‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 514 sur 803 · Voyez la note imprimée de M. Goëzman · texte numérisé non relu

Voyez la note imprimée de M. Goëzman

sur le scandale de sa condamnation? il l’a provoquée lui-même à grands cris; enfin sur l’honneur de la magistrature? il est bien prouvé que cet honneur consiste à se défaire d’un homme qui l’a déshonorée.

Vous serez sans doute assez embarrassés à le tirer de là, à moins que le comte de la Blache n’ait encore une lettre de Grenoble toute prête au service de son rapporteur : car ce n’est pas assez de parler ici, la parole se perd avec l’haleine et se dissipe dans l’air ; mais la plume ! la plume légère du comte de la Blache serait, je l’avoue, d’un trèsgrand poids dans cette affaire. Ce juge, dirait-on, a fort bien jugé pour ce plaideur; à son tour ce plaideur a fort bien plaidé pour ce juge : tout cela est dans l’ordre ; entre les gens vertueux, la vie n’est qu’un commerce de bienfaits et de gratitude le plus touchant du monde.

Mais si vous êtes embarrassés, voici quelqu’un qui ne l’est pas moins que vous. C’est le grand Bertrand, qui depuis une heure est là, le cou tendu, l’œil en arrêt, la bouche ouverte, attendant son article, inquiet s’il arrivera bientôt; et ce n’est pas sans sujet : en bonne guerre, il est dû réponse ferme et franche à son dernier mémoire ; il ne l’attendra plus.

J’ai beau vouloir garder mon sérieux en parcourant ses écrits : le rire me prend dès la première page, et voilà ma gravité partie. N’est-ce pas aussi la plus plaisante chose du monde que ce grand sacristain, qui ne prend jamais ses épigraphes que dans son bréviaire à deux colonnes, parce que le français est à côté du latin? N’est-il pas, dis-je, bien plaisant que, oubliant sa qualité de défenseur de M. Goëzman, le jour même que ce magistrat éprouve un second décret d’ajournement personnel, il s’avise de choisir, pour épigraphe à son supplément, un verset de psaume finissant par ces mots : Comprehensus est peceator, enfin le coupable EST PRIS !

Puisqu’il n’y a pas moyen de travailler sérieusement en prenant ce mémoire par le commencement, essayons de nous remonter au grave en commençant à le lire par la fin. Le voilà retourné. Le premier objet qui me frappe à sa dernière page est un cartel bien imprimé, bien public, bien ridicule et bien lâche; mais le plus risible est que le grand cousin, craignant que son nom ne m’imprimât pas assez de terreur, a fait choix d’un compagnon d’armes qui prend le nom de Donnadieu. L’envoi d’un cartel signé Donnadieu! il y a de quoi faire expirer d’angoisses.

Mais consolez-vous, mes amis : ce n’est pas le véritable Donnadieu tenant une académie d’armes à Paris, homme estimable qui a trop de sens pour signer une bêtise, et trop d’honneur pour être le second d’une lâcheté; cet autre Donnadieu, mes amis, est une espèce d’avocat, sauf l’honneur de j la profession.

MÉMOIRES

Deux chiens, dit-on, naquirent d’une même lice, et furent nommés César. En grandissant, 1 un devint chasseur valeureux, élancé, giboyant, guerroyant, et retint le nom de César par excellence. L’autre, écourté, trapu, fidèle au garde-manger, toujours sale, aboyant, écormflant, avalant, et notre maître Lafontaine nous apprend que ce César de chien fut surnommé Laridon par les cuisiniers. Ainsi le second de Bertrand le duelliste s appelle Donnadieu de Nopprat, pour le distinguer du Donnadieu par excellence.

Mais ce cartel m’a moins étonné quil ne ma -éjoui • je m’y attendais. Madame Goëzman, dans la première page de son supplément, chaussant l’éperon, passant le baudrier de son suisse au sacristain, et lui donnant l’accolade, en aval t fait son chevalier Bertrand. Vn bras vigoureux, disait-elle en me menaçant, vient d' arracher son masque, un homme vient de déchirer le voile. Je me repose sur son courage... Et enfin elle nous apprend que ce chevalier de bal, qui arrache des masques et déchiré des voiles, est le sieur Dairolles Étonnez-vous, apres cela, de le voir, le jour du décret du mari, prendre pour devise : Comprehensus est p eccator, porter les couleurs de sa dame, imprimer le placard et jeter

la mitaine! ,

Si tout cartel imprimé n était pas une lâche forfanterie, et si lâche que le parlement, qui a lu comme moi celui du cousin, n’a pas seulement daigné charger le ministère public d’en informer ; si lâche, que M. le procureur général a bien voulu me faire la grâce de ne mettre aucune importance „ - 7 . j • ci pp : part.el. dis-ie.

rappelle la page 50 de mon second mémoire, où j’ai dit:

Si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que fai pu offenser dise de moi que je suis un homme malhonnête , j’y consens ; mais qu’il ne dise pas que je suis un malhonnête homme! car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai par la •voie la plus courte à prouver son dire ou à se rétracter publiquement. A quoi il répond sans hésiter, page dernière : Eh bien! M. de Beaumarchais , vous êtes un homme malhonnête et un malhonnête homme, et certainement vous ne prendrez pas la voie la plus courte.

Eh 1 pourquoi donc, cousin, ne la prendrais-je

pas? C’est pourtant ce que je vais faire à 1 instant. Il est vrai que, pour forcer Bertrand l’honnête homme à se rétracter, je n’ai pas fait battre la caisse à sa porte pour effets égarés, comme un gaillard ressentiment eût pu me l’inspirer. Il est vrai que je n’ai pas dénoncé le cartel de Bertrand le généreux au ministère public, comme beaucoup d’honnêtes gens, qui ne voient pas si clair que moi dans mes affaires, s’empressaient de me le conseiller. Il est encore vrai que je n’ai pas sangle un coup d’épée dans la cuisse à Bertrand le vaillant, faute d’avoir trouvé chez lui du cœur à percer, comme quelques plaisants l’ont répandu dans le monde. Mais il n’en a pas marché plus roide un instant pour cela : car dès le lendemain, prenant pour héraut d’armes le brave huissier qui défend mes meubles, j’ai fait sommer à mon tour le capitan, par un cartel timbré, de se rendre en champ clos dans la

me faire la grâce de ne mettre aucune | ,, des consuls de paris, où maître Benoist, mon

à cette Bertrandade renforcée; si ce cartel, < J , r etle sieur Mention, qui lui avait remis

eût mérité quelque réponse, voici quelle eut ete la P > de cent louis, il y a plus d’un an,

mienne: Quand un guerrier a le courage de sauter seul à bord d’une galère pleine de chevaliers, ce n’est pas pour s’amuser à y faire le coup de poing avec les lépreux de la chiourme. De meme ici, me trouvant en tête une foule d’ennemis croises, fourrés, dignitaires; ayant le choix des combattants, irai-je exprès me commettre avec les argousins de la troupe, ou brûler une amorce de préférence avec le sacristain de la compagnie, tant en son nom que comme trompette de Marin-la-Gazette, et chevalier delà dame aux quinze louis?

Mais de quoi s’agit-il enfin? car il faut faire justice à tout le monde. . ,

Dans mon troisième mémoire j’avais répondu (p. 41) à la demande de quelques avances que le sieur Bertrand avait malhonnêtement réclamées:

<( Vous avez depuis un an à moi deux effets de cent « louis chacun, vous vous payerez dessus, etc. » Le sieur Bertrand, faisant de l’indigné dans son supplément, commence par nier mes deux effets de cent louis, en répondant (page *) : Veut-on pousser l’impudence plus loin? le cœur serré par l'inspection de ces lignes , etc. Sa réponse est tort longue, on y reviendra; puis, soutenant sa dénégation de la provocation la plus généreuse, il

mes deux effets de cent louis, il y a plus d un an, font vainement attendu deux jours de suite.

