‹ Œuvres compláetesChapitre 5 sur 45 · TT · texte numérisé non relu

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122 KÉFL EXIONS

On n'est pas toujours si injuste envers ses ennemis qu^envers ses proches.

On peut penser assez de mal d'un homme et être tout-à-fait de ses amis ; car nous ne sommes pas si délicats que nous ne puissions aimer que la perfection , et il y a bien des vices qui nous plaisent , même dans autrui.

La haine des faibles n'est pas si dangereuse que leur amitié.

En amitié , en mariage , en amour , en tel autre commerce que ce soit , nous voulons gagner ; et , comme le commerce des amis, des amants, des parents, des frères, etc. , est plus étendu que tout autre , il ne faut pas être surpris dV trouver plus d'ingratitude et d'injustice.

heurs. Les fautes qui ii'en seraient pas est incorrect. Il faut, les fautes qui ne seraient pas des fautes. M.

La haine n'est pas raoins volage que l'amitié.

La pitié est moins tendre que l'amour.

Les choses que Pon sait le mieux sont celles qu'on n'a pas apprises.

Au défaut des choses extraordinaires , nous aimons qu'on nous propose a croire celles qui en ont l'air.

L'esprit développe les simplicités du sentiment , pour s'en attribuer l'honneur.

On tourne une pensée comme un habit , pour s'en servir plusieurs fois.

Nous sommes flattés qu'on nous propose comme un mystère ce que nous avons pensé naturellement.

Ce qui fait qu'on goûte médiocrement les philosophes , est qu'ils ne nous parlent pas assez des choses que nous savons.

La paresse et la crainte de se compromettre ont introduit l'honnêteté dans la dispute.

Les grandes places dispensent quelquefois des moindres talents.

Quelque mérite qu'il puisse y avoir à négliger les grandes places , il y en a peutêtre encore plus à les bien remplir.

Si les grandes pensées nous trompent , elles nous amusent.

Il n'y a point de faiseur de stances qui ne se préfère à Bossuet , simple auteur de prose ; et dans l'ordre de la nature , nul ne doit penser aussi peu juste qu'un génie manqué.

Un versificateur ne connaît point de juge compétent de ses écrits : si on ne fait pas de vers , on ne s'y connaît pas ; si on en fait , on ■ est son rival.

Le même croit parler la langue des dieux , lorsqu'il ne parle pas celle des hommes. C'est comme un mauvais comédien qui ne peut déclamer comme l'on parle.

Un autre défaut de la mauvaise poésie est d'allonger la prose , comme le caractère de la bonne est de l'abréger.

Il n'y a personne qui ne pense d'un ouvrage en prose : si je me donnais de la peine, je le ferais mieux. Je dirais à beaucoup de gens : faites une seule réflexion digne d'être écrite.

Tout ce que nous prenons dans la morale pour défaut n'est pas tel.

Nous remarquons beaucoup de vices pour admettre peu de vertus.

L'esprit est borné jusque dans l'erreur qu'on dit son domaine.

L'intérêt d'une seule passion ;, souvent malheureuse , tient quelquefois toutes les autres en captivité ; et la raison porte ses chaînes sans pouvoir les rompre.

Il y a des faiblesses , si on l'ose dire , inséparables de notre nature.^ 5oo.

Si on aime la vie , on craint la mort \

5oi.

La gloire et la stupidité cachent la mort sans triompher d'elle "*.

' Cela paraît hors de doute. Cependant au rencontre souvent telle ou telle personne qui aime peu la vie, et qui craint infiniment la mort. F.

L/i gloire et la sliipidité cachent la mort

ET MAXIMKS, 15.7

Le terme du courage est rintrépidité dans le péril '.

La noblesse est un monument de la vertu , immortelle comme la gloire.

Lorsque nous appelons les réflexions , elles nous fuient ; et quand nous voulons les chasser, elles nous obsèdent , et tiennent malgré nous nos yeux ouverts pendant la nuit.

Trop de dissipation et trop d'étude épuisent également Tesprit et le laissent à sec ; les traits hardis en tout genre ne s'offrent pas à un esprit tendu et fatigué.

