‹ Œuvres compláetesChapitre 24 sur 45 · AVIS DU LIBRAIRE · texte numérisé non relu

AVIS DU LIBRAIRE

L'auteur avait résolu de ne point donner dans cette nouvelle édition les deux pièces suivantes, les regardant comme peu assortissantes aux matières sur lesquelles il avait écrit. Son dessein était de les re'tablir dans un autre ouvrage où leur genre n'aurait point e'te' déplace'. Mais la mort qui vient de l'enlever, m'ôtant l'espe'rance de rien avoir d'un homme ii recommandable par la beauté' de son ge'nie , par la noblesse de ses pense'es, et dont l'unique objet était de faire aimer la vertu , j'ai cru que le public me saurait ç^vé de ne pas le priver de deux e'crits , aussi admirables pour le fonds, que pour la dignité et Felegance avec lesquelles ils sont traites.

Cet avis se trouve dans la seconde édition des œuvres de Vauvenargues , commencée par lui-même , mais qui ne fut achevée qu'après sa mort par le libraire Antoine-Claude Briasson , Paris , 1747 1 in- 12 , scHis la surveillance de TaLbé Trublet et de l'abbé Séguy.

MEDITATION

SUR LA FOI '

Heureux sont ceux qui ont une foi sensible, et dont Tesprit se repose dans les promesses de la religion ! Les gens du monde sont désespérés si les choses ne réussissent pas selon leurs désirs. Si leur vanité est confondue, s'ils font des fautes , ils se laissent abattre

' Voltaire , dans son Siècle de Louis Xf^, p.412, édition de Renouard , i8ig, t. xix , nous donne l'historique de la publication du principal ouvrage de Vauvenargues , V Introduction a la connaissance de l'esprit humain , et aussi de la Méditation sur la foi, et d'une Prière. Voici ce qu'il dit à ce sujet :

« Dans le temps de la mort de M. de Vauve- « nargues, les jésuites avaient la manie de cherfc cher à s'emparer des derniers moments de tous (( les hommes qui avaient quelque célébrité' ^ et <i s'ils pouvaient ou en extorquer quelque déclare ration, ou réveiller dans leur ame affaiblie les « terreurs de l'enfer, ils criaient au miracle. Un

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à la douleur : le repos , qui est la fin naturelle des peines , fomente leurs inquiétudes ; Tabondance , qui devait satisfaire leurs besoins , les multiplie ; la raison qui leur est donnée pour calmer leurs passions, les perd ; une fatalité marquée tourne contre euxmêmes tous leurs avantages. La force de

« de ces Pères se pre'sente chez M. de Vauve- « nargues mourant. Qui vous a envoyé' ici ? dit « le philosophe. Je viens de la part de Dieu , ré- « pondit le jésuite. Vauvenargues le chassa j a puis se tournant vers ses amis :

Cet esclave est venu , Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

« L'ouvrage de M. de Vauvenargues, imprime a après sa mort, est intitulé : Introduction a la a connaissance deVesprit humain. Les éditeurs, « pour faire passer les maximes hardies qu'il « renferme , y ont joint une Méditation et une <( Prière trouvées dans les papiers de l'auteur , « qui, dans une dispute sur Bossuet avec ses. « amis, avait soutenu qu'on pouvait parler de « la religion avec majesté et avec enthousiasme « sans y croire. On le défia de le prouver ; et « c'est pour répondre à ce défi qu'il fit les deux. « pièces cpi'on trouve dans ses œuvres. » B.

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leur caractère , qui leur servirait à porter les misères de leur fortune s'ils savaient borner leurs désirs , les pousse à des extrémités qui passent toutes leurs ressources , et les fait errer hors d'eux-mêmes loin des bornes de la raison. Ils se perdent dans leurs chimères ; et pendant qu'ils y sont plonges , et pour ainsi dire abîmés , la vieillesse , comme un sommeil dont on ne peut pas se défendre vers la fin d'un jour laborieux , les accable et les précipite dans la longue nuit du tombeau.

