V. — Contre plusieurs autres profanations des lieux saints
Le n'est pas tout; voulez-vous voir le peu de vénération que la plupart des chrétiens ont pour la maison de leur Dieu ? Allez-vous-en dans les maisons des grands et des riches : vous n’y verrez rien qui ne soit net et en bon ordre ; vous les verrez ornées de riches tapisseries, de meubles précieux, de beau linge , de vaisselle d'argent, et souvent lambrissées d'or et d'azur. Allez dans les églises : vous en ver-
1 ILE Reg. XVII, 21.
5« Nemo potest duobus dominis servire. » Matth. VI, 24.
?« Non potestis mensæ Domini participes esse et mensæ dæmoniorum. 0 I Cor. X, 21.
‘« Dico autem vobis quoniam omne verbum otiosum, quod locuti fuerint homines, reddent rationem de eo in die judicii. » Matth, XII. 36.
rez plusieurs au dehors environnées d'ordure et de puanteur ; au dedans tapissées de toiles d'araignées, pavées de boue et de poudre; les vitres et la couverture rompues et ouvertes au vent, à la pluie, à la grêle et à la neige ; les autels dénués d'ornements et couverts de poussière ; les prêtres offrir le redoutable sacrifice avec des aubeset des chasubles toutes déchirées, descorporaux et des purificatoires quelquefois si sales, qu'ils font mal au cœur ; des calices d'étain et tout noirs ; le très saint Sacrement dans un ciboire de mêmeétoffe, et dans un chétif tabernacle tout couvert et rempli de poudre et d'ordure,sanslampe el sans lumière, etsans aucune marque de religion. O Dieu, ô grand Dieu, où estla foi des chrétiens ? Sivousèétesleur Père, où est l'honneur qu'ils vous rendent ? Si vous êtes leur Souverain, où est la crainte qu'ils vous portent ? Seigneur Jésus, il est temps que vous veniez juger le monde selon votre parole, car il n’y a plus de foi en la terre.
Mais, mon Sauveur, vous n'aurez que faire de juger les chrétiens : les païens et les Turcs les jugeront et les condamneront pour vous. Quelle honte pour toi, chrétien, lorsque les Mahométans te reprocheront, au jour du jugement, qu'ils auront eu plus de respect pour le pavé et pour la poussière du lemple de leur faux prophète, que tu n’en auras eu, non seulement pour les temples etpour les autels du grand Dieu vivant, mais même pour la face adorable de ton Sauveur ! Car ils révèrent tellement le pavé même et la poudre du temple où est le corps de Mahomet, qu'ils ne voudraient pas cracher dessus. Et toi, misérable, sais-tu bien que, partes blasphèmes, impiétés. et sacrilèges, tu craches avec une effronterie ‘épouvantable, à l'imitation des Juifs, sur cette face divine que les Séraphins ne regardent qu'avec tremblement.
Quelle confusion vous sera-ce, vous qui avez des flambeaux d'argent pour vous éclairer dans votre maison, et qui souffrez que la maison de Dieu soit dépourvue d'une:
pauvre lampe et d'un peu d'huile, lorsque ces infidèles
“vous accuseront d'avoir eu moins de vénération pour le corps déifié du Fils unique de Dieu, qu'ils n’en auront
“eu pour le corps pourri de Mahomet, c'est-à-dire, pour le “corps maudit d'un damné, devant lequel ils tiennent cinq cents lampes allumées perpétuellement jour et nuit.
… Je passe sous silence la facon en laquelle se comportent dans les églises plusieurs d’entre ceux qui partout, mais spécialement dans ces lieux-là, devraient être des exemplaires de modestie, de dévotion, de silence et
“de respect en la présence de Dieu. Je ne parle point de la manière étrange en laquelle on célèbre le redoutable “Sacrifice de l'autel et le divin Office en beaucoup d'en-
droits : manière si éloignée de la piété, majesté et sainleté qui est convenable à une action toute sainte et dixine comme celle-ci; et si accompagnée d'immodestie, de FIRE SE et -d’irrévérence, pour ne pas dire d'im- “piété, qu'à voir le maintien de plusieurs sans retenue, leur posture messéante, leurs gestes déréglés, leurs yeux égarés ; et à les entendre causer, crier, rire, anticiper les uns sur les autres les choses qu'ils prétendent chanter, en étouffer la plus grande partie entre leurs dents : on croirait qu'ils sont gagés, non pour chanter, mais pour gronder ; non pour servir Dieu, mais pour le mépriser ; non pour le louer, mais pour se moquer de lui; non pour l'honorer, mais pour le déshonorer et le faire déshonorer aux autres.
