLYTE EMMANUEL DE SEYTRES,

OFfiCIER AU RÉGIMENT DU ROI \

Ainsi donc j'étais destiné à survivre k notre amitié, Hippolyte , quand j'espérais qu'elle adoucirait tous les maux et tous les ennuis de ma vie jusqu'à mon dernier soupir. Au moment où mon cœur, plein de sécurité, mettait une aveugle confiance dans ta force et dans ta jeunesse, et s'abandonnait à sa joie, 6 douleur! une main

' Cet ouvrage, oii Vauvenargues fait Téloge de son camarade et de son ami, est celui dont fauteur faisait le plus de cas. Il ne cessait de le retoucher, et la copie qui en reste est celle que lui-même, avant sa mort, donna au président de Samt-Vincent, qui la fit remettre à M. de Fortia.

Paul-Hippoîyte-Emmanuel de Sevtres , fiis aîné de JosepJi de Scytres, marquis de Cau-

:?-5/j KLor. i:

puissante éteignait dans ton sang la source de la vie. La mort se glissait dans ton cœur, et tu la portais dans le sein. Terrible , elle sort tout d'un coup au milieu des jeux qui la couvrent : tu tombes à la fleur de tes ans sous ses véritables efforts. Mes yeux sont les tristes témoins d'un spectacle si lamentable, et ma voix, qui s'était formée à de si charmants entretiens , n'a plus qu'à porter jusqu'au ciel l'amère douleur de ta perte. O mânes chéris , ombre aimable , victime innocente du sort , reçois dans le sein de la terre ces derniers et tristes hommages! Rémont, académicien correspondant honoraire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris , et académicien de celle de Marseille , et d'Elisabeth de Donis, naquit le i3 août 1724. Il entra dans le régiment d'infanterie du roi , et s'ctant trouvé h l'invasion de la Bohème , il y périt au mois d'avril i'ji^^'2. Il n'avait pas encore dix-huit ans , et il est peut-être sans exemple qu'à cet âge, un jeune homme ait eu le bonheur d'acquérir un ami si digne de faire son éloge. C'est ce dont va juger le lecteur. — Voyez la Lettre de f^oltaire sur cet éloge , page 38.| de ce volume.

DE SEYTRES. ^55

veille-loi , cendre immortelle ! sois sensible aux gémissements d'une si sincère douleur ! Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expérience des hommes pour connaître leur dureté. En vain cherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours , à surprendre la compassion ; comme ils l'ont rarement connue , il est rare aussi qu'ils l'excitent ; et leur mort ne touche personne. Elle est attendue , désirée , ou du moins bientôt oubliée de ceux qui leur sont les plus proches. Tout ce qui les environne , ou les hait , ou les méprise , ou les envie, ou les craint ; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné. Les indifférents même osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Après avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie , telle en est la fin déplorable. Mais celui qui fait le sujet de ce discours n'a pas dû subir cette loi. Sa vertu timide et modeste n'irritait pas encore l'envie. Il n avait que dix-huit ans. Naturellement plein de grâce , les traits ingénus , l'air ouvert , la physionomie noble et sage , le regard doux et pénétrant , on ne le voyait

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pas avec indifférence. D'abord son aimable extérieur prévenait tous les cœurs pour lui , et quand on était à portée de connaître son caiactère , alors il fallait adorer la beauté de son nature].

11 n'avait jamais méprisé personne , ni envié , ai haï. Hors même de quelques plaisanteries qui ne tombaient que sur le ridicule , on ne l'avait jamais ouï parler mal de qui que ce soit. Il entrait aisément dans toutes les passions et dans toutes les opinions que le monde blâme le plus , et qui semblent les plus bizarres. Elles ne le surpre* naient point. Il en pénétrait le principe. Il trouvait dans ses réflexions des vues pour les justifier : marque d'un génie élevé que son propre caractère ne domine pas ; et il était en effet d'un jugement si ferme et si hardi , que les préjugés, même les plus favorables à ses sages inclinations , ne pouvaient pas l'entraîner, quoiqu'il soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse : si modeste d'ailleurs , et si exempt d'amour-propre , qu'il ne pouvait souffrir ses plus justes louanges , ni même

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