Comme il y a des âmes volages que toutes

sans triompher d'elle. Il faut , je crois, Vaniour de la gloire-. Sans triompher d'elle , c'est-àdire, je pense, sans la faire mépriser. S.

• Le terme du courage^ etc. Il semble qu'il lant dire, le dernier terme. M,

les passions dominent tour à tour , on voit des esprits vifs et sans assiette , que toutes les opinions entraînent successivement , ou qui se partagent entre les contraires, sans oser décider.

Les héros de Corneille étalent des maximes fastueuses et parlent magnifiquement d'euxmêmes , et cette enQure de leurs discours passe pour vertu parmi ceux qui n'ont point de règle dans le cœur pour distinguer la grandeur d'ame de l'ostentation '.

L'esprit ne fait pas connaître la vertu.

Il n'y a point d'homme qui ait assez d'esprit pour n'être jamais ennuyeux.

5io.

La plus charmante conversation lasse l'oreille d'un homme occupé de quelque passion.

" L'auteur a développé cette idée dans ses réflexions sur Corneille, t. I, p. 374 — 298. B.

5ll.

Les passions nous séparent quelquefois de la société , et nous rendent tout l'esprit qui est au monde aussi inutile que nous le devenons nous-mêmes aux plaisirs d'autrui.

Le monde est rempli de ces hommes qui imposent aux autres par leur réputation ou leur fortune; s'ils se laissent trop approcher, on passe tout à coup à leur égard de la curiosité jusqu'au mépris , comme on guérit quelquefois en un moment d'une femme qu'on a recherchée avec ardeur.

On est encore bien éloigné de plaire lorsqu'on n'a que de l'esprit.

L'esprit ne nous garantit pas des sottises de notre humeur.

Le désespoir est la plus grande de nos erreurs '.

' C'est-à-dire, en d'antres termes , qu'il n'y

ï3o HÉ FLEXIONS

La nécessité de mourir est la plus amère de nos afflictions.

Si la vie n'avait point de fin , qui désespérerait de sa fortune ? La mort comble l'adversité .

Combien les meilleurs conseils sont -ils peu utiles , si nos propres expériences nous instruisent si rarement !

Les conseils qu'on croit les plus sage? sont les moins proportionnés à notre état.

Nous avons des règles pour le tbéâtre qui passent peut-être les forces de l'esprit humain .

Lorsqu'une pièce est faite pour être jouée , il est injuste de n'en juger que par la lecture.

a point de mal sans remède , et que le suicide est un acte de folie. F.

ET MAXIMES. î3î

Le but des poètes tragiques est d'émouvoir. C'est faire trop d'honneur à Tesprit humain de croire que des ouvrages irréguliers ne peuvent produire cet effet. Il n'est pas besoin de tant d'art pour tirer les meilleurs esprits de leur assiette , et leur cacher de grands défauts dans un ouvrage qui peint les passions. Il ne faut pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion , ni imposer aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre ; notre goût se contente à moins. Pourvu qu'il n'y ait pas plus d'irrégularités dans un ouvrage que dans nos propres conceptions, rien n'empêche qu'il ne puisse plaire , s'il est bon d'ailleurs. N'avons-nous pas des tragédies monstrueuses ' qui entraînent toujours les suffrages , malgré les critiques , et qui sont les délices du peuple, je veux dire , de la plus grande partie des hommes ? Je sais que le

' On peut citer, par exemple, le théâtre de Shakspeare et son prodigieux succès en Angleterre depuis plusieurs siècles , maigre' les nombreuses irrégularités de ses pièces.

l32 RÉFLEXIOIVS

succès de ces ouvrages prouve moins le génie de leurs auteurs que la faiblesse de leurs partisans : c'est aux hommes délicats à choisir de meilleurs modèles , et à s'efforcer , dans tous les genres, d'égaler la belle nature ; mais comme elle n est pas exempte de défauts, tout belle qu'elle paraît , nous avons tort d'exiger des auteurs plus qu'elle ne peut leur fournir. Il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.

