QUATRIÈME ENTRETIEN
Des obligations que nous avons à Dieu pour la créatioi et pour la conservation du monde.
oNSIDÉRONS quel est le principe et la fin de ce grané monde, qui renferme en soi les cieux, les astres, quatre éléments et une multitude innombrable de créatw res qui y sont. Le principe et Ja fin de cet ouvrage, c'es Dieu qui en est l’auteur et Le créateur, et qui l’a fait pour soi-même et pour sa gloire : Universa propler semetipsum operatus est Dominus*. Car en eftet, toutes les créatures qui sont en l’univers bénissent, glorifient et magnifient Dieu chacune en leur manière : Gloria Domini plenum est opus ejus?. Confessio el magnificentia opus ejus*. Plemi sunt cæli et terra qloria tua. Toutes les créatures insen® sibles et irraisonnables font la volonté de Dieu, et suivent les instincts qu'il leur a donnés, et n’outrepassent jamais les lois qu il leur a prescrites : Præceptum posuit et no præteribit5. Et elles servent toutes à ses desseins : Omnia serviunt Hibis, et à la manifestation de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté infinie. Quelle puissance ee fait de rien une si grande multitude et variété de choses!
1 Ps. LXXIT, 25. — 3 Prov. XVI, L. — 3 Eccli, XLIL, A6. “ Ps. CX, 3.— 5 Ps. CXLVIII, 6. — 6 Ps. CXVIII, 91. |
Quelle sagesse d'y avoir établi un ordre, une liaison, une proportion et une correspondance si admirable : Quelle bonté d’avoir fait tant de merveilles pour tous es hommes en général, et pour chacun en particulier, et pour des ingrats et perfides qui ne lui en savent aucun “gré, mais qui se servent de ces choses pour lui faire la guerre et pour le déshonorer !
Adorons et bénissons, et invitons toutes les créatures à bénir et louer avec nous cette puissance, sagesse et bonté incompréhensible. Benedicite omnia opera Domini Domano ; laudate et superexaltate eum in sæcula.f C'est ce qu'elles font incessamment, et elles nous invitent de le faire avec elles. Car toutes les créatures, dit saint Au- “eustin,® sont autant de langues et de voix qui nous crient Sans cesse : Aimez, aimez celui qui nous a faites pour vous. O0 mon Dieu, c'est une chose bien étrange de voir “que les créatures inanimées et irraisonnables vous gloœifient, et que la créature raisonnable qui est l'homme, et qui vous a plus lui seul d'obligation que toutes les autres, vous déshonore.
«…. Mais cette bonté indicible avec laquelle Dieu a créé “outes les choses qui sont en cet univers, parait encore en ce que, non seulement il les a créées pour nous et nous les a données, mais aussi en ce que il nous les a données avec un amour infini : de telle sorte que, si “chaque morceau de pain que nous mangeons et chaque “goutte d'eau que nous buvons était d’un prix infini, il nous les donnerait avec autant d'amour comme il nous les donne. Et ainsi en est-il de toutes les autres choses “qui servent à nos usages. Tellement que, qui pourrait compter toutes les créatures qui sont en ce monde, il compterait autant d'obligations, toutes infinies, que
* Dan. II, 57.
3 « Et cœlumet terra et omnia quæ in eis sunt, ecce undique mihi dicunt ut te amem ; nec cessant dicere omnibus ut sint inexcusa- | biles ». Conf. X, 6.
nous avons à celui qui les a créées, et qui nous les données avec un amour infini.
O mon Dieu, que ferai-je pour vous, et que vou rendrai-je pour tant d'effets de votre bonté immense ver moi ? Que pour le moins j'apprenne des créatures inami
mées et irraisonnables à vous servir et glorifier, et m soumettre à vos lois et à vos ordres, si je ne veux être du nombre de ces insensés contre lesquels toute vos créatures s'armeront au jour du jugement, pouE prendre vengeance des injures qu'ils auront faites leur Créateur : Pugnabil cum illo orbis terrarum contr@ insensatos!,
Dieu n’a pas créé le monde une fois, mais une infinité de fois, c'est-à-dire autant de fois comme il s'est écoulé de moments depuis plus de six mille ans qu'il y a qui
servalion est une création perpétuelle. De sorte que qui pourrait compter tous les moments qui se sont pas sés depuis la création du monde jusques à maintenant, il compterait autant d'obligations, toutes infinies, quë nous avons à la bonté immense de ce très adorable Cons servateur. Car chacun de nous lui est présent devant les yeux dès le commencement du monde, et une éternité auparavant. Et comme il a créé le monde pour l'amouk de chaque particulier, aussi depuis qu'il est créé, il la conservé en chaque moment pour chacun de nous eh particulier, avec un amour infini. |
Béni soyez-vous, Ô grand Dieu, béni soyez-vous im finies fois : Confiteantur Domino misericordiæ ejus ; et mi rabilia ejus filiis hominum®.
