‹ Œuvres compláetesChapitre 8 sur 45 · SECOND DISCOURS · texte numérisé non relu

SECOND DISCOURS

Puisque vous souhaitez , mon cher ami , que je vous parle encore de la gloire , et que je TOUS explique mieux mes sentiments , je veux tâcher de vous satisfaire, et de justifier mes opinions sans les passionner , si je puis ; de peur de farder ou d'exagérer la vérité qui vous est si chère , et que vous rendez si aimable.

Je conviendrai d'abord que tous les hommes ne sont pas nés , comme vous dites ' , pour les grands talents , et je ne crois pas qu'on puisse regarder cela comme un malheur , puisqu'il faut que toutes les conditions soient conservées , et que les arts les plus nécessaires ne sont ni les plus ingénieux , ni les plus honorables.

Mais ce qui importe , je crois , c'est qu'il

' Comme vous dites. Il faut, je crois, comme vous le dites. S.

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règne dans tous ces états une gloire assortie au mérite qu'ils demandent. C'est Tamour de cette gloire qui les perfectionne , qui rend les hommes de toutes les conditions plus vertueux , et qui fait fleurir les Empires , comme l'expérience de tous les siècles le démontre.

Cette gloire , inférieure à celle des talents plus élevés, n'est pas moins justement fondée : car ce qui est bon en soi-même ne peut être anéanti par ce qui est meilUeur. Il peut perdre de notre estime , mais il ne peut souffrir de déchéance dans son être ; cela est visible.

S'il y a donc quelque erreur à cet égard parmi les hommes , c'est lorsqu'ils cherchent une gloire supérieure à leurs talents , une gloire par conséquent qui trompe leurs desirs et leur fait négliger leur vrai partage , qui tient cependant leur esprit au-dessus de leur condition , et les sauve peut-être de^ bien des faiblesses.

Vous ne pouvez tomber, mon cher ami ^ dans une semblable illusion ; mais cette crainte si modeste est une vertu trop ai-

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niable dans un homme de votre mérite et de votre âge.

On ne peut qu'estimer aussi ce que vous dites sur la brièveté de la vie. Je croyais avoir prévenu à ce sujet tout ce qu'on pouvait m'opposer de raisonnable. Cependant je ne blâme pas vos sentiments. Dans une si grande jeunesse, où les autres hommes sont si enivrés des vanités et des apparences du monde , c'est sans doute une preuve , mon aimable ami , de l'élévation de votre ame , lorsque la vie humaine;vous paraît trop courte pour mériter nos attentions. Le mépris que vous concevez de ses promesses témoigne que vous êtes supérieur à tous ses dons. Mais puisque , malgré ce mérite qui vous élève , vous êtes néanmoins borné à cet espace que vous méprisez , c'est à votre vertu à s'exercer dans ce champ étroit ; et , puisqu'il vous est refusé d'en étendre les bornes , vous devez en orner le fonds. Autrement , que vous serviraient tant de vertus et de génie ? n'auraiton pas Keu d'en douter ?

Voyez comme ont vécu les hommes qui ont eu l'ame élevée comme vous. Yous nie

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permettez bien cette louange qui vous fait un devoir de leur vertu. Lorsque le mépris des choses humaines les soutenait ou dans les pertes , ou dans les erreurs , ou dans les embarras inévitables de la vie, ils s'en couvraient comme d'un bouclier qui trompait les traits de la fortune. Mais lorsque ce même mépris se tournait en paresse et en langueur; qu'au lieu de les porter au travail , il leur conseillait la mollesse ; alors ils rejetaient une si dangereuse tentation, et ils s'excitaient par la gloire , qui est moins donnée à la vertu pour récompense que pour soutien. Imitez en cela , mon cher ami , ceux que vous admirez dans tout le reste. Que desirez-vous, que le bien et la perfection de votre ame ' ? mais comment le mépris de la gloire vous inspirerait-il le goût de la vertu , si même il vous dégoûte de la vie ? Quand concevezvous ce mépris , si ce n'est dans l'adversité, et lorsque vous désespérez en quelque sorte

^ Que desirez-vous , que le bien et la perfection de votre ame ? Il y a ellipse : que désirez-vous autre cJiose que. Les deux quç si rapproches sont une nej^liî^ence. M,

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de vous-même ? Oui n'a du courage , au contraire , quand la gloire vient le flatter? qui n'est plus jaloux de bien faire ?

