‹ Œuvres compláetesChapitre 25 sur 45 · AVIS DE L'EDITEUR DE · texte numérisé non relu

AVIS DE L'EDITEUR DE

Les morceaux suivants n ont jamais ële imprimes. Le Traité sur le libre arbitre et la Réponse à quelques objections offrent une si grande conformité' pour le fonds des ide'es avec les deux morceaux qui suivent imme'diatement sous le titre de la Liberté et de Réponse aujc conséquences de la nécessité , qu'on ne peut guère s'empêcher dy voir une même suite de re'flexions, soumises seulement à un second travail et refondues dans une autre forme. On ne sait quel a e'té le premier jet; on otservera seulement que les deux morceaux placés les premiers semMent participer moins que les deux autres de cette manière lilire , animée, intéressante, qui paraît naturelle à Vauvenargues. Les morceaux qui suivent, quoique Lien certainement de lui, semblent s'éloigner encore davantage du caractère général de ses écrits On y retrouve si peu de cette philosophie consolante et douce qui fait le charme de ses ouvrages, et qui paraît avoir été le trait distinctif de son caractère, qu'on serait tenté de les prendre quelquefois pour des essais de raisonnement et des objections qu'il se faisait à lui-même. Mais tout ce qui regarde un homme tel que Vauvenargues a le droit d'intéresser la curiosité ; et ce monument de ses opinions , quelque trompeur qu'il puisse être, se trouvant le seul qui nous reste, nous nous sommes décidés à publier ces réflexions , non comme preuves du talent de Vauvenargues , à la réputation duquel elles n'ajouteront rien, mais , s'il est permis d« le dire, comme documents historiques

SUR LE LIBRE ARBITRE

Il y a deux puissances dans les hommes ^ Tune active et Tautre passive ; la puissance active est la faculté de se mouvoir soi-même ; la puissance passive est la capacité d'être mû.

On donne le nom de liberté à la puissance active ; ce pouvoir qui est en nous d'agir, ou de n'agir pas et d'agir du sens qui nous plaît, est ce que l'on est convenu d'appeler libre arbitre. Ce libre arbitre est en Dieu , sans bornes et sans restriction ; car qui pourrait arrêter l'action d'un Dieu tout-puissant ? II est aussi dans les hommes , ce libre arbitre ; Dieu leur a donné d'agir au gré de leurs yolontës ; mais les objets extérieurs nous contraignent quelquefois , et notre liberté cède à leurs impressions.

Un homme aux fers a sans fruit la force de se mouvoir, son action est arrêtée par un ordre supérieur, la liberté meurt sous ses

chaînes ; un misérable à la torture retient encore moins de puissance : le premier n'est contraint que dans Faction du corps , celuici ne peut pas mcme varier ses sentiments ; le corps et Tesprit sont gênés dans un degré presque égal ; et sans chercher des exemples si loin de notre sujet , les odeurs , les sons , les saveurs , tous les objets des sens et tous ceux des passions nous affectent malgré nous ; personne n'en disconviendra. Notre ame a donc été formée avec la puissance d'agir ; mais il n'est pas toujours en elle de conduire son action ; cela ne peut se mettre en doute.

Les hommes ne sont pas assez aveuglé»

pour ne pas apercevoir une si vive lumière , et pourvu qu'on leur accorde qu'ils sont libres en d'autres occasions , ils sont contents.