Formez donc vos projets , hommes ambitieux , lorsque vous le pouvez encore ; hâtez-vous , achevez vos songes ; poussez vos superbes chimères au période des choses humaines. Elevés par cette illusion au dernier degré de la gloire , vous vous convaincrez par vous-même de la vanité des fortunes : à peine vous aurez atteint , sur les ailes de la pensée , le faîte de l'élévation , vous vous sentirez abattus, votre joie mourra, la tristesse corrompra vos magnificences , et jusque dans cette possession imaginaire des faveurs du monde , vous en connaîtrez l'im-

^^6 MÉDITATION

posture. O mortels ! Tespérance enivre ; mais la possession sans espérance , même chimérique , traîne le dégoût après elle : au comble des grandeurs du monde , c'est là qu'on en sent le néant.

Seigneur , ceux qui espèrent en vous , s'élèvent sans peine au-dessus de ces réflexions accablantes. Lorsque le cœur , pressé sous le poids des affaires , commence à sentir la tristesse , ils se réfugient dans vos bras ; et là , oubliant leurs douleurs , ils puisent le courage et la paix à leur source. Yous les échauffez sous vos ailes et dans votre sein paternel ; vous faites briller à leurs yeux le flambeau sacré de la foi ; l'envie n'entre pas dans leur cœur; l'ambition ne le trouble point ; l'injustice et la calomnie ne peuvent pas même l'aigrir. Les approbations , les caresses , les secours impuissants des hommes, leurs refus , leurs dédains , leurs infidélités ne les louchent que faiblement ; ils n'en exigent rien; ils n'en attendent rien ; ils n'ont pas mis en eux leur dernière ressource : la foi seule est leur saint asile , leur inébranlable soutien. Elle les console de la maladie

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qui accable les plus fortes âmes , de l'obscurité qui confond Torgueil des esprits ambitieux , de la vieillesse qui renverse sans ressource les projets et les vœux outrés , de la perte du temps qu'on croit irréparable , des erreurs de l'esprit qui l'humilient sans fin , des difformités corporelles qu'on ne peut ni cacher ni guérir , enfin des faiblesses de l'ame , qui sont de tous les maux le plus insupportable et le plus irrémédiable. Hélas ! que vous êtes heureuses , âmes simples , âmes dociles î vous marchez dans les sentiers sûrs. Auguste religion ! douce et noble ciéance , comment peut-on vivre sans vous ? Et n'est-il pas bien manifeste qu'il manque quelque chose aux hommes , lorsque leur orgueil vous rejette ? les astres , la terre , les cieux suivent , dans un ordre immuable , Téternelle loi de leur être : toute la nature est conduite par une sagesse éclatante , l'homme seul flotte au gré de ses incertitudes et de ses passions tyranniques , plus troublé qu'éclairé de sa faible raison. Misérablement délaissé , conçoit-on qu'un être si noble soit le seul privé de la règle qui règne dans tout l'uni-

Il'jb MÉt)lTAtlON'

vers? ou plutôt n est-il pas sensible que n'en trouvant point de solide hors de la religion chrétienne, c'est celle qui lui l'ut tracée avant la naissance des cieux ? Qu'oppose Timpie à la foi d'une autorité si sacrée? Pense-t-il qu'élevé par-dessus tous les êtres , son génie est indépendant ? Et qui nourrirait dans ton cœur un si ridicule mensonge , étreinQrrne ! Tant de degrés de puissance , d'intelligence, que tu sens au-delà de toi , ne te font-ils pas soupçonner une souveraine raison? Tu vis , faible avorton de l'être , tu vis , et tu t'oses assurer que l'Etre parfait ne soit pas. Misérable , lève lés yeux , regarde ces globes de feu qu'une force inconnue condense. Ecoule, tout nous porte à croire que des êtres si merveilleux n'ont pas le secret de leur cours ; ils ne sentent \y\s leur grandeui* ni leur éternelle beauté ; ils sont comme s'ils n'étaient pas. Parle donc; qui jouit de ces êtres aveugles qui ne peuvent jouir d'eux-mêmes? Qui met un accord si parfait entre tant de corps si divers , si puissants , si impétueux ? D'où naît leur concert éternel? D'un mouvement simple, incréé... Je t'entends : mais ce mou-

su H LA FOI. 2; 9

venient qui opère ces grandes merveilles , les sait-il , ne les sait-il pas ? Tu sais que lu vis ; nul insecte n'ignore sa propre existence , et le seul principe de Tétre , Tame de Funivers.... O prodige! 6 blasphème! Tame de

l'univers 0 puissance invisible! pouvez-

vous souffrir cet outrage ! Yous parlez , les astres s'ébranlent , Têtre sort du néant , les tombeaux sont féconds ; et Timpie vous défie avec impunité ; il vous brave ; il vous nie. O parole exécrable ! il vous brave , il respire encore , et il croit triompher de vous. O Dieu ! détournez loin de moi les effets de votre vengeance. O Christ ! prenez-moi sous votre aile. Esprit saint , soutenez ma foi jus^ qu'à mon dernier soupir.