I n'y a point d'homme au monde, pour chétif et indigne qu'il puisse être, lequel ne crût recevoir une injure signalée et un affront très notable de celui qui agirait avec lui de la facon que nous agissons avec Dieu, dans Sa maison, à sa face, et dans des actions si grandes, si Saintes et si importantes comme sont celles-ci. Certainement ce n'est pas un petit crime de traiter ainsi avec une Majesté suprême, devant laquelle les plus hautes et les plus fermes colonnes du ciel tremblent. Ce n’est pas un
PRISES >, tb dé:
péché d’ignorance; car nous savons ou devons savoir ce que mérite la grandeur infinie d’un Dieu, et ce que nous lui devons. Ce n’est pas un péché de faiblesse; ou de fragilité humaine, ou d'un emportement de quelque passion qui nous surprend. C’est un mal qui se fait de sens rassis, de sang-froid et de volonté délibérée. C'est un forfait de pure malice, c’est un péché diabolique, c’est une impiété détestable. C'est un mépris de Dieu sinon exprès, du moins tacite. C’est un attentat contre l'honneur qui est dù à sa divine Majesté. C’est une profanation des lieux etdes mystères sacrés. C'est une espèce de sacrilège, puisque c'est traiter indignement les choses saintes. Ce péché est d'autant plus grand, qu'il est passé en coutume et en habitude parmi beaucoup d’ecclésiastiques, et jusques à une telle dureté’et insensibilité, qu'il n’en font aucun état et ne prennent aucun soin de s'en corriger. Car ils le feraient facilement s'ils voulaient, vu qu'aux dimanches et aux fêtes il font tout autrement, c'est-àdire beaucoup mieux qu'aux autres jours. Je sais bien que le divin service doit être célébré, dans les jours solennels, avec plus de solennité et de gravité qu'aux jours ordinaires ; mais en quelque temps que ce soit, on doit, toujours parler à Dieu avec un très grand respect, et bien» prononcer toutes les choses que l’on chante ou que l’on* récite à son honneur, n'étant pas permis d'en omettre* volontairement un seul iota, de peur d'attirer ce foudre* sur sa tête : Maudit est celui qui fait l'œuvre de Dieu avec» négligence". |
Notre-Seigneur parlant aux Scribes et aux Pharisiens leurtient se langage : Hiypocrites que vous êtes, le prophète. Isaie a bien prophétisé de vous, lorsqu'il a dit : Ce peuple, m'honore des lèvres, et leur cœur est bien loin de moi?
1« Maledictus qui facit opus Domini fraudulenter, » Jer. XLVIHI, 10: ?« Hypocritæ, bene prophetavit de vobis Isaiïas, dicens : SOLAR
hic labiis me honorat, cor autem eorum longe est a me. » c 4
AVE tTe
Mais les prêtres qui font le service divin en la facon que
je viens de dire, n'honorent Dieu ni du cœur, ni des lèvres. Au contraire, ils le déshonorent et lui déplaisent
“de telle sorte, que saint Augustin-assure que les hurle-
ments des chiens ou des loups lui sont plus agréables que le chant de semblables ecclésiastiques: Plus placet
Deo ululatus canum vel luporum, quam cantus inimicorum,
id est, clericorum malorum.
Ce péché, je veux dire cette irrévérence et indignité avec laquelle les prêtres et les clercs traitent les lieux et les choses saintes, est encore accompagné d’une circonstance qui le rend très notable. C'est qu'il est scandaleux, parce qu'il se fait publiquement, en la face de Dieu, des Anges et des fidèles, et qu'un tel exemple donné par de telles personnes, est la source de la plupart des profanations des églises qui se font par les laïques. A raison de quoi, l'on peut dire avec trop de vérité de nous autres ecclésiastiques, que nous sommes incomparablement plus coupables en ce point, aussi bien qu’en beaucoup
d’autres, que les laïques, et que la divine justice nous
fera porter le châtiment de nos péchés et des leurs, d’autant que nous les rendons nôtres, tant par notre négligence et lâcheté à les instruire et corriger, que par la mauvaise édification que nous leur donnons.
