ADRESSÉ A UN AME
C'est sans doute une chose assez étrange, mon aimable ami , que , pour exciter les hommes à la gloire , on soit obligé de leur prouver auparavant ses avantages. Cette ibrtc et noble passion , cette source ancienne et féconde des vertus humaines , qui a fait sortir le monde de la barbarie et porté les arts à leur perfection , maintenant n est plus regardée que comme une erreur imprudente et une éclatante folie. Les hommes se sont lasses de la vertu ; et ne voulant plus qu'on les trouble dans leur dépravation et leur mollesse , ils se plaignent qu'elle se donne au crime hardi et heureux , et n orne jamais le mérite. Ils sont sur cela dans Terreur : et
quoi qu'il leur paraisse , le vice n'obtient point d'hommage réel. Si Cromwell ' n'eût été prudent , ferme , laborieux , libéral, autant qu'il était ambitieux et remuant , ni la gloire , ni la fortune n'auraient couronné ses projets ; car ce n'est pas à ses défauts que les hommes se sont rendus , mais à la supériorité de son génie et à la force inévitable de ses précautions. Dénués de ces avantages^ ses crimes n'auraient pas seulement enseveli sa gloire , mais sa grandeur même ^.
' Obvier Cromwell, ne à Huntingion le 3 avril i6o3, le jour même que mourut la reine Elisabeth , s'empara en 1646 de la ville d'Oxford, et fit, aussitôt après, prononcer par le Parlement la déposition de Charles I, second roi de la maison des Stuarts. Le g février i64g il envoya ce prince à l'échafaud , abolit la monarchie et lui substitua la république. Usurpateur du nouveau gouvernement, il prit le litre de Protecteur, sous lequel il gouverna despotiquement l'Angleterre jusqu'à sa mort, arrivée le 3 septembre i658. Mais l'Angleterre, qui a oublié son despotisme , admire aujourd'hui son génie et est fière de sa gloire. B.
^ iSes crimes n'auraient pas seulement ense-
SUR LA GLOIRE. l55
Ce n'est done pas la gloire qu'il faut mépriser ; c'est la vanité et la faiblesse ; c'est celui qui méprise la gloire , pour vivre avec honneur dans l'infamie '.
A la mort , dit-il , que sert la gloire ? Je réponds : que sert la fortune ? que vaut la beauté ? Les plaisirs et la vertu même ne finissent-ils pas avec la vie? La mort nous ravit nos honneurs , nos trésors , nos joies , nos délices , et rien ne nous suit au tombeau. Mais de là qu'osons-nous conclure ? sur quoi fondons-nous nos discours ? Le temps où nous ne serons plus est-il notre objet ? Qu'importe au bonheur de la vie ce que nous pensons à la mort? Que peuvent, pour adoucir la mort, la mollesse, l'intempérance ou l'obscurité de la vie ?
Nous nous persuadons faussement qu'on
i^eli sa gloire y mais sa grandeur même. Cette expression, enseueli sa grandeur même y signiûet-elle que ses crimes auraient fait oublier sa grandeur, ou qu'ils l'auraient détruite? S.
* Pour viure as^ec honneur dans PinJ'amie. On peut vivre avec un certain éclat dans l'infamie ^ mais peut-on y vivre avec honneur? S,
l56 DISCOURS
ne peut dans le même temps agir et jouir . travailler pour la gloire toujours incertaine, et posséder le présent dans ce travail. Je demande : qui doit jouir ? l'indolent ou le laborieux ? le faible ou le fort ? et l'oisiveté , jouit-elle?
L'action fait sentir le présent ; Tamour de la gloire rapproche et dispose mieux l'avenir. Il nous rend agréable le travail que notre condition rend nécessaire. Après avoir comme enfanté le mérite de nos beaux jours , il couvre d'un voile honorable les pertes de l'âge avancé ; l'homme se survit ; et la gloire, qui ne vient qu'après la vertu , subsiste après elle.
Hésiterions-nous , mon ami ? et nous serait-il plus utile d'être méprisés qu'estimés, paresseux qu'actifs , vains et amollis qu'ambitieux ?
Si la gloire peut nous tromper , le mérite ne peut le faire ; et s'il n'aide à notre fortune , il soutient notre adversité. Mais pourquoi séparer des choses que la raison même a unies ? pourquoi distinguer la vraie gloire du mérite dont elle est la preuve ?