Or, il est impossible de leur refuser ce dernier point ; il y aurait de la mauvaise foi à le nier : cependant ils se trompent dans les conséquences qu'ils en tirent ; car ils regardent cette volonté qui conduit leurs actions comme le premier principe de tout ce

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qui est en eux , et comme un principe indépendant ; sentiment qui est faux de tout point ; car la volonté n'est qu'un désir qui n'est point combattu , qui a son objet en sa puissance , ou qui du moins croit l'avoir ; et même, en supposant que ce n'est pas cela , on n'évite pas de tomber dans une extrême .absurdité. Suivez bien mon raisonnement : je demande à ceux qui regardent cette volonté souveraine comme le principe suprême de tout ce qu'ils trouvent en eux , s'il est vrai que la volonté soit en nous le premier principe , tout ne doit-il pas dériver de ce fonds et de cette cause? Cependant combien de pensées qui ne sont pas volontaires, combien même de volontés opposées les unes aux autres ! quel cbaos ! quelle confusion ! Je sais bien que l'on me dira que la volonté n'est la cause que de nos actions volontaires, et que c'est seulement alors qu'elle est principe indépendant. C'est déjà m'accorder beaucoup ; mais ce n'est pas encore assez , et je nie que la volonté soit jamais le premier principe , c'est au contraire le dernier ressort de l'amc , c'est l'aiguille qui marque 2. 25

les heures sur une pendule , et qui la pousse à sonner. Je conviens qu'elle détermine nos actions ; mais elle est elle-même déterminée par des ressorts plus profonds , et ces ressorts sont nos idées ou nos sentiments actuels ; car, encore que la volonté réveille nos pensées, et assez souvent nos actions , il ne peut s'ensuivre de là qu'elle en soit le premier principe : c'est précisément le contraire , et Ton n a point de volonté qui ne soit un effet de quelque passion ou de quelque réflexion.

Un homme sage est mis à une rude épreuve ; l'appât d'un plaisir trompeur met sa raison en péril ; mais une volonté plus forte le tire de ce mauvais pas : vous croyez que sa volonté rend sa raison victorieuse ? Si vous y pensez tant soit peu , vous découvrirez au contraire que c'est sa raison toute seule qui fait varier sa volonté ; cette volonté combattue par une impression dangereuse aurait péri sans ce secours. Il est vrai qu'elle vainc un sentiment actuel, mais c'est par des idées actuelles ; c'est-à-dire par sa raison. Le même homme succombe en une autre

SUR LE LIBRE ARBITRE. agi

occasion ; il sent irrésistiblement que c'est }iarce qu'il le veut : qu'est-ce donc qui le fait agir ? Sans cloute c'est sa volonté ; mais sa volonté sans règle s'est-elle formée de soi ? n'est-ce pas un sentiment qui l'a mise dans son cœur? Rentrez au dedans de vous-mêmes ; je veux m'en rapporter à vous : n'est-il pas manifeste que dans le premier exemple ce sont des idées actuelles qui surmontent un sentiment, et que dans celui-ci le sentiment prévaut , parce qu'il se trouve plus vif ou que les idées sont plus faibles? Mais il ne tiendrait qu'à ce sage de fortifier ses idées , il n'aurait qu'à le vouloir. Oui , le vouloir fortement ; mais , afin qu'il le veuille ainsi , ne faudrait-il pas jeter d'autres pensées dans son ame , qui l'engagent à vouloir ? Yous n'en disconviendrez pas , si vous vous consultez bien. Convenez donc avec moi que nous agissons souvent selon ce que nous voulons , mais que nous ne voulons jamais que selon ce que nous sentons ou selon ce que nous pensons : nulle volonté sans idées ou sans passions qui la précèdent.

Un homme tire sa bourse , me demande

2y2 TRAITE

pair ou non : je lui réponds l'un ou Tautre. ]\'est-ce pas ma volonté seule qui détermine ma voix ? Y a-t-il quelque jugement ou quelque passion qui devance ? L'on ne voit pas plus de raison à croire que c'est pair qu'impair : donc ma volonté naît de soi , donc rien ne la détermine. Erreur grossière : ma volonté pousse ma voix ; le pair et l'impair sont possibles : l'un est aussi caché que l'autre ; aucun n'est donc plus apparent. Mais il faut dire pair ou non , et le désir du gain m'échauffe ; les idées de pair et d'impair se succèdent avec vitesse , mêlées de crainte et de joie ; l'idée du pair se présente avec un rayon d'espérance. La réflexion est inutile , il faut que je me détermine , c'est une nécessité ; et sur cela je dis pair, parce que pair en ce moment se présente à mon esprit.

