SUR LA GLOIRE
Ceux qui feignent de mépriser la gloire pour donner toute leur estime à la vertu , privent la vertu même de sa récompense et de son plus ferme soutien. Les hommes sont faibles , timides, paresseux , légers , inconstants; les plus vertueux se démentent. Si on leur ote Tespoir de la gloirç , ce puissant motif , quelle force les soutiendra contre les exemples du vice , contre les légèretés de la nature , contre les promesses de l'oisiveté ? Dans ce combat si douteux de Inactivité et de la paresse , du plaisir et de la raison , de la liberté et du devoir , qui fera pencher la balance ? qui portera Tesprit à ces nobles efforts , où la vertu , supérieure à soi-même, franchit les limites mortelles de son court essor , et d'une aile forte et légère échappe à ses liens ?
Je vois ce qui vous décourage , mon trèscher ami. Lorsqu'un homme passe quarante ans, il vous paraît peut-être déjà vieux. Yous voyez que ses héritiers comptent ses années et le trouvent de trop au monde. Vous dites : dans vingt ans, moi-même je serai tout près de cet âge qui paraît caduc à la jeunesse ; je
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ne jouirai plus de ses regards et de son aimable société : que me serviraient ces talents et cette gloire qui rencontrent tant de hasards et d'obstacles presque invincibles ? les maladies , la mort , mes fautes , les fautes d'autrui rompront tout à coup mes mesures. . . Et vous attendriez donc de la mollesse, sous ces vains prétextes , ce que vous désespérez de la vertu ? ce que le mérite et la gloire ne pourraient donner , vous le chercheriez dans la honte ? Si Ton vous offrait le plaisir par la crapule , la tranquillité par le vice , Taccepteriez-vous ?
Un homme qui dit : les talents , la gloire coûtent trop de soins , je veux vivre en paix si je puis , je le compare à celui qui ferait le projet de passer sa vie dans son lit , dans un long et gracieux sommeil. O insensé ! pourquoi voulez-vous mourir vivant ! votre erreur en tout sens est grande. Plus vous serez dans votre lit , moins vous dormirez. Le repos , la paix , le plaisir , ne sont que le prix du travail.
Vous avez une erreur plus douce, mon aimable ami : oserai-je aussi la combattre ?
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Les pliaisirs vous ont asservi ; vous les inspirez ; ils vous touchent ; vous portez leurs fers. Gomment vous épargneraient-ils dans une si vive jeunesse , s'ils tentent même la raison et Texpérience de Tâge avancé ? Mon charmant ami , je vous plains : vous savez tout ce qu'ils promettent et le peu qu'ils tiennent toujours. Pour moi, il ne m'appartient pas de vous faire aucune leçon. Vous n'ignorez pas quel dégoût suit la volupté la plus chère , quelle nonchalance elle inspire, quel oubli profond des devoirs, quels frivoles soins , quelles craintes , quelles distractions insensées.
Elle éteint la mémoire dans les savants , dessèche l'esprit , ride la jeunesse , avancé la mort. Les fluxions , les vapeurs , la goutte, presque toutes les maladies qui tourmentent les hommes en tant de manières , qui les arrêtent dans leurs espérances , trompent leurs projets et leur apportent dans la force de leur âge les infirmités de la vieillesse. Voilà les effets des plaisirs ; et vous renonceriez, mon cher ami , à toutes les vertus qui vous attendent , à votre fortune , à la gloire ? Non sans
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doute ; lu volupté ne prendra jamais cet empire sur une ame comme la votre, quoique vous lui prêtiez vous-même de si fortes armes.
Mais quel autre attrait , quelle crainte pouri'ait vous détourner de satisfaire à vos sages inclinations ' ? seraient-ce les bizarres préjugés de quelques fous qui voudraient vous donner leurs ridicules , eux qui se piquent d'avoir la peau douce , et de donner le ton à quelques femmes? S'ils sont effacés dans un souper , ils se couchent avec un mortel chagrin ; et vous n'oseriez à leurs yeux avoir une ambition plus raisonnable?
Ces gens-là sont-ils si aimables ? je dis plus , sont-ils si heureux que vous deviez les préférer à d'autres hommes , et prendre leurs extravagances pour des lois ? Ecouteriez-vous aussi ceux qui font consister le bon sens à suivre la coutume , à s'établir , à ménager sourdement de vils intérêts ? Tout ce
* Mais quel autre attrait, quelle crainte pourrait vous détourner de satisfaire a vos saines inclinations ? On satisfait a son dei^oir; mais on satisfait ses inclinations. S,
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qui est hardiesse, générosité, grandeur de génie , ils ne peuvent même le concevoir ; et cependant ils ne méprisent pas sincèrement la gloire; ils Tattachent à leurs e-rreurs.
On en voit parmi ces derniers qui combattent par la religion ce qu'il y a de meilleur dans la nature , et qui rejettent ensuite la religion même, ou comme une loi impraticable , ou comme une belle fiction , et une invention politique.
Qu'ils s'accordent donc s'ils le peuvent. Sont-ils sous la loi de grâce? que leurs mœurs le fassent connaître. Suivent-ils encore la nature ? qu'ils ne rejettent pas ce qui peut l'élever et la maintenir dans le bien.
Je veux que la gloire nous trompe : les talents qu'elle nous fera cultiver, les sentiments dont elle remplira notre ame , répareront bien cette erreur. Qu'importe que si peu de ceux qui courent la même carrière la remplissent , s'ils cueillent de si nobles fleurs sur le chemin , si jusque dans l'adversité leur conscience est plus forte et plus assurée que celle des heureux du vice !
Pratiquons la vertu ; c'est tout. La gloire ,
mon très-cher ami , loin de vous nuire % élèvera si haut vos sentiments que vous apprendrez d'elle-même à vous en passer , si les hommes vous la refusent ; car quiconque est grand par le cœur , puissant par l'esprit , a les meilleurs biens ; et ceux à qui ces choses manquent ne sauraient porter dignement ni l'une ni l'autre fortune.
' La gloire, mon très-cher ami, loin de vous nuire. La gloire pour Vaniour de la gloire. On a déjà remarqué cette faute oii Vauvenargues tombe souvent. Le mot gloire, lorsqu'il signifie un sentiment, se prend toujours en mauvaise part. C'est le caractère du Glorieux, S.
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