En ennemi prudent, le chevalier Bertrand a laissé prendre deux défauts contre lui; mais au troisième cartel, sentant bien que faute de repondre où allait le condamner à me payer la somme de deux cents louis, il est venu enfin aux consuls en haute personne; et là, le sieur Mention ayant réclamé les deux effets de cent louis qu il lui avait remis de ma part, en tel temps, pour en poursuivre le payement, et maître Benoist l’ayant somme de déclarer s’il convenait avoir reçu lesdits effets, ou s’il persistait à les nier comme il l’avait fait dans son mémoire; alors, de ce ton de confrérie avec lequel en mentant le jour de son interrogatoire aux pieds de la cour, il avait pris le ciel et le crucifix à témoin de la vérité de ses discours, emporté par l’enthousiasme de sa dernière production, il dit (nage t" de son supplément): Ennemi du mensonge et de l’artifice... puissent ma candeur et ma sincérité me faire des protecteurs de mes juges /— (P. 8.) Qu’m homme de bien est malheureux d étre livré a la fureur d’un pervers! Mais les deux cents louis de M. de Beaumarchais? - (P. 9.) Un homme audacieux marche à la lueur d’un flambeau qui l égaré, il court

MEMOIRES

après une chimère et veut entraîner un (grand) innocent dans l'ahime où sa haine va le plonger. — Entendez-vous par là que le sieur de Beaumarchais ne vous ait pas remis les deux effets qu’il redemande? — (P. 10.) Il n'a connu ni la honte ni les périls des moyens dont ilse servait ; et sa méchanceté a ressemblé au tonnerre, qui ne cesse d'être à craindre que lorsqu'il est tombé. — Oui ; mais tout cela ne nous apprend pas si vous avez ou non les deux effets de cent louis. — (P. 13.) Le plus lâche des hommes ose, avec un front d'airain, attaquer et mon cœur, et mon esprit, et mon âme... Il assure avee impudence des faits faux et défigurés. — Quoi ! monsieur vous niez que vous ayez les deux effets de cent louis? — (P. 11. ) Comment juge-t-on des motifs des hommes? par leurs actions. — (P. 17.) trenez le flambeau de la haine et portez-le dans tous les replis de ma vie, je vous défie de me trouver en défaut. — Il n’est ici besoin de haine ni de flambeau pour prouver que vous retenez deux effets de cent louis qui ne vous appartiennent pas. — (P. 9.) Est-ce là la marche de l'innocence? agit-elle ainsi par des souterrains et des détours, et se permet-elle d'aussi bas artifices ? — (Et p. 15.) La vérité n'a-t-elle pas toujours préside à tout ce que j'ai dit? la probité, à tout ce que j'ai fait? — Mais il n’y a pas plus de vérité à nier des billets au porteur, quand on les a reçus, qu’il n’y a de probité à les garder. — (P. 17.) Ainsi les méchants rejettent sur le compte d’un homme de bien les perfidies dont ils se rendent coupables. — Vous voudriez faire croire à ces messieurs que je ne les ai pas remis? Quel homme êtes-vous donc? — (P. 17.) Me voici, en peu dé mots , tel que je suis. Je m'abandonne a la pente naturelle de mon caractère; la droiture en est la base... et je sais que la candeur de mon âme est incorruptible .

Alors le sieur Mention, se fâchant tout de bon, rappelant tous les faits et discours relatifs à la remise des deux effets, lui dit : C’est moi-même qui vous les ai portés chez vous; et si vous les niez, je vous accuse en mon nom d’en imposer à la justice. — (P. 13.) Les magistrats que vous outragez, par l’audace avec laquelle vous comptez sur leur indulgence, respectent les lois, les mœurs, l'intérêt public; ils puniront le calomniateur. — Calomniateur vousmême; et je sais bien le moyen de vous forcer à nous rendre nos deux effets de cent louis. -—(P. 16.) Écoutez, monsieur, votre façon dépenser est celle d’un homme qui ne connaît pas le prix de la candeur, de l'honnêteté et de la pudeur; de cette pureté, de cette innocence, de cette droiture d'intention enfin qui, toutes réunies, forment un si bel ensemble, qu’il ne peut s’exprimer que par le mot de vertu : ainsi ce que vous dites ne me fait aucune sensation.

Alors Me Gornaut, procureur du sieur Bertrand, prenant la parole, dit tout haut : Messieurs, mon client embrouille les choses fort mal à propos; j’ai les deux billets au porteur, appartenant au sieur de Beaumarchais, qui m’ont été remis par ledit sieur Bertrand; et j’offre de les rendre à l’ins-

j tant, si l’on me paye les frais de poursuites que j’ai faites sur ces billets contre leur débiteur, au nom et par ordre dudit sieur Bertrand. — Mais pourquoi donc, dit le sieur Mention, les a-t-il niés si crûment, si malhonnêtement, dans son dernier mémoire? — Messieurs, reprit Bertrand, je ne les ai pas niés tout à fait dans ce mémoire; il est vrai que je me suis écrié sur leur demande (p. 18) : Peut-on pousser l’impudence plus loin ! Mais ce n’est pas là une négation formelle; et si vous vous donnez la peine de lire vous-mêmes, messieurs, vous verrez que non-seulement ma réponse est équivoque, mais encore amphigourique.

Voici l’équivoque : Peut on pousser l’impudence plus loin ! le cœur serré par la seule inspection de ces lignes, je suis forcé à en détourner les y eux pour conserver la présence d’esprit nécessaire à la continuation de mon récit.

Voici l’amphigouri : O vérité ! tout se tait à ton nom ; je n’entends que ta voix : c’est une satisfaction , une sérénité dont l'âme jouit après t'avoir prononcée. Sauve moi, pendant le cours de ma vie, les occasions de feindre et de dissimuler... Il me semble qu’on ne peut pas être malheureux lorsqu'on a toujours été vrai. — Vous avez raison, cela est très-amphigourique; mais tout le monde n’en a pas moins cru qu’une pareille logomachie était un démenti formel donné par un esprit tortu, mais compagnon d’un cœur droit et indigné. Pourquoi donc avez-vous induit le public en erreur sur ce fait important? — (P. 17.) Messieurs, j’ai cru que tous. les hommes aimaient le bien, qu’ils ne se défiaient point du mal, et qu’ils ne soupçonnaient jamais le vice. — Mais si la demande juridique n’eût pas été appuyée de preuves testimoniales aussi fortes, le sieur de Beaumarchais n’ayant pas de reconnaissance de vous, non-seulement on croirait encore que je ne vous avais pas remis les deux effets de cent louis, mais il y a grande apparence que vous les auriez gardés, puisque vous avez laissé prendre deux défauts avant de répondre à la demande qu’il vous en faisait juridiquement. — (P. 17.) Je sais, messieurs, que je ne suis pas exempt de faiblesses ; mais jamais je ne seraini fourbe, ni faux, ni vicieux; et puisque je suis convaincu devant la justice, par mon procureur même, d’avoir reçu les deux billets au porteur, je vais les rendre, en faisant mes petites réserves pour les petites sommes, petits frais, petits courtages, et autres menus gains qui peuvent m’être dus parle sieur de Beaumarchais. Et à l’instant est sorti le jugement dont voici l’extrait :

« Les juges et consuls, etc., salut... Savoir faisons qu’entre le sieur Caron de Beaumarchais, etc., demandeur et comparant par Benoist, fondé de procuration, et assisté de Jacques-Pierre Mention, d’une part; et le sieur Bertrand Dairolles, etc., défendeur et comparant en personne, de l’autre. Par le demandeur (. Beaumarchais ) a été dit qu’il aurait fait assigner le défendeur à comparoir, etc.,

MEMOIRES

pour sè voir condamner, et par corps, à rendre et remettre au demandeur deux effets de 2,333 livres chacun, à lui confiés par le demandeur pour lui en procurer le payement... sinon, etc. Et par le défendeur ( Bertrand ; a été dit... qu il nous représente lesdits billets, etc. A quoi, par ledit demandeur, a été répliqué qu’il requiert acte de ce qu en core que. le défendeur ayant, dans le supplément de son mémoire (p. 18), répondu, en éludant le point de fait de la remise et de la possession desdits billets, il convient actuellement devant nous que lesdits billets lui ont été remis : en conséquence, il requiert que lesdits billets lui soient rendus, etc. Nous, parties ouïes, lecture faite, avons donné et donnons acte... de la remise à l’instant faite au demandeur, ès mains du sieur Mention, son secrétaire, des deux billets dont est question, etc. Mandons à nos huissiers audienciers, etc. Donné à Paris, le mercredi 12e jour de janvier 1774. Signé, scellé, etc. » Voilà comment, prenant à partie celui qui m’avait dit que j’étais un malhonnête homme , je l’ai forcé par la voie la plus courte à se rétracter publiquement : voilà comment, sans coup férir, j’ai mis a fin, par ma sagesse et prud’homie, la fameuse aventure du cartel du grand Bertrand, trompette de Marin-la-Gazette, et soi-disant chevalier de la dame aux quinze louis.

Parlurient montes , nascetur ridiculus mus.