Il peut plaire à un traducteur ' d'admirer jusqu'aux défauts de son original , et d'attribuer toutes ses sottises à la barbarie de son siècle. Lorsque je crois toujours apercevoir dans un auteur les mêmes beautés et les

' Il semble que dans cette remarque l'auteur a en vue monsieur et madame Dacier , traducteurs d'Homère, et d'autres anciens e'crivains grecs et latins. C'est principalement Homère dont il paraît qu'il est ici question. Si cela est, Vauvenargues a eu raison de supprimer dans sa seconde édition un jugement qui ne fait pas honneur à son goût.

ET MAXIMES. l33

mêmes défauts, il me paraît plus raisonnable d'en conclure que c'est un écrivain qui joint de grands défauts à des qualités éminentes : une grande imagination et peu de jugement , ou beaucoup de force et peu d'art , etc. ; et quoique je n'admire pas beaucoup l'esprit humain , je ne puis cependant le dégrader jusqu'à mettre dans le premier rang un génie si défectueux , qui choque continuellement le sens commun.

C^est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

Nous voudrions dépouiller de ses vertus l'espèce humaine , pour nous justifier nousmêmes de nos vices , et les mettre à la place des vertus détruites : semblables à ceux qui se révoltent contre les puissances légitimes, non pour égaler tous les hommes par la liberté ' , mais pour usurper la même autorité qu'ils calomnient.

* Won pour égaler tous les hommes par la liberté. Il faut égaliser, S.

l34 RÉFLEXIONS

Un peu de culture et beaucoup de mémoire . avec quelque hardiesse dans les opinions et contre les préjugés , font paraître Tesprit étendu.

Il ne faut pas jeter du ridicule sur les opinions respectées ; car on blesse par là leurs partisans , sans les confondre.

La plaisanterie la mieux fondée ne persuade point , tant on est accoutumé » qu'elle s'appuie sur de faux principes.

L'incrédulité a ses enthousiastes, ainsi que la superstition : et comme l'on voit des dévots qui refusent à Cromwel jusqu'au bon sens , on trouve d'autres hommes qui traitent Pascal et Bossue t de petits esprits.

^ Tant on est accoutumé qu'elle s'appuie, etc. Il faut, je crois, accoutumé a voir ou à croire qu''elle s'appuie, etc. Il faudrait aussi, je crois, au lieu de qu^elle s"* appuie, répéter que la plaisanterie s'appuie, autrement la phrase n'est pas claire. S.

Le plus sage est le plus courageux de tous les hommes . M. de Turenne ' , a respecté la religion , et une infinité d'hommes obscm^s se placent au rang des génies et des âmes fortes , seulement à cause qu'ils la méprisent.

Ainsi nous tirons vanité de nos faiblesses et de nos plus fausses erreurs. La raison fait des philosophes , et la gloire fait des héros ; la seule vertu fait des sages.

Si nous avons écrit quelque chose pour notre instruction ou pour le soulagement de notre cœur , il y a grande apparence que nos réflexions seront encore utiles à beau-

' Henri de La Tour-d'Auveigne, vicomte de Turenne, tué d'un coup de canon le 27 juillet 1675, était né dans la religion protestante^ et après avoir refusé de changer de religion lorsque on intérêt s'y trouvait, embrassa, par Tefiet de la simple persuasion, la religion catholique romaine, dans laquelle il mourut. Sa vie a été souvent imprimée. F.

coup d'autres : car personne n'est seul dans son espèce ; et jamais nous ne sommes ni si vrais , ni si vifs , ni si pathétiques que lorsque nous traitons les choses pour nousmêmes.

Lorsque notre ame est pleine de sentiments , nos discours sont pleins d'intérêt. Le faux présenté avec art nous surprend et nous éblouit ; mais le vrai nous persuade et nous maîtrise.

On ne peut contrefaire le génie.

Il ne faut pas beaucoup de réflexions pour faire cuire un poulet : et cependant nous voyons des hommes qui sont toute leur vie mauvais rôtisseurs. Tant il est nécessaire , dans tous les métiers , d'y être appelé par un instinct particulier et comme indépendant de la raison.

Lorsque les réflexions se multiplient , les

erreurs et les connaissances augmentent dans la même proportion *.

Ceux qui viendront après nous , sauront peut-être plus que nous , et ils s'en croiront plus d'esprit ; mais seront-ils plus heureux ou plus sages ? Nous-mêmes qui savons beaucoup , sommes-nous meilleurs que nos pères qui savaient si peu ?