Cherchez-vous un autre exemple? Levez vos bras vers le ciel : c'est autant que vous le voudrez que cela s'exécutera ; mais vous ne le voudrez que pour faire un essai du pouvoir de la volonté , ou par quelque autre motif ; sans cela , je vous assure que vous ne le voudrez pas. Je prends tous les hommes

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à témoin de ce que je dis là ; j'en appelle à leur expérience. J'exposerai des raisons pour prouver mon sentiment et le rendre inébranlable par un accord merveilleux ; mais je crois que ces exemples répandront un jour sensible sur ce qui me reste à dire ; ils aplaniront notre voie.

Soyez cependant persuadé que ce qui dérobe à Tesprit le mobile de ses actions , n'est que leur vitesse infinie. Nos pensées meurent au moment que leurs effets se font connaître. Lorsque Faction commence , le prmcipe est évanoui. La volonté paraît ; le sentiment n'est plus : l'on ne le trouve plus en soi , et l'on doute qu'il y ait été ; mais ce serait un vice énorme que l'on eut des volontés qui n'eussent point de principe. Nos actions iraient au hasard ; il n'y aurait plus que des caprices ; tout ordre serait renversé. Il ne suflBit donc pas de dire qu'il est vrai que la réflexion ou le sentiment nous conduise ; nous devons encore ajouter qu'il serait monstrueux que cela ne fut pas.

L'horame est faible , on en convient ; ses «cntiments sont trompeurs , ses vues sont

2g4 TRAITÉT

courtes et fausses. Si sa volonté captive n'a pas de guide plus sûr, elle égarera tous ses pas. Une preuve naturelle qu'elle en est réduite là , c'est qu'elle s'égare en effet ; mais ce guide, quoiqu 'incertain, vaut mieux qu'un instinct aveugle. Une raison imparfaite est beaucoup au-dessus d'une absence de raison. La raison débile de l'homme et ses sentiments illusoires le sauvent encore néanmoins d'une infinité d'erreurs. L'homme entier serait abruti s'il n'avait pas ce secours. Il est vrai qu'il est imparfait ; mais c'est une nécessité. La perfection infinie ne souffre point de partage ; Dieu ne serait point parfait si quelque autre pouvait l'être.

Non-seulement il répugne qu'il y ait deux êtres parfaits ; mais il est en même temps impossible que deux êtres indépendants puissent subsister ensemble si l'un des deux est parfait , parce que la perfection comprend nécessairement une puissance sans bornes , éternelle , interruptible , et qu'elle ne serait pas telle si tout ne lui était pas soumis. Ainsi Dieu serait imparfait sans la dépendance des hommes : cela est plus clair que le jour.

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Personne, dites-vous , ne doute d'un principe si certain : cependant ceux qui soutiennent que la volonté peut tout, et qu'elle est le premier principe de toutes nos actions , ceux-là nient , sans y prendre garde , la dépendance des hommes à l'égard du Créateur» Or , voilà ce que j'attaque ; voilà l'objet de ce discours. Je ne me suis attaché à prouver la dépendance de la volonté à l'égard de nos idées , que pour mieux établir par là notre dépendance totale et continue de Dieu.

Yous comprenez bien par là que j'établis aussi la nécessité de toutes nos actions et de tous nos désirs. Qu'une conséquence si juste ne vous effarouche point. Je prétends vous montrer que notre liberté subsiste malgré cette nécessité. Je manifesterai l'accord et' la solution de ce nœud , qui fera disparaître les ombres qui peuvent encore nous troubler.

Mais pour revenir à présent au dogme de la dépendance , comment se peut-on figurer les hommes indépendants? Leur esprit n'eslil pas créé , et tout être créé ne dépend-il pas des lois de sa création? Peut-il agir par d'autres lois que par celles de son être ? et

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