Ces deux maudits effets de cent louis étaient précisément nichés dans la moitié paralysée de la cervelle du grand cousin : il ne s’en souvenait plus. Je ne parlerai pas ici de quelques autres oublis du même genre, parce qu’ils me sont etrangers, et no sont encore livrés qu’à l’œil vigilant

de la police. . A

Il est certain que toutes les affaires d éclat commencent par être dites à l’oreille de M. de Sartines juge et conseil de paix dans la capitale ; mais lorsque l’espèce de dictature qu’il exerce toujours avec succès sur les objets pressants a cesse, lorsque le ministère de confiance a fait place à la rigueur des formes juridiques, bien des gens vont citant a tort et à travers ce que M de Sartines a dit et fait pour arrêter les progrès du mal : certains de n être pas démentis par ce magistrat, que des considérations majeures ou l’intérêt des familles empêchent toujours de s’expliquer, et dont la discrétion reconoue serait la première vertu, si son zèle pour le bien public ne méritait pas un ôloge encore plus distingué : ce qui rend toutes ces citations indécentes et malhonnêtes. Et cest moins l’oubli de Bertrand qui me suggéré cette observation, que l’interrogatoire de M. Goëzman, où cet autre accusé, pour se couvrir d un nom respecté, cite sans cesse M. deSartines. Mais que rapport peut-il y avoir entre le magistrat vigilant dont le cabinet est ouvert à toute la France, et M. Goëzman, qui renfermait la clef du sien au

fond de la bourse de sa femme? J’aurai lieu de relever vertement cette licence de citer, lorsque je rendrai compte de ma confrontation avec M. Goëzman'.

Quant au sieur Bertrand, je n’ai plus à le poursuivre que comme faux témoin, alimenté, suborné, soudoyé par Marin, et autres personnes respectables, pour oublier la vérité : car s’il ne se souvenait pas qu’il eût à moi deux billets très-réels, en revanche il se souvient fort bien que j’ai reçu de M. Goëzman, le samedi 3 avril au matin, une audience qui n’a jamais existé, sur laquelle il a offert son faux témoignage à ce magistrat, chez lui, chez Marin, et chez M. le président de Nicolaï, s’il en faut croire M. Goëzman à son interrogatoire. Ce qui prouve de plus en plus que la conduite du cousin tient à l’état singulier de son cerveau, miroir fidèle de tout ce qui lui sert, faux ou vrai, mais absorbant parfait de tout ce qui peut lui nuire.

L’interrogatoire de M. Goëzman prouve encore ce que j’ai dit plusieurs fois, que ces messieurs s’assemblent très-souvent pour aviser aux moyens de me perdre. Pour le seul faux témoignage de Bertrand, je vois déjà trois assemblées : chez M Goëzman, où était Bertrand et autres personnes respectables; chez Marin, où se trouvèrent M. Goezman, Bertrand, et autres personnes respectables ; chez M. de Nicolaï, où se trouvèrent Bertrand, M. Goëzman, et autres personnes respectables : tous lesquels ont fait preuve de leur bonne intention pour moi.

Le jour même que le supplément du sieur Bertrand parut, le hasard nous rassembla au greffe criminel, lui, moi, le Jay et madame Goëzman, que j’aurais dû nommer la première ; mais en ce moment aucun de nous ne songeait à rire de la mine de son voisin. Occupés tous de 1 interrogatoire que nous allions subir aux pieds de la cour, chacun pensait à son affaire; et ce n’etait pas

sans raison. .

Quelques personnes regardent cet acte important comme une chose de forme, uniquement autorisée par l’usage; mais donner 1 usa§e P0^ motif d’une action est bien expliquer comment on a continué, mais non pourquoi l’on a commence

à l’adopter. . .

Ce seul mot l’usage annonce que le motil qui fait interroger le millième accusé devant la cour est le même par lequel on interrogea le premier qui le fut ainsi : reste donc toujours pour base de cet interrogatoire l’importance dont il est dans une instruction criminelle, et son influence ma jeure sur le jugement qui le suit de près ; et cette importance est telle, qu’un des premiers magistrats du parlement m’a confié que, dans une

Cette confrontation eût été le sujet d’““ Tt mW taT/1”0'"6' Le jugement intervint trop tôt : ce mémoire ne fut point fait.

MÉMOIRES

affaire aussi grave que difficile, son opinion ne s’était décidée qu’à cette époque du procès.

Si donc la publicité d’un tel interrogatoire devant tous les juges est un bien, en quel sens une plus grande publicité pourrait-elle être un mal? N’est-il pas égal aux magistrats, qui sont froids sur la question à juger, qu’on ignore ou connaisse ce qu’ils ont demandé? L’accusé seul est intéressé qu’on sache ou ne sache pas ce qu’il a répondu. Mais comme il n’y a que la sottise ou l'hypocrisie qui aient intérêt à cacher leurs démarches, et que je tâche d’éviter l’une autant que je déteste l’autre, je dirai comment on m’a interrogé, comment j’ai répondu, tout ce que j’ai dit, bien ou mal; ne voulant pas plus déguiser mes torts dans ce procès, que ce qui peut paraître louable dans ma conduite.

Le gazetier d’Utrecht, qui se donne des libertés en tout genre sur cette affaire, et qui tient ses articles Paris de Marin, suppose, dans sa gazette du 17 janvier, une conversation entre M. le premier président et moi, et croit me donner pour un audacieux personnage, en publiant une de mes prétendues réponses à ce magistrat.

Certainement, si quelque homme en place m’honorant de ses conseils m’avait dit (ce que le gazetier met dans la bouche de M. le premier président) : « Quel besoin avez-vous d’instruire le « public de cette affaire? est-il votre juge? Et quel « autre intérêt met-il à tout ceci que celui d’une u vaine curiosité? » je n’aurais pas cru m’écarter de mon devoir en lui répondant avec modestie : Cette affaire, monsieur, intéresse un membre du parlement; et je ne ferai point à mon siècle l’injure de le croire assez avili pour être indifférent sur ce qui touche ses magistrats. La nation, à la vérité, n’est pas assise sur les bancs de ceux qui prononceront; mais son œil majestueux plane sur 1’assemblée. C’est donc toujours un très-grand bien de l’instruire : car si elle n’est jamais le juge des particuliers, elle est en tout temps le juge des juges ; et loin que cette assertion, que j’ai déjà osé imprimer en d’autres termes, soit un manque de respect à la magistrature, je sens vivement qu’elle doit être aussi chère aux bons magistrats que redoutable aux mauvais.

Eh! quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le métier cruel de se lever à cinq heures pour aller au palais tous les jours s’occuper, sous des formes prescrites, d’intérêts qui ne sont jamais les siens ; d’éprouver sans cesse l’ennui de l’importunité, le dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d’esprit nécessaire aux prononcés des arrêts, s’il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible par l’estime et la considération publique? Et cette estime, monsieur, est-elle autre chose qu’un jugement qui n’est même aussi flat-

teur pour les bons magistrats qu’en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais?

Peut-être serait-il à désirer que la jurisprudence criminelle de France eût adopté l’usage anglais d’instruire publiquement les procès criminels.

Le seul mal qui pût en résulter serait de soustraire quelquefois un coupable au châtiment mérité; mais combien d’innocents l’usage contraire a-t-il fait périr! Dans l’ordre civil, sauver un coupable est un léger inconvénient; supplicier un innocent fait frémir la nature : c’est le plus effrayant des malheurs.

Je ne pousserai pas plus loin ce parallèle : il n’est pas de mon ressort. Peut-être un jour oseraije exposer avec respect le fruit de mes réflexions à cet égard, persuadé que chaque citoyen doit à l’État le tribut de ses vues patriotiques, en échange de la protection que le prince lui accorde, et des agréments dont la société le fait jouir.

Voilà quelle eût été ma réponse. Le gazetier Marin peut bien envenimer, engourdir tout ce qu’il touche : c’est une torpille; mon devoir à moi, c’est de rendre à mes idées le vrai sens, quand l’ignorance ou la malignité les ont défigurées.

Posant donc pour principe que le plus ou moins de publicité de l’interrogatoire aux pieds de la cour importe à l’accusé seulement, deux autres consi- ' dérations d’un grand poids à mes yeux me déterminent à suivre mon projet à cet égard.

1° Je dois aux officiers qui ont assisté à l’instruction de ce procès, d’anéantir l’imputation que mes adversaires leur ont faite dans leurs défenses, de m’en avoir communiqué les pièces pour écrire les miennes. Et rien n’y est plus propre que de donner au parlement qui m’a interrogé cette preuve de la fidélité de ma mémoire.

2° J’aime à rendre à la cour l’hommage public de l’étonnement où cet interrogatoire m’a jeté. Mille bruits scandaleux et relatifs à des affaires antérieures m’avaient fait croire que ces interrogatoires se faisaient avec un éclat, un tumulte, un désordre capables d’effrayer l’innocent le plus intrépide. Si l’on en croyait ces bruits, il semblait que la cabale et l’intrigue attendissent ce moment pour triompher de la froide équité des bons juges, et du trouble d’esprit des malheureux opprimés. Jamais, je dois le dire, la religion, tout auguste qu’elle est dans ses cérémonies, ne m’a rien présenté de plus noble, mais en même temps de plus consolant, que le ton, la forme et l’ensemble de ce majestueux interrogatoire.