Nous sommes tellement occupés de nous et de nos semblables , que nous ne faisons pas la moindre attention à tout le reste, quoique sous nos yeux et autour de nous.

Qu'il y a peu de choses dont nous jugions bien !

Nous n'avons pas assez d'amour-propre pour dédaigner le mépris d'autrui.

Personne ne nous blâme si sévèrement

' Voyez la réflexion 271 dont cette maxime est le principe. B. .

t38 réflexions

que nous nous condamnons souvent nousmêmes '

L'amour n'est pas si délicat que Tamourpi'opie.

Nous prenons ordinairement sur nos bons et nos mauvais succès ; et nous nous accusons ou nous louons des caprices de la fortune.

Personne ne peut se Vanter de n'avoir ja^ mais été méprisé.

Il s'en faut bien que toutes nos habiletés ou que toutes nos fautes portent coup : tant il y a peu de choses qui dépendent de notre conduite.

Combien de vertus et de vices sont sans conséquence !

" Personne ne nous hlcinie si séuèreîuent que nous nous condamnons souuent nous-mêmes.

Il faut, je crois , aussi sévèrement , et ensuite, que nous ne nous condamnons, S.

ET MAX IM ES. I Sc)

Nous ne sommes pas contents d'être habiles si on ne sait pas que nous le sommes : et pour ne pas en perdre le mérite , nous en perdons quelquefois le fruit.

Les gens vains ne peuvent être habiles ; car ils n'ont pas la force de se taire.

C'est souvent un grand avantage pour un négociateur , s'il peut faire croire qu'il n'entend pas les intérêts de son maître et que la passion le conseille ; il évite par là qu'on le pénètre , et réduit ceux qui ont envie de finir à se relâcher de leurs prétentions. Les plus habiles se croient quelquefois obligés de céder à un homme qui résiste lui-même à la raison, et qui échappe à toutes leurs prises.

Tout le fruit qu'on a pu tirer de mettre quelques hommes dans les grandes places , s'est réduit ^ savoir qu'ils étaient habiles.

i4o RÉFLEXIONS

Il ne faut pas autant d'acquit pour être habile que pour le paraître.

Rien n'est plus facile aux hommes en place que de s'approprier le savoir d'autrui.

Il est peut-être plus utile, dans les grandes places , de savoir et de vouloir se servir de gens instruits que de Têtre soi-même.

Celui qui a un grand sens sait beaucoup.

Quelque amour qu'on ait pour les grandes affaires , il y a peu de lectures si ennuyeuses et si fatigantes que celles d'un traité entre

les princes.

L'essence de la paix est d'être éternelle , et cependant nous n'en voyons durer aucune l'âge d'un homme , et à peine y a-t-il quelque règne oii elle n'ait été renouvelée plusieurs fois. Mais faut-il s'étonner que ceux

qui ont eu besoin de lois pour être justes , soient capables de les violer ?

La politique lait entre les princes ce que les tribunaux de la justice font entre les particuliers. Plusieurs faibles, ligués contre un puissant , lui imposent la nécessité de modérer son ambition et ses violences.

Il était plus facile aux Romains et aux Grecs * de subjuguer de grandes nations , qu'il ne Test aujourd'hui de conserver une petite province justement conquise , au milieu de tant de voisins jaloux , et de peuples également instruits dans la politique et dans la guerre , et aussi liés par leurs intérêts , par les arts , ou par le commerce , qu'ils sont séparés par leurs limites.

^ On sait que les Grecs, ont renverse' et conquis le royaume de Perse, et que les Romains ont envahi presque toute la partie du monde connue de leur temps. Il est vraisemblable que Tauteur veut mettre ici en opposition avec ces conquêtes, l'acquisition de la Lorraine faite par Louis XV, roi de France , en 1736. F.

M. de Voltaire ' ne regarde l'Europe que comme une république formée de difFérenles souverainetés. Ainsi un esprit étendu diminue en apparence les objets en les confondant dans un tout qui les réduit à leur juste étendue ; mais il les agrandit réellement en développant leurs rapports , et en ne formant de tant de parties irrégulières qu'un seul et . magnifique tableau.