Plaise à la divine miséricorde de nous dessiller les yeux de l'esprit, afin que nous puissions voir l'importance de ces vérités, et de nous ouvrir les oreilles du cœur, afin de bien entendre et d’obéir exactement désormais à cette voix du ciel, qui nous parle par un saint Concile de l'Église : Que Les ecclésiastiques n'aient point des yeux égarés et vagabonds dans le chœur ; qu'ils se gardent, en leur maintien extérieur, des postures indécentes et mal composées ; qu'ils ne se tournent pas légèrement et immo-
destement, tantôt d'un côté tantôt d'un autre ; qu'ils ne se
promènent point dans l'église ; qu'ils ne causent point les
uns et les autres ; qu'on ne leur voie point de fleurs dans
les mains ; qu'ils ne lisent point autre chose que l'office qu se chante ; qu'ils chantent dévotement avec les autres ; qu'enfin ils se souviennent qu'ils sont devant la redoutables majesté de Dieu, qui ne voit pas seulement les gestes ex= térieurs du corps, mais qui pénètre le plus intime el les plus secret des cœurs". ë Que dirai-je des cimetières, qui sont des lieux bénits de la main des évêques, là où reposent les corps des fidèles, qui sont les membres et les reliques de Jésus” Christ ? À raison de quoi on peut dire que tous les ‘4 metières sont autant de reliquaires sacrés, remplis de quantité de saintes reliques, qu'on ne saurait par consé: quent assez révérer. Et cependant ces saints lieux sont tellement négligés et si peu respectés, qu'en plusieurs endroits ils ne sont pas même fermés, mais exposés eb abandonnés à la profanation des bêtes et des hommes Car on souffre que les chevaux, les pourceaux et autres bêtes y entrent, y prennent leur pâture et fassent leurs ordures ; que les enfants y courent, y jouent et s’y entre: battent ; et que les hommes y vendent et achètent même des choses profanes, et par conséquent qu'il s'y fasse quantité de mensonges, de tromperies, de jurements eb de parjures ; et qu’à l’entrée et sortie des messes parois+ siales, au lieu de se préparer pour assister saintement à ce redoutable Sacrifice, et à en tirer des fruits dignes du précieux sang de l’Hostie adorable qui y est immolée, et d'une vie vraiment chrétienne : on s’assemble dans les cimetières, pour causer, rire, crier, médire, et vaquer à des affaires temporelles qui ne devraient point se traiter en des lieux si saints et si vénérables, tant à cause des l« In choro clerus non vagetur oculis, incomposito corporis situ ne stet vel sedeat, non moveatur huc illucque, non cireumambulet, non sint invicem colloquia, non flores in manu teneat, non 14 aliud in choro præterquam officium quod tune cantatur, moduletu devote cum aliis, memineritque se tremendæ Dei majestati adstare;
qui non modo exteriores corporis gestus videt, sed scrutatur cordium intima secretaque. » Conc. Aquense, an. 1585, De choro.
na ten tiens
saintes reliques qui y reposent, que parce que les cimelières sont des dépendances et appartenances de la maison du grand Dieu.
C'est en punition de ces profanations, que la divine Justice permet qu'aujourd'hui nous voyions que les sergents, huissiers et coureurs de tailles et impôts viennent, mème aux dimanches et aux fêtes plus solennelles, prendre les chrétiens à la sortie des églises, et quelquefois même jusques aux pieds des autels, pour les trainer dans les prisons, sans respecter la sainteté ni du jour, ni du lieu, et sans avoir égard aux lois civiles et ecclésiastiques, qui défendent ces horribles concussions. Ce qui est cause que les églises sont désertes en plusieurs lieux, et que, comme dit le prophète : Viae Sion lugent, eo quod non sint quiveniant ad solemnitatem?® : « Les chemins qui conduisent à la maison de Dieu pleurent, parce qu'il n'ya presque personne qui y vienne célébrer les saintes solemnités. »
Mais, d grand Dieu, vous êtes juste et vos jugements sont équitables. Car c'est ainsi que vous chassez de votre maison ceux qui en font une caverne de sacrilèges et d'impies ; et que vous ne permettez pas que les jours et “les lieux saints servent de sauvegarde à ceux qui les ont “ant de fois profanés ; ni que les lois divines et humaines “soient gardées en faveur de ceux qui foulent tous les jours aux pieds vos saints commandements.