Le 22 décembre donc, vers les sept heures du soir, toutes les chambres assemblées, je fus appelé pour être interrogé à la barre de la cour. En ce moment je travaillais au greffe à un précis de l’affaire, que je voulais présenter le lendemain à tous les magistrats, lorsqu’ils entreraient au palais pour me juger. Mon travail avait encore un objet plus intérieur, celui d’examiner le soir chez moi ce que

MÉMOIRES

j’avais écrit au greffe, pour juger si, dans une position si nouvelle, j’avais conservé le sang-froid nécessaire à un résumé aussi sérieux. Une des choses que j’ai le plus constamment étudiées est de maîtriser mon âme dans les occasions fortes : le courage de se rompre ainsi m’a toujours paru l’un des plus nobles efforts dont un homme de sens pût se glorifier à ses yeux.

Mais qu’il y a loin encore d’attendre un événement, à se voir forcé d’en soutenir le spectacle, ou d’y figurer soi-même ! En approchant du lieu de la séance, un grand bruit de voix confuses me frappait sans m’émouvoir; mais j’avoue qu en y entrant, un mot latin prononcé plusieurs fois à haute voix par le greffier qui me devançait, et le profond silence qui suivit ce mot, m’en imposa excessivement : Adest, cidest : il est présent, voici l’accusé, renfermez vos sentiments sur son compte. Adest! ce mot me sonnera longtemps à l’oreille. A l’instant je fus conduit à la barre de la cour.

A l’aspect d’une salle qui ressemble à un temple, au peu de lumières qui la rendaient auguste et sombre, à la majesté d’une assemblée de soixante magistrats uniformément vêtus, et tous les yeux fixés sur moi, je fus saisi du plus profond respect, et (faut-il avouer une faiblesse?) la seule bougie qui fût sur une table où s’appuyait M. Doé deCombault, rapporteur, éclairant le visage d’un conseiller au parlement accoté sur la même table, de M. Gin, en un mot, je le crus, par la place où je le voyais, chargé spécialement de m’interroger, et je me sentis le cœur subitement resserré, comme si une goutte de sang figé fût tombée dessus, et en eût arrêté le mouvement. Je me rappelle bien que, surmontant cette faiblesse par une secousse interne assez violente, je crus n’avoir porté mon âme qu’au degré de l’équilibre ; mais j’ai eu lieu de juger depuis, en m’examinant mieux, quelle avait été jetée fort loin au delà du but. Mais je m’étais trompé sur M. Gin : ce fut M. le premier président qui m’interrogea sur mon nom, sur mon âge et mes qualités; son air de bonté, le son d’une voix qui jusqu’alors ne m’avait fait entendre que des choses obligeantes, me rendit une partie de ma sérénité.

a N’avez-vous pas eu, continua-t-il, un procès « contre le comte de la Blache, sur le délibéré du- « quel M. Goëzman étant nommé votre rapporteur, « vous avez cherché à le voir chez lui, par plu- (( sieurs courses, réitérées? »

Ma réponse ayant un peu d’étendue, M. le premier président me dit : «Soyez concis, monsieur; « répondez oui ou non à tout ce qu’on vous de- « mande. » Alors il me fit deux ou trois questions fort simples, qui n’exigeaient de moi aucune explication, et je me renfermai dans l’ordre qu’il m’avait prescrit; mais, ce magistrat m’ayant interroge d’une manière plus composée, et l’ardeur de répondre m écartant du profond respect dû à M. le

premier président, et plus occupé du fond de mes idées que de la manière de les rendre, j’articulai vivement : « Monsieur, la question n’est pas bien « posée pour que je réponde oui ou non. »

A l’instant il s’éleva un murmure de défaveur contre moi, qui me punit de mon indiscrétion; je sentis ma faute, et, voulant m’en relever sur-lechamp : « Si mon expression, messieurs, paraît déplacée à la cour, je la supplie de considérer que je ne puis avoir ici l’intention de manquer de respect à M. le premier président; je la supplie d’avoir la bonté de s’arrêter uniquement au sens que je donne à mon idée, peut-être mal rendue. Je ne puis répondre par oui ou non , comme on i me l’a ordonné, qu’à une question fort simple, et non lorsqu’elle est complexe comme celle-ci. M.le premier président me demande :

« JS’ avez -vous pas remis ou fait remettre à le Jay une somme de cent louis, pour être présentée à madame Goëzman , dans la vue de gagner le suffrage

de son mari ? .

« Si je dis oui, j’avoue la corruption; si je dis non , je nie le sacrifice. Or, je supplie la cour de me pardonner si j’observe que sur des mterrogats de cette nature il m’est impossible de me renfermer dans la concision qui m est recommandée : une réponse obscure tournerait contre moi, et la cour n’a pas intention de me tendre de» pièges. »

Il est certain qu’en ce moment je n eus que des grâces à rendre à la cour, et surtout à M. le premier président, de la bonté d’oublier 1 espèce de roideur que contenait ma première réponse , et je saisis cette nouvelle occasion d’en témoigner aujourd’hui ma reconnaissance à tous les magistrats qui m’écoutaient alors.

Je divisai donc la demande; et, ramenant .a question à son principe : « L’accusation de corruption sur laquelle je me défends, messieurs, n es fondée que sur la dénonciation de M. Goëzman, qui n’est elle-même appuyée que sur un oui-dire de sa femme; mais cette accusée n’a-t-elle pas déclaré, dans ses récolement et supplément que le Jay ne lui avait jamais demandé que des audiences. Le Jay n’a-t-il pas toujours dit à ses interrogatoires que Bertrand ne l’avait chargé que de solliciter des audiences ? Celui-ci n’est-il pas convenu partout que ma sœur ne lui avait parlé que d entrevues et d’audiences? Mes deux sœurs, les sieurs de la Châtaigneraie, de Miron et Santerre n ont-ils pas tous déposé que l’impatience qui m’avait porte malgré mes répugnances à faire un sacrifice d argent ne venait que de l’impossibilité d avoir autrement des audiences? Or, quand je me fonde avec droit sur la dénonciation de M. Goëzman poui l’accuser de m’avoir calomnié en me taxant de corruption, pourrait-on user de cette même pièce contre moi pour établir que j ai vou u rompre?

MÉMOIRES

« Les deux propositions contraires ne pouvant être vraies en même temps, prouver par toutes les pièces du procès que M. Goëzman a suborné le Jay, en suggérant, minutant et dictant ses déclarations, et m’a calomnié dans sa dénonciation, n’est-ce pas détruire le fantôme absurde, insoutenable, d’une intention de corrompre, qui, quand elle eut existé, devient nulle au procès, puisque rien au monde n’en peut fournir de preuve légale, et qu’en affaire criminelle tout est de fait, et rien de présomption? Ramenant ensuite ce plaidoyer à la question qui m’a été faite par M. le premier président, je réponds : « Oui , j’ai donné de 1 argent pour obtenir des audiences de M. Goëzman; et Non, je n’en ai pas donné pour le corrompre. C’est aussi trop l’avilir que de supposer que j’aie cru ce magistrat corruptible, et corruptible au misérable prix de vingt-cinq ou cinquante louis, que ma sœur avait jugés suffisants pour le soin dont elle était chargée. Je supplie la cour de ne point perdre de vue cette réflexion en jugeant le procès. »

Lorsque je finissais ma réponse, je me sentis violemment tiraillé par une crampe à la jambe, qui ne me permit pas de poursuivre. Je suppliai la cour de vouloir bien suspendre un moment la séance, forcé de convenir que je souffrais incroyablement. A l’instant le ton de l’humanité, de la bonté, de l’intérêt, succéda, dans la bouche de tout le monde, à l’austère majesté d’un interrogatoire ; et je fus vivement touché de l’indulgence avec laquelle Messieurs m’ordonnèrent unanimement de m’asseoir sur un banc des avocats, et me permirent d’étendre ma jambe douloureuse sur un autre banc. Je ne rapporte ici cette légère circonstance que pour détruire, par l’exposé le plus vrai, les bruits qui se répandirent le soir même dans Paris, qu’on m’avait fait au palais des questions si foudroyantes, que je m’en étais trouvé mal, et avais été longtemps sans connaissance. Après un peu d’intervalle, M. le premier président reprit la parole, et me dit :

— « Vous convenez donc que vous avez donné « cent louis pour avoir audience? »

— Oui, monseigneur.

— « Vous convenez qu’une audience vous a « été accordée? »

— Oui, monseigneur.

— « Vous convenez que madame Goëzman vous « a fait remettre volontairement les cent louis? »

— Oui, monseigneur. — A toutes ces questions, comme on voit, les réponses les plus simples de ma part.

