SERVI INUTILES SUMUS
1e Point.
Me que la première cause pour laquelle nous sommes serviteurs inutiles, est prise du côté de la grandeur, suffisance et plénitude de Dieu, lequel s’appelle Sadaï, id est Sufficiens', parce qu'il est tellement suffisant à lui-même et rempli de toutes sortes de biens, que non seulement il n'a que faire de nous, ni de toutes les autres créatures du ciel et de la terre, mais même que l’Homme-Dieu, Jésus-Christ Notre-Seigneur, lui dit ces paroles : Dixi Domino, Deus meus es Lu, quoniam bonorum meorum non eges? : « Parce que vous êtes Dieu, vous n'avez que faire de tous mes biens », et parce que vous n'avez que faire de tous mes biens, c'est une marque infaillible de votre divinité. C'est pourquoi , lorsqu'on offre et qu'on donne quelque chose à Dieu, on la lui sacrifie, c'est-à-dire, on l’anéantit devant lui, pour témoigner par
{ Saddaï ou Schaddaï est l'un des noms que la Sainte-Écriture donne à Dieu. Ordinairement on fait venir ce mot de schaddad, qui exprime l'idée d'exercer la force et mème la violence, et on le traduit par Omnipotens. Les LXX l'ont rendu par Iavroxparwo. D’autres interprètes font dériver ce mot du pronom relatif scha, et de daï, sufficientia, et le traduisent par qui est sufficientia ou sibi sufficientissimus. Le V. P. Eudes embrasse cette seconde interprétation, appuyé sans doute sur l'autorité du Cardinal de Bérulle qui avait écrit dans son Préambule à la vie de Jésus, V : « C’est aussi un des premiers noms que la première théologie de l'univers a donné à Dieu, de l'appeler Saday, c'est-à-dire celui qui suffit à soi-même et à toutes choses, »
2 Ps. XN, 2.
B qu'il n’a que faire de rien. Si quelqu'un faisait présent un roi d'un beau cheval, et qu'en le lui offrantil le tuât, il ne lui ferait pas plaisir, parce que ce cheval lui serait utile. Mais le plus grand service qu'on puisse rendre à Dieu, c’est de sacrifier et anéantir les choses qu'on lui offre, pour témoigner et professer par là qu'il n’en a que faire. Et c'est pourquoi Jésus-Christ même s’est sacrifié en la croix. Or si Jésus-Christ même n'est point nécessaire à Dieu, et si tous les Anges, et les Saints, et la sainte Vierge peuvent dire: Servi inutiles sumus, combien davantage le pouvons-nous dire!
Réjouissons-nous de ce que Dieu est ainsi rempli de tout bien ; soyons bien aises de lui être inutiles, parce qu'il est très suffisant à soi-même.
2° Point.
EL: seconde cause de notre inutilité est [prise] du côté de notre pauvreté extrème, et de notre double néant en la nature et en la grâce. Car notre premier partage est le néant duquel Dieu nous a tirés par la création; et le second, c’est le néant dans lequel nous sommes tombés par le péché, qui nous ôte le pouvoir d'avoir même une seule pensée de gràce. Or du rien il ne peut rien sortir : Ex nihilo nihil fit; et par conséquent nous sommes très inutiles.
Prions Dieu qu'il imprime ces vérités dans notre cœur, et gardons-nous bien d'avoir jamais aucune pensée que nous soyons nécessaires ou utiles à quoi que ce soit. [l n'y a que Dieu seul qui soit nécessaire.
Le troisième cause de notre inutilité est exprimée par cette comparaison que Notre-Seigneur apporte dans l'Évangile. Un serviteur qui suit son maître par le che-
min, lorsqu'il est arrivé à la maison, ne se repose pas mais il faut qu'il apprête à diner ou à souper à som maître, et ensuite qu'il le serve à table ; et après tout cela son maitre ne le remercie pas, parce qu'il n’a fait que ce qu'il a dû. Ainsi, dit Notre-Seigneur, quand vous aurez fait tout ce que vous pourrez, dicite : Serui inutiles: sumus, quod debuimus facere fecimus! : « Dites : Nous! sommes serviteurs inutiles, nous n'avons fait que ce que nous devions faire. »
Or là-dessus nous avons trois choses à considérer, qui nous doivent beaucoup humilier. — Premièrement, que quand nous ferions lout ce que nous pourrions faire. pour le service de notre Maître, nous ne ferions que ce que nous devons. — Secondement, que nous ne fai sons pas toutes les actions et ne pratiquons pas toutes les vertus que nous pourrions faire et pratiquer. 4 T'roisièmement, que quand nous le ferions, ce ne serait pas avec la perfeclion que nous devrions, mais avec! mille défauts. Et quand même nous ferions tout ce que” nous pourrions, et avec toute la perfection possible nous ne ferions rien : car c'est Dieu qui fait tout en nous De sorte qu'en toutes nos bonnes actions, nous ne don< nons rien à Dieu, mais nous recevons sans cesse de lui C'est pourquoi, quand nous ferions toutes les bonnes’ œuvres de tous les Anges et de tous les Saints, eb que nous pratiquerions toutes leurs vertus très excellemment, nous devrions toujours dire : Servi inutiles sumus.