… C'est aussi par un terrible jugement, Ô mon Dieu, que vous souftrez un autre désordre épouvantable, qui est qu'au lieu que, dans les prônes des messes paroissiales, “on ny doit faire autre chose que d'annoncer à votre peuple votre sacrée parole, lui donner les instructions
| 1En 1648, dans un Mémoire adressé à la Reine mère,le V, P. Eudes
“> plaignait de cet abus et demandait qu’on défendit « aux receveurs, collecteurs des tailles, huissiers et sergents, d’inquiéter » le peuple les dimanches et fêtes. Cf. Martine, Vie du P. Eudes,], p. 291.
2Thren. 1, 4.
FNAC ÉPEUET ENET 50 TRAITÉ DE L HONNEUR à
nécessaires à son salut, et lui déclarer vos divines volontés : maintenant on n'y entend presque parler que d’af= faires temporelles, nonobstant la défense expresse des saints Conciles de votre Église, dont voici les térmes : C'est une chose que nous avons trouvée fort indigne, qu'aux di manches et aux fêtes, on fasse de la maison d'oraison une maison de trafic ou de plaiderie. Car, au lieu de l’exhortaz tion et de la prédication de la parole de Dieu que les curés doivent faire au peuple, ils sont contraints, au milieu de la messe, de faire l'office de sergents, de crieurs publics, de péagers, de proclamer les impôts et enchères, venditions et lous autres mandements des princes, juges et magistrats séculiers. Pour purger la maison de Dieu de telles profa= nations, nous défendons à tous les fidèles, tant laïques qu'ecclésiastiques, sous peine de subir la rigueur du jugez ment de Dieu, de rien dire, ni de rien faire dans l'église et dans le sacrifice de l'autel, qui ne soit saint et sucré. EX nous exhortons el averlissons tous les juges et magistrats de faire publier tous leurs mandements par leurs ministres, où par ceux qui ont la charge des fabriques, ou par quelqu'un député pour cela d’entre les paroissiens; et que la publica= tion s'en fasse hors l'église et hors le cimetière, au lieu qui leur semblera le plus convenable. Nous les conjurons aussi, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il ne soit point loisible de faire aucun exploit aux paroissiens, aux di manches et aux fêtes, lorsqu'ils vont à l'église ou qu'ils s'en retournent, nide les prendre pour les mener en prison. Car, pouréviler cela, les pauvres gens sont contraints de quitter le service de Dieu et de se cacher en ces jours, auxquels ils doivent venir à l'église’. :
l« Indignum nobis visum est dominicis ac festis diebus de domo orationis facere domum negotiationis, aut fori sæcularis. Nam pro populi exhortatione, et divini verbi prædicatione, coguntur curati sacris operantes, lictorum, et præconum, atque etiam publicanorum vices gerere, auctiones vectigalium, venditionum, licitationum, € quæcumque mandata sæcularium judicum et RNA recitare ac proclamare. Ad purgandam domum Dei his profanationibus, pro
; DÜ AUX LIEUX SAINTS 51 Voilà des ordonnances toutes saintes et divines. Mais vous permettez, à grand Dieu, qu'elles soient violées, par un sévère, mais très équitable jugement que vous exercez contre ceux qui foulent tous les jours aux pieds vos divins commandements. Car il n’est pas raisonnable que les lois humaines servent d'asile et de protection à ceux qui ne veulent point s'assujettir à d'autres lois qu'à celles de leurs passions déréglées. Et il est bien juste, Seigneur,que ceux qui se sont comportés avec tant d'irrévérence dans votre maison, qui ont assisté avec tant d'irréligion au saint sacrifice de la Messe, et qui ont tant de fois “fermé les oreilles à votre divine parole et s’en sont moqués, trouvent leur supplice là où ils ont commis leurs crimes ; qu'ils n’osent plus regarder les églises que de loin ; qu'ils ‘soient privés de la bénédiction de ce très divin Sacrifice ; ou, s'ils y assistent, qu'ils soient contraints d'y entendre, non plus votre parole plus douce que le miel, mais des choses qui leur remplissent l'esprit et le cœur d’inquiétudes très piquantes et d'angoisses très amères.