— « Mais, si madame Goëzman ne vous eût pas « fait rendre vos cent louis, les eussiez-vous exi- « gés d’elle ? >>

— Pardon, monseigneur, si j’observe que ce que j’aurais fait est étranger à la cause, et que c’est seulement de ce que j’ai fait qu’il s’agit. Cepen-

dant voici ma réponse : Je crois fermement que j’aurais eu le droit de me plaindre, car je n’avais pas demandé une audience, mais des audiences; et j’espère que la cour, en rendant M. Goëzman partie au procès, voudra bien me donner l’occasion de le confondre sur la fausseté des audiences qu’il prétend que mes amis ou moi avons reçues de lui. Je n’avais donc pas demandé une seule audience, mais des audiences; et le prix de cent louis, dans mon idée, ayant plus de rapport à l’état de la personne qui m’obligeait qu’à la nature du service qui m’était rendu, je me serais sans doute plaint à la dame du peu de délicatesse de son procédé; mais je crois pourtant que j’aurais fini par lui laisser les cent louis.

— « Puisque vous lui auriez laissé les cent « louis, pourquoi donc lui ayez-vous redemandé « les quinze louis? Il y a ici contradiction dans « votre conduite. »

— Il n’y en a point, monseigneur : j’aurais pu laisser les cent louis à madame Goëzman, quoiqu’elle les eût mal acquis, parce que j’avais consenti qu’on les lui remît pour elle-même; et j’ai cru devoir lui redemander les quinze louis, parce quelle les avait exigés pour un secrétaire auquel ils n’ont pas été remis. L’argent manquant sa destination doit être rendu à celui qui ne l’a donné que pour un usage indiqué. Hors de cet usage prescrit, toute autre destination à lui inconnue est un vol , une escroquerie : aussi la malhonnêteté du moyen que cette dame avait employé pour s’approprier mes quinze louis me parut-elle mériter la petite leçon que je lui donnai par ma lettre du 21 avril, mais lettre secrète, et tournée de façon à ôter à la dame l’envie de la publier ; aussi n’est-ce pas ma faute si, par l’imprudence de mes ennemis, la leçon est devenue publique. En un mot, tel homme veut bien donner cent louis, qui ne veut pas être dupé de quinze; et j’avoue à la cour que je suis cet homme-là.

Après ma réponse, M. le premier président réfléchit un moment; puis il me demanda :

— « Comment ce Bertrand Dairolles, qui était «votre ami, est- il devenu subitement votre « ennemi? »

— Monseigneur, il me semble que ceci ne touche pas le fond de la question sur laquelle je subis interrogatoire.

— « J’ai droit, monsieur, de vous interroger « sur la fin, sur le commencement, le fond ou les « accessoires du procès, à ma volonté. »

— Ce n’est pas, monseigneur, pour contester un droit très-respecté, que j’observe ; mais seulement pour faire remarquer à la cour que, dans la partie de l’interrogatoire qui se rapporte à la corruption, je suis accusé, et qu’en tout le reste je suis accusateur; ce qui doit mettre une très-grande différence dans ma façon de répondre, et me faire sortir, pour éclaircir les faits, de la concision qui

MEMOIRES

m’a été prescrite, sans que la cour s’en trouve offensée.

— « Répondez comme vous l’entendrez ; mais « soyez bref. »

— Messieurs, je n’étais point l’ami de ce Bertrand Dairolles, mais seulement sa connaissance ; aujourd’hui je ne suis point son ennemi, mais seulement ëon accusateur. L’amitié et l’inimitié supposent dans leur objet une importance qu’on ne peut pas attacher à l’homme dont il s’agit : créature faible, et toujours entraînée parle plus misérable intérêt ; froid à mon égard tant qu’il n’a pas cédé à l’impulsion de Marin ; ayant fait depuis le mal sans scrupule, quand cette impulsion s’est fortifiée par je ne sais quel espoir de fortune. Avec les esprits de cette trempe on n’y fait pas tant de façons : l’appât le plus grossier les fait mordre, et les tire de leur élément. Je prouverais bien, si j je voulais, comment en très-peu de temps ce Bertrand est devenu un fort malhonnête homme; mais je déclare que je n’ai pas contre lui la moindre animosité. Il n’y a dans tout cela que Marin qui en mérite.

— « Pourquoi donc êtes-vous devenu l’ennemi « de Marin , dont vous aviez été l’ami jus- « qu’ alors? »

— Monseigneur, tant que Marin ne m’a pas fait de mal, je me suis tenu à son égard dans les termes de la politesse ordinaire. Il censurait mes pièces de théâtre; il prétend aujourd’hui qu’il les corrigeait, qu’il les faisait même ; il n’y a que mes mémoires sur lesquels il ne prétend rien. Mais il n’y a pas là de quoi se brouiller ; cela prouve seulement que le censeur Marin veut avoir en tout l’air d’une importance au delà de ses pouvoirs : son bonheur est de paraître tout savoir, tout faire et tout arranger. Il conseille la magistrature, il dirige les opérations du ministère, il refait les ouvrages des auteurs, il est de tous les conseils, entre dans tous les cabinets; sa fureur est d’être pour quelque chose dans tout ce qui se fait : c’est Yomnis homo , la mouche du coche ; il bourdonne et tourne et sue pour les chevaux qui tirent, et se donne la gloire de tous les événements où il n’est pas prouvé qu’on l’a forcé de se taire. Dans cette querelle il a jugé qu’il y aurait pour lui plus de profit à servir le magistrat qu’à défendre le particulier. Le parti pris par un tel homme, on sent que les moyens sont comptés pour rien. L'habitude de mal faire lui a peut-être même ôté la conscience du mal qu’il me faisait. Je ne le hais pas non plus ; et si tout le monde l’estimait aussi juste que moi, il y a longtemps que pour toute peine on l’aurait réduit à l’inaction et au silence, seul vrai tourment des gens de son caractère.

Il s’éleva dans l’assemblée un murmure qui me parut être celui d’un sourire universel.

M. le premier président, s’adressant alors à la cour, demanda si quelqu’un avait des questions à ;

me faire; et M. Doë de Combault, rapporteur, prit la parole :

<( Quel jour avez-vous remis à le Jay la montre « enrichie de diamants ? »

— Monsieur, c’est le dimanche 4 avril, lendemain du jour où j’ai obtenu la seule audience qui m’ait été donnée.

— « Prenez garde, monsieur, si ce n’est pas « plutôt le samedi 3, avant l’audience obtenue :

« rappelez-vous bien. »

Je sens, monsieur, toute l’importance de votre question. Si j’ai donné Ja montre avant l’audience, on peut croire que j’ai plutôt eu dessein, en accumulant les présents, d’exciter la cupidité de ceux dont je voulais gagner le suffrage, que de payer successivement des audiences ; mais j’ai la mémoire très-fraîche sur ce fait. La montre n’a été par moi remise à Bertrand pour être remise à le Jay pour être remise à madame Goëzman, que le dimanche 4 avril, à défaut de cent autres louis que je n’avais pas, et sur les difficultés que mes amis et moi aperçûmes d’obtenir une autre audience sans de nouveaux sacrifices.

— « Mais le libraire déclare qu’il a reçu la monte tre le samedi, qu’elle a passé une nuit chez « lui. »

— Monsieur, le libraire a tort. Si cette montre est restée chez lui (ce que j’ignore), ce ne peut être à la rigueur que la nuit du dimanche au lundi. Je ne sais pas ce qui s’est dit de la part d’autrui ; mais de la mienne, messieurs, vous me trouverez jamais d’obscurité dans mes réponses, ni de contradiction dans ma conduite. Je déclare que je n’ai remis la montre à Bertrand que le dimanche au matin.

Alors, il se fit un bruit dans l’assemblée; chacun disait : Oui, oui, c’est le dimanche ; et telle est la dernière déclaration de le Jay.

La séance paraissait finie, lorsqu’un de Messieurs des enquêtes, élevant la voix, me dit de la manière du monde la plus polie :

— « Monsieur de Beaumarchais, répondez à ce « que je vais vous dire : Vous êtes un homme in- « struit, et vous connaissez les lois de la morale. »

— Monsieur, la morale est le principe de toutes les actions de l’homme en société : il n’est permis à personne de les ignorer.

— « Répondez donc exactement. Dans la persua- « sion où vous paraissez être que votre rapporteur « était d’accord avec sa femme sur les sommes qui (( devaient vous acquérir son suffrage, si son rap- « port en votre faveur eût fait sortir un arrêt à « votre avantage, auriez-vous cru en homme délice cat pouvoir profiter du bénéfice de cet arrêt? »

— Je vous demande pardon, monsieur, si j’observe que votre question, étrangère à la cause, me paraît seulement un cas de conscience. Ce n’est pas pour éluder d’y répondre que je fais cette remarque, mais seulement pour que la cour ne soit

MÉMOIRES

pas étonnée si je divise la question, et ne la fais rentrer dans l’espèce de celles auxquelles je dois répondre comme accusé, qu’après y avoir répondu comme moraliste.

Si j’avais eu, monsieur, l’intention de corrompre M. Goëzman en faisant un sacrifice d argent, il est certain que, son suffrage acheté m’ayant rendu l’arrêt favorable, je n’aurais pas pu délicatement profiter du bénéfice d’un arrêt qui n’eût été, dans ce cas-là, que le fruit de ma propre séduction.