Demandons à Dieu qu’il grave puissamment toutes ces vérilés dans nos âmes, et qu'il nous en fasse porter les effets, détruisant notre orgueil et nous donnant une vraie humilité.
ORAISON JACULATOIRE : Domine Jesu Christe, servi inu= diles sumus. | |
ULuc. XVII, 40.
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Sur ces paroles :
NATURA FILII IRÆ
1° Point.
-@ notre nature corrompue et dépravée, nous sommes enfants d'ire et de malédiction, parce que nous ommes enfants de péché et d'iniquité. C'est ici notre econd partage, le premier étant le néant. Nous sommes nfants de péché et de perdition, parce que nous sommes lés en péché et en damnation, prius damnati quam nati, it saint Bernard, et que nous avons en nous la source e tous les péchés. Que chacun se considère, et il troufera qu'il a en soi la source de l'orgueil, de l’avarice, de envie et de tous les autres vices. De sorte que, si Dieu ious laissait à nous-mêmes, nous serions orgueilleux omme Lucifer, avaricieux comme Judas, envieux comme laïin, gourmands comme le riche glouton qui epulabatur tuotidie splendide1, colères et cruels comme Hérode, Mmpudiques comme l’Antéchrist, paresseux comme le erviteur inutile de l'Évangile : Znutilem servum ejicite in enebras exteriores?.
Humilions-nous en la vue de tous les péchés de la erre et de l'enfer, comme s'ils étaient nôtres. Quand m dira quelque mal de nous, ou qu'on nous fera quelque déplaisir, ne nous plaignons point; mais prenons e parti d'autrui contre nous-mêmes, nous souvenant Jue nous avons en nous le principe de tout mal.
‘SLuc XVI, 19.
2 Matth. XXV, 30.
Quand nous entendrons parler de quelques homme impies et méchants, considérons qu'ils sont tous conté nus et renfermés en notre personne ; à raison de quo l'Église oblige le prêtre qui célèbre la sainte Messe di dire ces paroles, en frappe sa poitrine : Nobis quoqui peccaloribus.
2° Point.
ous avons en nous une inclination à tout mal 8$ grande, et un poids qui nous porte dans le péché 8 pesant, que si Dieu ne nous soutenait continuellement nous tomberions dans un enfer de toutes sortes de péché avec plus d’impétuosité qu'une meule de moulin, qu serait au plus haut du firmament, ne descendrait en bas si elle n’était arrêtée par un grand miracle. Ce poids c’esl notre amour-propre. Amor meus pondus meum ; eo feroi quocumque feror!. Pondus propriæ actionis gravat?. Notre propre action, c'est l’action des pécheurs. Ne nous étom: nons donc pas quand nous voyons tomber quelqu'un mais remercions la miséricorde de Dieu qui nous sou tient. Ayons compassion des chutes d’autrui, et ne nouk préférons jamais à personne. Considérons que si Diet faisait les mêmes grâces aux autres qu'à nous, ils seraien meilleurs que nous.
N° sommes esclaves du péché : Qui facit peccatum servus est peccati'. À raison de quoi, si Dieu nouï laissait à nous-mêmes, le péché exercerait sur nous
1 S. August., Conf., 1. XIII, c. 9.
2 Breviar, rom. Comm. un. Mart., Oratio Infirmitatem. |
1 Joan, VIII, 34. « C’est ce que le S. Esprit appelle : Jugum gra super filios Adam. Eccli. XL, 1. Vigilavit jugum iniquitatum mearum
Thren. I, 14. Ero eis quasi exaltans jugum super maxillas eorum Osee, XI, 4. » Note marginale du V. P. Eudes, éd, 1666.
mème tyrannie qu'il exerce sur les damnés ; en sorte que nous ne pourrions avoir aucune pensée, ni dire aucune parole, ni faire aucune action qui ne füt péché. Nousserions tout transformés en péché, comme les saints qui sont au ciel sont transformés en sainteté. Et ainsi de nous-mêmes mous ne sommes que péché, et nous mériterions d'être traités de Dieu et de ses créatures comme le péché même.
Voilà l'estime que nous devons avoir de nous-mêmes ; et nous devons être bien aises que les autres en aient cette même estime, et qu'ils nous traitent en cette manière. Demandons à Dieu cette grâce.
- ORAISON JACULATOIRE : Domine, ne in furore tuo arquas me, neque in ira tua corripias me.
Sur les mêmes paroles
f NATURA FILI IRÆ.
1 TON seulement nous sommes la source de tout péché ; non seulement nous avons en nous un poids infini qui nous porte au péché; mais encore nous sommes le fond “et l'abime de tout péché pour quatre raisons. La pre- “mière est parce que, autant qu'il est en nous, nous anéantissons Dieu par nos péchés, et par conséquent toutes “choses, ce qui est le fond et une des extrémités de la malice du péché et du pécheur : Mais nous considérerons cela plus attentivement dans la méditation suivante. Moici les trois autres raisons, qui feront les trois points de celle-ci.