Insensés que nous sommes, nous craignons toujours d'être dupes ou de l'activité , ou de la gloire , ou de la vertu ! Mais qui fait plus de dupes véritables que l'oubli de ces mêmes choses? qui fait des promesses plus trompeuses que l'oisiveté?

Quand vous êtes de garde au bord d'un fleuve , où la pluie éteint tous les feux pendant la nuit , et pénètre dans vos habits , vous dites : heureux qui peut dormir sous une cabane écartée , loin du bruit des eaux ! Le jour vient ; les ombres s'effacent et les gardes sont relevées ; vous rentrez dans le camp ; la fatigue et le bruit vous plongent dans un doux sommeil , et vous vous levez plus serein pour prendre un repas délicieux. Au contraire , un jeune homme né pour la vertu , que la tendresse d'un mère retient dans les murailles d'une ville forte , pendant que ses camarades dorment sous la toile et bravent les hasards , celui-ci qui ne risque rien, qui ne fait- rien, à qui rien ne manque,

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ne jouit ni de l'abondance , ni du calme de ce séjour : au sein du repos , il est inquiet et agité ; il cherche les lieux solitaires ; les fêtes, les jeux , les spectacles ne l'attirent point ; la pensée de ce qui se passe en Moravie occupe ses jours , et pendant la nuit il rêve des combats et des batailles qu'on donne sans lui. Que veux-je dire par ces images? que la véritable vertu ne peut se reposer ni dani? les plaisirs , ni dans l'abondance , ni dans l'inaction : qu'il est vrai que l'activité a ses dégoûts et ses périls ; mais que ces inconvénients momentanés dans le travail , se multiplient dans l'oisiveté , où im esprit ardent se consume lui-même et s^importune.

Et si cela est vrai en général pour tous les hommes , il l'est encore plus particulièrement pour vous * , mon cher ami , qui êtes né si visiblement pour la vertu , et qui ne pouvez être heureux par d'autres voies, tant celles du bien vous sont propres.

' Fa si cela est vrai pour tous les hommes , il Vest encore plus particulièrement pour vous. Il pour cela. Cette incorrection a déjà elé remarquée. S.

Mais quand vous seriez moins cei iain d'avoir ces talents admiiables qui forcent la gloire , après tout , mon aimable ami , voiidriez-YOus négliger de cultiver ces talents mêmes ? Je dis plus : s'il était douteux que la gloire fût un grand bien , renonceriezvous à ses charmes? Pourquoi donc chercher des prétextes pour autoriser des moments de paresse et d'anxiété ? S'il fallait prouver que la gloire n'est pas une erreur , cela ne serait pas fort difficile. Mais, en supposant que c'est une erreur , vous n'êtes pas même résolu de l'abandonner ; et vous avez grande raison car il n'y a point de vérité plus douce et plus aimable . Agissez donc comme vous pensez ; et sans vous inquiéter de ce que l'on peut dire sur la gloire , cultivez-la, mon cher ami , sans défiance , sans faiblesse et sans vanité.

C'aurait été une chose assez hardie , mon aimable ami, que de parler du mépris de la gloire devant des Romains du temps des Scipion '

' Il y a eu plusieurs Scipion , et presque tous paraissent avoir aime la gloire. Le vainqueur (PAnnibal , Pnbllns Cornélius Scipion , sur- 2. t5

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et des Gracchus '. Un homme qui leur aurait dit que la gloire n était qu'une folie , n'aurait guère été écouté ; et ce peuple ambitieux l'eût méprisé comme un sophiste qui détournerait les hommes de la vertu même , en attaquant la plus forte et la plus noble de leurs passions. Un tel philosophe n'aurait pas été plus suivi à Athènes ou à Lacédémone. Aurait-il osé dire que la gloire était une chimère , pendant qu'elle donnait parmi ces peuples une si haute considération, et qu'elle y était morne si répandue et si commune , qu'elle devenait nécessaire et presque un devoir ? Plus les hommes ont de vertu , plus ils ont de droit à la gloire ; plus

nomme l'Africain, est Fun des plus grands hommes qui aient jamais existe': il a mérite' d'avoir Plutarque pour historien. Le jeune Scipion, surnomme' aussi V africain , est celui qui prit Carthage et détruisit Numance. F.

' Tiberius et Caïus Sempronius Gracchus étaient deux frères célèbres dans l'histoire romaine. Plutarque a écrit leur vie qui est très-intéressante. L'amour de la gloire les conduisit tous deux à une mort violente, F.

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