Mais voici pourquoi la question me paraît hors de la cause : c’est qu’un homme assez délicat pour refuser le bénéfice d’un arrêt obtenu par des voies malhonnêtes n’aurait pu l’être en même temps assez peu pour tenter de corrompre un rapporteur ; et que celui qui aurait acheté le samedi le suffrage du rapporteur ne serait pas devenu subitement assez scrupuleux pour restituer le lundi le produit de cet arrêt. Mais si vous me demandez : « Mon- « sieur, lorsque vous avez payé des audiences de « votre rapporteur, si vous aviez su que le mari « fût du secret, auriez-vous cru le gain du procès « légitime ? » en qualité d’accusé, je réponds à cette question toute simple, et qui a un rapport direct au procès, que, n’ayant en effet jamais entendu payer que des audiences, quand j’aurais été convaincu que M. Goëzman était d accord avec sa femme, et quand ces audiences m’auraient coûté trois, quatre, cinq cents louis, j’aurais sans scrupule profité du bénéfice d’un arrêt qui ne m’eût adjugé que le prix du plus légitime arrêté de compte, et ne m’eût fait gagner qu’un procès imperdable. J’aurais seulement trouvé les audiences du rapporteur un peu chères.

— « Mais puisque vous croyiez votre cause si « simple quelle était absolument imperdable, quel <( besoin pensiez-vous donc tant avoir d’instruire « votre rapporteur ? »

— Le voici, monsieur : si j’avais pu me flatter que l’on s’occupât uniquement au palais du fond delà question, qui, dégagée de tous les accessoires dont mon adversaire la chargeait, n’eût jamais mérité d’en former une, je n’aurais pas fait au parlement et à mon rapporteur l’injure de croire qu’on s’arrêtât une minute aux misérables défenses de mon adversaire ; mais j’avais trop éprouvé qu’en feignant de plaider au civil la discussion d’un arrêté de compte, son avocat ne plaidait en effet que des moyens d’inscription de faux : de sorte que, par cette ruse odieuse, mon ennemi gagnait de me rendre odieux, sans courir le risque des terribles condamnations à quoi s’exposent ceux qui usent de l’inscription de faux contre un acte légitime. Aussi n’était-ce pas le fond du procès que je voulais instruire chez le rapporteur; c’étaient les horribles impressions du comte de la Blache et de Me Caillard que je voulais détruire. Car que faisait à ma cause qu’il parût étonnant à M. Goëzman, comme il me le dit, que M. Duverney m’eût prêté

200,000 livres en ses billets au porteur, puisque dans l’acte qui les atteste je n’en demande pas le payement, et qu’ils ont été rendus et reçus en nature ? Ce n’était donc que pour en tirer des inductions défavorables contre moi qu’on faisait ces objections. Etpourquoi?répondis-je àM. Goëzman :

« Vous serez bien plus surpris, monsieur, si je vous prouve légalement que M. Duverney m’a prêté en un seul jour 560,000 livres : de pareils services supposent un attachement sans bornes, ou de grands intérêts à ménager ; et l’homme qui en oblige un autre avec de tels moyens croit sans doute avoir d’excellentes raisons pour le faire. » Je n’avais pas besoin non plus de prouver au procès ce prêt de 560,000 livres, puisqu’il n’en est pas question dans notre acte, et qu’ils ont été rendus longtemps avant qu’il fût rédigé.

De quoi donc s’agissait-il pour moi chez le rapporteur ? De prouver qu’il y avait eu des liaisons d’intérêt et d’amitié, aussi longues qu’intimes, entre M. Duverney et moi, et que l’arrêté de compte le plus exact avait le fondement le plus légitime : il me fallait plaider l’historique de ces liaisons, que mon ennemi s’efforcait de faire passer pour des chimères ; il m’importait de les établir par des instructions que mon respect pour la mémoire du plus honorable citoyen ne m’avait pas permis de mettre dans la bouche de mon avocat ; non qu’elles ne fussent à la gloire de mon ami, mais parce qu’elles tenaient à des considérations majeures, et qui exigeaient de ma part la plus grande circonspection : de sorte que, sans inquiétude sur la vraie question à juger ( la validité d'un acte sntre majeurs ), je ne l’étais pas sur l’opinion qu« mon adversaire avait donnée de moi, qui présentais cet acte : et voilà pourquoi, monsieur, il m’était aussi important d’instruire mon rapporteur qu’inutile de le corrompre; voilà pourquoi j’ai payé des audiences qu’on me refusait, et n’ai pas acheté un suffrage qui m’était dû à toute sorte de titres : tel a été le principe de ma conduite en cette affaire.

Il semblait alors que la cour n’eût plus rien à me demander, lorsqu’un autre de Messieurs des enquêtes me dit du ton le plus grave, et même un peu austère :

— « Monsieur de Beaumarchais, êtes-vous l’au- « teur d’un écrit intitulé Supplément au Mémoire à « consulter, etc. ? »

— Je pense, monsieur, que mon aveu ne fait rien du tout pour ou contre le parti que la cour entend prendre relativement à ces mémoires.

— « Répondez-moi, monsieur de Beaumarchais, « d’une façon nette et sans biaiser. »

— Messieurs, la cour sait bien la peine que jJai journellement à faire signer la plus simple requête : forcé d’abord de présenter à M. le premier président une requête extrajudiciaire pour obtenir un ordre exprès à un avocat titulaire de m’en signe: une juridique, tous me refusant leur ministère

contre un conseiller de la cour; Ton m’a vu souvent revenir jusqu’à quatre fois à la charge sans rien obtenir : et cela est au point que ma requête d’atténuation a été envoyée à tous Messieurs sans qu’elle fût signée ; ce dont je leur ai demandé pardon, dans une note à la fin de mon dernier mémoire. Cette difficulté de trouver des défenseurs, sur laquelle il serait à désirer que la cour prît un parti certain (car enfinje ne suis pas ce qu’on appelle en Angleterre ex-lex , hors la loi) ; cette difficulté, je l’ai éprouvée de même sur mes écrits : de sorte qu’à défaut de conseils, de consultants, et surtout d’une bonne plume pour me défendre, je me suis trouvé forcé d’en employer une mauvaise, qui est la mienne.

— « Monsieur de Beaumarchais, êtes-vous l’au- « teur d’un écrit intitulé : Addition au Supplément « du Mémoire à consulter, etc.? »

— Monsieur, si c’est un nouveau crime, vous voyez le coupable : il n’y a pas trente heures que j’y travaillais encore.

Le magistrat cessa de parler, et M. le premier président m’ordonna de me retirer ; je demandai la permission de faire une observation à la cour.

— « Vous êtes ici pour répondre, et non pour « observer, me dit M. le premier président.

— Monseigneur, je crois avoir rempli le vœu de la cour à cet égard, puisqu’elle cesse de m’interroger; mais, cet interrogatoire lui-même étant destiné à éclaircir quelques faits du procès sur lesquels la cour était incertaine, ne puis-je en profiter pour porter la lumière sur un fait des plus graves? C’est en quoi consiste l'observation que je demande la liberté de faire à la cour.

— u Je vous ai déjà dit qu’un accusé n’avait pas le droit d’observer. »

— Aussi, monseigneur, n’est-ce pas comme accusé que je désire observer, mais en qualité d’accusateur; et j’ose assurer la cour que mon observation est d'une telle importance, que, si l’on passait au jugement définitif de l’affaire avant de m’avoir entendu, l’arrêt ne serait peut-être pas injuste au fond, mais au moins serait-il irrégulier dans la forme.

La cour eut la bonté de me permettre de parler.

Mon observation avait pour objet l’histoire d’un dîner pendant lequel, selon le sieur Bertrand, quatre conseillers avaient trahi devant lui le secret du parlement, en s’expliquant sur le parti violent que la cour entendait prendre contre le Jay, ledit Bertrand et moi, qui avions, ajoutait-on, voulu flétrir la vertu du plus intègre magistrat, M. Goëzman. J’essayai d’établir qu’il importait à l’honneur de la magistrature, autant qu’à ma propre sûreté, que ce fait fût éclairci, chaque magistrat pouvant craindre, à bon droit, qu’on ne le soupçonnât d’être un des quatre ennemis qui s’étaient expliqués aussi indiscrètement sur mon compte, et dont les voix pouvaient faire pencher contre moi la balance

d’un jugement formidable. «Et cet indigne soupçon, messieurs, qui doit blesser tous les membres de celte auguste assemblée, ne peut cesser que par une addition d’information, dans laquelle le sieur Bertrand, interrogé de nouveau, sera forcé de s’expliquer : car, si tout ce procès m’a été intenté sur le seul soupçon qu’un magistrat était compromis par des bruits vagues et publics, avec combien plus de raison la cour doit-elle ordonner d’informer sur une grave imputation faite devant dix témoins, contre quatre de ses membres qu’on refuse de nommer! Dans le cas où cette imputation serait calomnieuse de la part de ce Bertrand, ce qui me paraît à moi très-probable, il est essentiel que la cour apprenne par l’instigation de quel fourbe adroit un fourbe maladroit est venu calomnier devant moi quatre magistrats, uniquement pour tâcher de m’effrayer, et me porter à quelques fausses démarches. »

Mon plaidoyer s’étendit à d’autres branches de l’affaire, et je conclus, tant sur le fait de l’audience queM. Goëzman prétend m’avoir donnée le samedi matin 3 avril, que sur celui du dîner des quatre conseillers, à ce qu’il plût à la cour me permettre de lui présenter requête tendante à obtenir une addition d’information.