C'est une politique utile , mais bornée , de se déterminer toujours par le présent , et de préférer le certain à l'incertain , quoique moins flatteur ; et ce n'est pas ainsi que les Etats s'élèvent , ni même les particuliers.

Qui sait tout souffrir peut tout oser.

Les hommes sont ennemis nés les uns des

' Dans son Siècle de Louis XIV, chapitre ii, Voltaire développe cirectivement cette grande et belle idée. Vaiivenargiies ne le désignait ici que par la lettre initiale de son nom. F.

autres , non à cause qu'ils se haïssent , mais parce qu'ils ne peuvent s'agrandir sans se traverser ; de sorte qu'en observant religieusement les bienséances , qui sont les lois de la guerre tacite qu'ils se font, j'ose dire que c'est presque toujours injustement qu'ils se taxent de part et d'autre d'injustice.

Les particuliers négocient , font des alliances , des traités , des ligues , la paix et la guerre , en un mot , tout ce que les rois et les plus puissants peuples peuvent faire.

Dire également du bien de tout le monde est une petite et une mauvaise politique.

La méchanceté tient lieu d'esprit.

La fatuité dédommage du déf^iut ele cœur.

Celui qui s'impose à soi-même impose U d'autres.

La nature n'ayant pas égalé tous les hom» mes par le mérite , il semble qu'elle n'a pu ni dû les égaler » par la fortune.

L'espérance fait plus de dupes que l'habileté.

Le lâche a moins d'affronts à dévorer que l'ambitieux.

On ne manque jamais de raisons, lorsqu'on a fait fortune , pour oublier un bienfaiteur ou un ancien ami ; et on rappelle alors avec dépit tout ce qu'on a si long-temps dissimulé de leur humeur.

Tel que soit un bienfait , et quoi qu'il en coûte , lorsqu'on l'a reçu à ce titre , on est obligé de s'en revancher ^ , comme on tient

' Egaler, L'auteur emploie toujours cette locution \ c'est une faute. Il faut égaliser, B.

* De s'en rewancher est une expression dcfcetueuse, et il aurait mieux valu dire, d'en

ET MAXIMES. 1 q5

un mauvais marché quand ou a donné sa parole.

Il n'y a point d'injure qu'on ne pardonne quand on s'est vengé.

On oublie un afï'ront qii'on a souffert , jusqu'à s'en attirer un autre par son insolence.

S'il est vrai que nos joies soient courtes , la plupart de nos afflictions ne sont pas longues.

l.a plus grande force d'esprit nous console moins promptement que sa faiblesse.

proui^er sa reconnaissance. Mais la pensée, pour être exprimée incorrectement, n'en est pas moins belle, et n'en méritait pas moins d'être conservée. F.

Revancher ; tel est le texte de l'édition donnée en T797 par M. de Fortîa sur les manuscrits de l'auteur. On lit dans l'édition de 1806 et darts celle de 1820 rei'enger, c^est une faute. B. 2. i5

l46 RÉFLEXIONS

Il n^y a point de perte que l'on sente si vivement et si peu de temps que celle d'une femme aimée.

Peu d'affligés savent feindre tout le temps qu'il faut pour leur honneur.

Nos consolations sont une flatterie envers les affligés.

Si les hommes ne se flattaient pas les uns les autres , il n'y aurait guère de société.

Il ne tient qu'à nous d'admirer la religieuse franchise de nos pères , qui nous ont appris à nous égorger pour un démenti ; un tel respect de la vérité , parmi les barbares qui ne connaissaient que la loi de la nature, est glorieux pour l'humanité.

Nous soufl'rons peu d'injures par bonté.

ET MAXIMES. l^'J

Nous nous persuadons quelquefois nos propres mensonges pour n'en avoir pas le démenti, et nous nous trompons nous-mêmes pour tromper les autres .

La vérité est le soleil des intelligences.

Pendant qu'une partie de la nation atteint le terme de la politesse et du bon goût , l'autre moitié est barbare à nos yeux , sans qu'un spectacle si singulier puisse nous oter le mépris de la culture '.

Tout ce qui flatte le plus notre vanité n'est fondé que sur la culture , que nous mé-^ prisons.

L'expérience que nous avons des bornes de notre raison nous rend dociles aux préjugés.