!Sap. V, 21. — * Ps. CVI, 21.
de.
Il est vrai que le monde, et toutes les choses qui ÿ sont contenues, ayant été faites pour l’homme, et l'homme s'étant rendu criminel, et ayant été condamné à la mort * à cause de sa rébellion contre Dieu, il a perdu le droit qu'il avait, avant son péché, d'en user. De sorte que le pécheur n’a plus le droit de se servir d'aucune créature. Et en effet, si le Fils de Dieu n'était mort pour nous affranchir de nos crimes, toutes les créatures, au lieu de nous servir dans nos besoins, s'élèveraient contre nous, comme elles feront au jour du jugement contre les méchants. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, par la vertu de son sang et de sa mort, nous à remis dans le droit d’user des choses de ce monde dans nos nécessités ; non pas néanmoins d'en user avec plénitude et abondance, comme l'homme eût fait, s’il n’eût point péché, mais d’en user comme lui-même en a usé, et selon ces paroles du Saint-Esprit : Qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur! ; c'est-à-dire d'en user sans en faire aucun état, sans nous y attacher, sans y prendre complaisance ; mais pour la seule nécessité, et autant qu'il est requis pour le service et pour la gloire de Dieu, et avec action de grâces au Créateur qui les a faites, et au Réparateur qui nous a acquis par son sang le droit d'en user que nous avions perdu par nos péchés.
Tellement que nous n'aurions pas droit de vivre un moment, ni de faire un pas sur la terre, ni de respirer l'air que nous respirons, ni d’être éclairés par le soleil, ni d'être échauffés par le feu, ni d’être lavés par l’eau, ni d'être couverts par les habits que nous portons, ni d’être garantis des injures de l'air par les maisons qui nous logent, ni de reposer sur les lits qui nous servent à cela, ni demanger un morceau de pain, ni de boire une goutte
11 Cor. VII, 31.
d'eau, ni d’user d'aucune autre créature, si le Fils de Dieu n'avait donné son sang et sa vie pour nous délivrer de la peine que nous avions méritée par nos péchés d’en être privés. Car, ayant employé l'être et la vie que Diew nous avait donnée à l’offenser, nous avions mérité d’en ètre dépouillés, et par conséquent d’être dépouillés de tous nos droits. Et si nous en avons maintenant quelquesuns, le Fils de Dieu nous les a acquis au prix de son sang. De sorte que nous n’avons pas un moment de temps, et nous ne mangeons pas un morceau de pain, et nous n’avons l'usage d'aucune chose de ce monde, que cela n'ait coûté le sang de Jésus-Christ. A raison de quoi nous lui avons une infinité d'obligations, toutes infinies. Car comptez, si vous pouvez, tout le service et toute l’assistance que vous avez reçue de toutes les créatures en chaque moment de votre vie, et tout l'usage que vous en avez fait et faites continuellement ; et vous compterez autant d'obligations, toutes infinies, que vous avez à Jésus-Christ, parce qu'il vous a acquis ce droit par le prix infini de son précieux sang.
Prions Dieu qu'il grave ces vérités dans nos cœurs ; reconnaissons ces obligations ; remercions Jésus-Christ à qui nous les avons. Pensons-y souvent, et élevons souvent nos cœurs vers celui duquel nous recevons à tout moment tant de faveurs. Entrons dans un grand désir de bien régler et employer tout notre temps pour l'honneur et le service de ce Sauveur très aimable, qui nous en a acquis chaque moment par un prix si cher. Protestons-lui que nous ne voulons plus faire usage d'aucune chose créée que pour sa gloire, et en la facon qu'il en a usé pendant qu'il était en ce monde. Et prions-le qu'il nous donne cette grâce pour l'amour de lui-même.
ORAISON JACULATOIRE : Confiteantur tibi, Domine, omma opera tuat.
\Ps. CXLIV, 40.