M. le premier président me demanda « pourquoi « je n’avais pas parlé de ces objets dans ma requête « d’atténuation ? »

— Par la raison, monseigneur, que dans cette requête j’agissais comme accusé, dont je dépouille en ce moment le caractère, pour revêtir à la barre de la cour celui d’accusateur.

M. le premier président me dit alors, avec la plus grande bonté, que la cour verrait e cas qu’elle devait faire de mes observations , et qu’elle me permettait de lui présenter requête à ce sujet. Je témoignai ma reconnaissance, et je me retirai, soutenu par le digne Me Fremyn, l’un des greffiers criminels, car ma jambe me faisait un mal excessif.

Bien persuadé que la cour ne rendrait le lendemain qu’un arrêt interlocutoire, qui mettrait M. Goëzman en cause, j’abandonnai le précis que j’avais fait au greffe, pour m’occuper toute la nuit de ma nouvelle requête ; et j’attendis le jour avec autant de sécurité que d’impatience. Continuons mon récit : il n’y a rien de petit dans cette affaire.

Dès le matin je fus au parquet solliciter M. le procureur général de me nommer un avocat titulaire. Tant d’inportunités me paraissent fatiguer excessivement ce magistrat ; mais je lui demande pardon si je ne me lasse point d’invoquer sa louable exactitude en une affaire où tout le monde me parle beaucoup de prudence, et semble n’avancer que malgré soi. Enfin, je le suppliai si instamment d’enjoindre à un titulaire de signer cette nouvelle requête, que je réussis à la faire

MEMOIRES

présenter aux chambres assemblées, pendant qu’on était aux opinions.

Bien des gens me trouvaient imprudent de rester au palais le jour qu’il devait sortir un jugement dans mon affaire ; mais j’en appelle à tous lestons esprits : la confiance avec laquelle j’attendais ce jugement n’est-elle pas la plus haute marque de respect que je pusse donner à la cour? et plus les gens peu éclairés supposaient de cabale et d’intrigue en ce moment au palais, plus ma confiance dans le tribunal qui me jugeait démontrait quelle opinion j’avais de son intégrité.

L’événement n’a pas tardé à justifier mes espérances. Mon adversaire M. Goëzman, qui, la veille, avait été décrété d’ajournement personnel pour le faux commis par lui sur les registres de baptême, a été une seconde fois décrété d’ajournement personnel relativement à notre procès ; et j’ai pu goûter d’avance la joie que j’aurais un jour de confondre, à la confrontation, celui qui n’a pas craint d’imprimer qu’il m’avait donné quatre audiences, lorsqu’il est prouvé que je n’en aurais pas même obtenu une seule, sans l’or que j’y sacrifiai. Et quelle audience encore !

Mon premier soin fut de suivre M. le premier président, pour lui rendre mes actions de grâces. Je revenais, plein de mon objet, chercher mon avocat, lorsqu’à la croisière des quatre galeries du palais je vis venir de loin une file de magistrats, entourés de gardes : je me rangeai sur le côté, laissant entre ces messieurs et moi assez d’espace pour qu’il fut à l’instant rempli de gens de toute espèce, attirés par la curiosité du spectacle. J’étais confondu dans la foule et sur les derniers rangs , mon chapeau à la main , trèsmodestement, et tellement occupé de l’arrêt qui venait d’être rendu, que je ne vis aucun des magistrats qui passaient : aussi fus-je très-surpris lorsque M. le président de Nicolaï, qui marchait à la tète, et déjà en avant de plus de dix pas, se retournant, dit à quelqu’un de sa suite, en me montrant du doigt et me désignant par mon nom : <( Exempt, faites sortir cet homme, Beaumarchais, « là ; faites-le retirer : il n’est ici que pour me <( braver. » On sait assez avec quelle ardeur les subalternes exécutent de pareils ordres. «Retirez- (( vous, sortez ; point de raisons ; M. le président « l’ordonne. » Un second accourt à l’appui du premier ; je me vois durement poussé, pressé de sortir, du geste et de la voix, et toujours au nom de M. le président : le public m’entourait. « Je ne « sortirai point (dis-je aux hommes bleus) ; je suis « ici dans une salle appartenant au roi, destinée « à servir de refuge aux plaideurs ; j’y suis à ma « place le jour démon jugement, etM. le président « sort de la sienne pour m’en chasser. Mais je « prends la nation à témoin de l’outrage qui m’est « fait devant elle, et dont je vais à l’instant porter « ma plainte au ministère public. »

Au lieu de me retirer je remonte au parquet, où, suivi par la fouie et tout chaud d’indignation, je dis à M. le procureur général : «Je vous supplie, monsieur, de recevoir ma plainte. M. le président de Nicolaï, oubliant le respect qu’il doit au roi, à son propre état, au droit des citoyens, à l’auguste compagnie à la tête de laquelle il avait l’honneur de marcher, sans égard pour le temps, le lieu ni les personnes, vient de me faire outrager par les gardes de sa suite, au milieu du public, que son action scandalise. » Mon plaidoyer fut aussi bouillant que rapide ; et M. le procureur général, ne pouvant refuser de m’entendre, me dit, après avoir un peu rêvé : « Avez-vous des témoins d’un fait aussi extraordinaire? — Mille, monsieur. — Je ne puis vous empêcher de présenter votre requête à la cour : mais surtout soyez prudent. — Monsieur, il y a huit mois que je le suis; il y a huit mois que je dévore par respect les insultes publiques que me fait en toute occasion M. le président de Nicolaï; mais mon silence le fait enfin aller si loin à mon égard, qu’il n’y a plus moyen de m’en taire. »

A l’instant je rentre dans la grand’salle, où, m’adressant à toutes les personnes qui m’environnaient, je dis : « Messieurs, il n’y a pas un de vous qui n’ait vu ce qui vient de m’arriver; j’espère que vous ne me refuserez pas d’en déposer lorsqu’il en sera question. » Plusieurs voix s’élevèrent à la fois : « Allez, allez chez vous, monsieur; vous y trou- « verez une liste de cent témoins. » Dès Je même jour, en effet, je reçus le nom d’une foule d’honnêtes gens.

Mais M. le président de Nicolaï, pour rejeter sur moi le blâme de sa vivacité, répand, dit-on, que je lui ai tiré la langue en lui faisant la grimace.

Eh! monsieur le président, il me semble que dans mes défenses je n’ai pas trop Pair d’un grimacier, et que leur dure franchise annonce plutôt un caractère trop ferme, que celui d’un plat saltimbanque. Est-ce donc entre nous une guerre de collège, où des grimaces se payent par des coups de poings? Et des intérêts si graves se traitent-ils avec d’aussi puérils moyens que ceux que vous me prêtez?

Dites, dites, monsieur, qu’outré de l’arrêt du parlement, qui venait de décréter une seconde fois votre ami M. Goëzman, et vous en prenant à moi de n’avoir pu rester dans l’assemblée pour vous y opposer, vous avez fait tomber sur un innocent toute la colère que vous causait le décret d’un coupable : et s’il faut tout avouer, monsieur, lorsque vous avez donné l’ordre à l’exempt de me chasser du palais, où je voudrais n’être jamais entré, votre physionomie, assez douce pour l’ordinaire, était en feu; les yeux hors delà tête, et les cheveux hérissés comme Calchas, vous aviez plutôt l’air d’un prêtre emporté qui ordonne un sacrifice, que du chef d’une compagnie respectable allant

MÉMOIRES

faire un acte de bienfaisance en faveur des prisonniers.

Depuis ce moment, comptant pour peu cet outrage non mérité, je ne me pressais point de réclamer mon droit de citoyen offensé, lorsque j’ai appris pour quel insolent et grimacier personnage vous voulez encore me faire passer.

Et parce que le hasard m’a fait, peu de temps après, me rencontrer à quelques places de vous au parquet de la Comédie italienne, vous avez dit tout haut, à la buvette du palais, que je vous avais de nouveau provoqué de clignotements et de grimaces, et que vous en aviez demandé justice au roi. Mais il sera prouvé, par le témoignage de tous ceux qui m’ont vu ce jour même au spectacle, que je n’y ai pas levé les yeux sur vous; et qu’à l’instant du ballet où les bancs de devant se sont dégarnis de monde, j’ai passé sur l’un d’eux, dans la crainte que mon voisinage ne vous déplût, ou mît quelque embarras à votre sortie.