' Ce mot de culture désigne , comme l'on voit dans cette pcnse'e et la suivante, Vétat d'un esprit cultwé par V instruction. F.

Comme il est naturel de croire beaucoup de choses sans démonstration . il ne Test pas moins de douter de quelques autres malgré leurs preuves.

La conviction de l'esprit n'entraîne pas toujours celle du cœur.

Les hommes ne se comprennent pas les uns les autres. Il y a moins de fous qu'on ne croit.

Pour peu qu'on se donne carrière sur la religion et sur les misères de l'homme , on ne iait pas difficulté de se placer parmi les esprits supérieurs.

Des hommes inquiets et tremblants pour les plus petits intérêts , affectent de braver la mort.

Si les moindres périls dans les affaires nous donnent de vaines terreurs, dans quelles alar-

mes la mort ne doit-elle pas nous plonger , lorsqu'il est question pour toujours de tout notre être , et que Tunique intérêt qui nous reste , il n'est plus en notre puissance de le ménager , ni même quelquefois de le connaître î

Newton , Pascal . Bossuet , Racine , Fénélon , c'est-à-dire les hommes de la terre les plus éclairés , dans le plus philosophe de tous les siècles , et dans la force de leur esprit et de leur âge , ont cru Jésus-Christ ; et le grand Gondé ' , en mourant , répétait ces nobles paroles : ce Oui , nous verrons

' Louis de Bourbon , second du nom , prince de Conde , mourut le 1 1 décembre 1686. Il avait témoigne beaucoup d'indiiference pour la religion dans sa jeunesse^ mais les derniers temps de sa vie furent presque entièrement consacrés à la religion, et sa mort fut très-chrétienne. On en trouvera les détails dans la vie de ce prince. Voyez le tom. XXV des Hommes illustres de France, parTurpin, Paris, 1775. Ce que rapporte ici Vanvenargues n'y est cependant point. F.

« Dieu comme il est , sicuti est, facie ad

Les maladies suspendent nos vertus et nos vices.

La nécessité comble les maux qu'elle ne peut soulager.

Le silence et la réflexion épuisent les passions, comme le travail et le jeûne consomment les humeurs.

La solitude est à lesprit ce que la diète est au corps.

Les hommes actifs supportent plus impatiemment Tennui que le travail.

Toute peinture vraie nous charme , jusqu'aux louanges d'autrui.

Les images embelUssent la raison , et le sentiment la persuade.

ET MAXIMES. l5l

L'éloquence vaut mieux que le savoir .

Ce qui fait que nous préférons très-juste ment Tesprit au savoir est que celui-ci es t mal nommé , et qu'il n'est ordinairement ni si utile , ni si étendu que ce que nous con^ naissons par expérience , ou que nous pouvons acquérir par réflexion. Nous regardons aussi Tesprit comme la cause du savoir , et nous estimons plus la cause que son effet : cela est raisonnable. Cependant celui qui n'ignorerait rien aurait tout l'esprit qu'on peut avoir ; le plus grand esprit du rnonde n'étant que science ou capacité d'en acquérir,

Les hommes ne s'approuvent pas assez pour s'attribuer les uns aux autres la capacité des grands emplois. C'est tout ce qu'ils peuvent, pour ceux qui les occupent avec succès, de les en estimer après leur mort. Mais proposez l'homme du monde qui a le plus d'esprit : oui, dit-on, s'il avait plus-d'expérience, ou s'il était moins paresseux , ou s'il n'avait

l52 RÉFLEXIONS ET MAXIMES.

pas de rhumeur , ou tout au contraire : car il n'y a point de prétexte qu'on ne prenne pour donner l'exclusion à Taspirant , jusqu'à dire qu'il est trop honnête homme , supposé qu'on ne puisse rien lui reprocher de plus plausible : tant cette maxime est peu vraie : qu'il est plus aisé de paraître digne des grandes places , que de les remplir.

Ceux qui mépriseril l'homme ne sont pas de grands hommes.

Nous sommes bien plus appliqués à noter les contradictions , souvent imaginaires , et les autres fautes d'un auteur , qu'à profiter de ses vues , vraies oit fausses.

Pour décider qu'un auteur se contredit , il faut qu'il soit impossible de le concilier.

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