PRIERE

PRIERE

O Dieu ! qu'ai-je fait? Quelle offense arme votre bras contre moi ? Quelle malheureuse faiblesse m'attire votre indignation? Yous versez dans mon cœur malade le fiel etTennui qui le rongent ; vous séchez Tespérance au fond de ma pensée ; vous noyez ma vie d'amertume ; les plaisirs , la santé , la jeunesse, m'échappent ; la gloire , qui flatte de loin les songes d'une ame ambitieuse ; vous me ravissez tout

Etre juste , je vous cherchai sitôt que je pus vous connoître ; je vous consacrai mes hommages et mes vœux innocents dès ma plus tendre enfance , et j'aimais vos saintes rigueurs. Pourquoi m'avez-vous délaissé?

Pourquoi , lorsque l'orgueil , l'ambition , les plaisirs m'ont tendu leurs pièges infidèles?... C'était sous leurs traits que mon cœur ne pouvait se passer d'appui.

PRIÈRE. 2B1

J'ai laisse tomber un regard sur les dons enchanteurs du monde , et soudain vous m'avez quitté ; et les ennuis , les soucis , les remords , les douleurs ont en foule inondé ma vie.

0 mon ame ! montre-toi forte dans ce»

rigoureuses épreuves , sois patiente , espère à ton Dieu ; tes maux finiront ; rien n'est stable ; la terre elle-même et les cieux s'évanouiront comme un songe. Tu vois ces nations et ces trônes qui tiennent la terre asservie : tout cela périra. Écoute , le jour du Seigneur n'est pas lom , il viendra ; l'univers surpris sentira les ressorts de son être épuisés , et ses fondements ébranlés : l'aurore de l'éternité luira dans le fond des tombeaux , et la mort n'aura plus d'asiles.

O révolution effroyable ! L'homicide et Tincestueux jouissaient en paix de leurs crimes , et dormaient sur des lits de fleurs ; cette voix a frappé les airs ; le soleil a fait sa carrière , la face des cieux a changé. A ces mots , les mers , les montagnes , les forêts , les tombeaux frémissent , la nuit parle , le« vents s'appellent.

5o2 P RI EUE.

Dieu vivant ! ainsi vos vengeances se déclarent et s'accomplissent; ainsi vous sortez du silence et des ombres qui vous couvraient. 0 Christ ! votre règne est venu. Père , Fils, Esprit éternel , Tunivers aveuglé ne pouvait vous comprendre. L'univers n'est plus ; mais vous êtes ; vous jugez les peuples. Le faible, le fort, l'innocent, l'incrédule, le sacrilège, tous sont devant vous. Quel spectacle ! je me tais ; mon ame se trouble et s'égare en son propre fonds. Trinité formidable au crime , recevez mes humbles hommages '.

* On a dit , et il passe même pour constant parmi les personnes qui ont le plus connu Vauvenargues, que la prière précédente était le lésultat d'une espèce de dé(i fait à l'auteur , d'écrire tout un morceau de prose en vers blancs de manière h. ce qu'on ne s'en aperçût pas, k moins d'être averti. C'est ce qu'il a fait dans celte prière. Pour peu qu'on y fasse attention, on la trouvera entièrement composée de vers ayant tous le nombre de pieds qu'il faut pour composer un vers français , et remplissant presque toutes les conditions nécessaires des Vf 11, excepté la rime. Au reste, quoi qu'où

PRIÈRE. 283

puisse penser de cette anecdote, il faut remarcfuer que, partout où Vauvenargues a pris un ton eleve', il a adopte' la même manière; et l'éloge du jeune de Seytres, en particulier, est prescjue entièrement dans ce genre. S.

SUR LE LIBRE ARBITRE

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