Et comme si un homme en valait moins parce que vous l’avez beaucoup outragé, j’apprends que vous comblez par vos discours la multitude d insultes publiques que vous m’avez faites depuis un an. Tant de partialité, de procédés si offensants, me forcent de revenir à la charge, et de supplier encore une fois le parlement qu’il me commette un avocat titulaire, pour signer ma requête en forme de plainte contre vous.

On m’assure que je ne l’obtiendrai pas , mais cela ne peut être. En posant ainsi des bornes arbitraires à tout, en étendant ou resserrant les droits de chacun au gré des considérations particulières, que resterait-il de certain ? Les tribunaux ne connaîtraient plus l'étendue de leur ressort, ni les citoyens celle de leur liberté. Le désordre et la confusion servant de base à tout, le despotisme oriental serait moins dangereux qu’une pareille anarchie. Si, au lieu d’être froids sur les contestations, comme la loi dont ils sont les organes, les magistrats, plus animés de l’esprit de corps que de celui de la justice qu’ils nous doivent, foulaient aux pieds le droit des citoyens : ou le système d’une telle législation serait mauvais, ou il faudrait un tribunal supérieur aux cours souveraines, auquel chaque citoyen eût droit de porter sa juste plainte.

Je mets ici de côté mon ressentiment particulier. Toute cette affaire est devenue trop grave pour la renfermer dans les bornes individuelles. Mais estil donc indifférent à la nation que, sous le règne d’un prince équitable, il puisse tomber dans l’esprit d’un magistrat qu’un pouvoir sans bornes est le premier droit de sa place? qu’il a celui de cabaler, d’intriguer, de solliciter ouvertement pour un de ses confrères, au mépris des ordonnances, et d’abuser du respect qu’on porte à sa simarre, pour déchirer partout l’adversaire de son ami? et parce que le plus juste arrêt viendrait de décréter

une seconde fois cet ami, qu’li peut abuser du moment de la plus auguste fonction, pour faire outrager publiquement un citoyen par ses gardes? Et surtout comment ce magistrat, à qui Ton doit supposer un cœur doux, un esprit pacifique (puisqu’il a déposé l’étendard de la guerre, qui tire son droit de la force, pour arborer le drapeau de la justice, qui ne tient son pouvoir que des lois ), se trompe-t-il au point de croire qu’il peut traiter les sujets du roi, étant président, comme il dut traiter ses ennemis, étant colonel ; porter l’esprit militaire au barreau, les abus du commandement jusque dans l’administration de la justice; enfin abuser, pour troubler l’ordre public, des moyens mêmes établis par la loi pour la faire respecter?

Mais posons la thèse en sens contraire, et supposons un moment qu’un citoyen eût été assez fou pour insulter ce magistrat dans ses fonctions.

A l’instant une punition rigoureuse eût fait un exemple éclatant du malheureux insensé. Cependant son action isolée importait- elle à la chose publique comme la conduite d’un magistrat, entre les mains duquel sont tous les jours l’honneur, la fortune, ou la vie des citoyens? Eh ! comment espérer du respect pour les droits d’autrui, de celui qui ne saurait pas respecter l’auguste emploi dont il serait lui-même honoré?

L’outrage du citoyen au magistrat puni sur-lechamp ne peut donc tirer à conséquence pour personne, au lieu que l’outrage public du magistrat au citoyen importe à toute la nation : car, ou cette licence est l’effet de la corruption générale, ou rien n’est plus propre à l’engendrer bientôt ; et si l’offense faite à un particulier paraît un petit mal en soi, l’oubli de l’ordre et de la justice, de la part d’un magistrat, peut devenir la source de mille abus effrayants. La nation n’est pas juge en cette affaire, mais elle s’y rend partie dans ma personne; et ma cause est celle de tous les citoyens.

Je prends avec autant de justice que de plaisir le nom de citoyen partout où je parle de moi dans cette affaire ; ce nom est doux à ma bouche et flatteur à mon oreille. Hommes simples dans la société, sujets heureux d’un excellent monarque, chacun de nous, Français, a l’honneur d’être citoyen dans les tribunaux ; c’est là seulement où nous pouvons soutenir les droits de l’égalité. Ils y sont même tellement respectés, que le souverain ne croit pas au-dessous de lui d’y soumettre les siens contre nous, et de s’y laisser condamner à notre avantage sur tous les points qui lui seraient justement contestés. Ainsi le Dieu terrible, enveloppé d’un nuage et tempérant son éclat, ne dédaigna pas autrefois de disputer contre Moïse, et de céder même à son serviteur.

Et lorsque mon souverain, mon seul maître, mon roi, permet qu’on plaide contre lui dans les tribunaux établis par lui-même, je ne pourrais obtenir, contre un officier de ces mêmes tribu-

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naux,la permission d’informer et d’y poursuivre la | juste réparation d’un outrage public et non mérité ! Oui, je l’obtiendrai par la seule force de mon droit et de mes raisons. Nous ne sommes plus dans ce siècle où l’on fit un crime à la maréchale d’Ancre d’avoir bien raisonné, dans ces temps superstitieux où l’empire de Galigaï conduisait une âme forte au bûcher. Je suis soumis aux lois de mon pays ; je paye avec joie le tribut de mes facultés à mon prince: en revanche il ne refusera pas sa protection pour ma personne, et sa justice pour mes droits offensés.

En tout ceci, monsieur, je suis bien loin d’attaquer la noblesse et les dignités qui sont en vous l’enseigne des vertus de vos ancêtres ; j’ose au contraire vous demander compte de cette vertu qui doit être en vous l’enseigne de la noblesse et des dignités qu’ils vous ont transmises.

Mais je m’aperçois que tant d’ardeur à vous poursuivre affligerait tout un corps respectable, •et désobligerait les chefs du parlement. Est-ce égard pour votre famille, et noble et toujours ehère à la nation? je partage avec eux cette honorable considération. Est-ce attachement pour votre personne? je déclare volontiers que mon respect pour vous marche à côté de ce tendre intérêt. Estce inquiétude pour le désagrément qui peut résulter de ma poursuite? Eh bien ! monsieur, j’y renonce, persuadé que la haine qui vous égare en -ce moment fera place à des sentiments plus justes, quand l’événement vous aura convaincu que je ne fais ici que soutenir les droits d’une défense légitime.

A la vérité, si j’avais l’honneur d’être M. de Nirolaï, je serais bien mécontent de ne devoir ma tranquillité qu’aux respectueux égards d’un offensé pour ma famille ou pour le vœu de ma compagnie ; et j’aurais la hauteur de vouloir réparer un tel outrage, ne fût-ce que pour enlever à mon inférieur l’honneur de l’oublier ou de me le pardonner. Chacun a de l’amour-propre à sa manière; et, pour moi, telle eût été ma fierté.

Pour conserver l’avantage que vous voulez bien m’abandonner, monsieur, je renonce donc avec plaisir à ma poursuite, en vous assurant qu’il n’est jamais entré un seul mouvement de haine ou de vengeance dans tout ce que j’ai fait contre vous.

Je vais plus loin à votre égard : je trouve, dans un excès que vous blâmez sûrement vous-même, sinon sa propre excuse, au moins l’apologie du sentiment qui vous y a conduit; et si j’ai désiré que vous ne fussiez pas mon juge, c’est qu’un ami ardent et passionné est rarement un juge impartial, et que votre amitié pour M. Goëzman pouvait tourner contre moi dans l’acte important d’un .jugement, où toute abnégation de soi-même est la première loi qu’un magistrat doit s’imposer.

Si la fermeté de cet article est prise en mauvaise part, et si mes ennemis donnent ce courage de

publier mes sentiments sur des points aussi délicats, pour un dessein formé de dépriser pied à pied le tribunal qui doit me juger, j’opposerai ma confiance et mon respect reconnus à l’odieuse intention qui m’est ici prêtée.

J’opposerai l’éloge public que j’ai constamment fait de MM. Doé de Combault et de Chazal, commissaires rapporteurs de ce procès, que je ne connais que par la marche exacte et pure de leur instruction, au blâme public que je n’ai pas craint de répandre sur M. Goëzman en une occasion semblable.

A la nécessité de relever un trait peu réfléchi deM. le président de Nicolaï, j’opposerai l’action magnanime et généreuse de M. le président de la Briffe, qui, sans aucun autre motif que l’amour du bien, sacrifie sans faste, à la délivrance des prisonniers, les 12,000 francs dont la grandeur du ro1' couvre les dépenses du président qui tient la chambre des vacations. On me crierait cent fois : M. de la Briffe est l’ami de M. Goëzman, que je le supplierais encore de rester au rang de mes juges : l’amour des hommes, celui de l’ordre et celui de la justice ont tous la même base dans le cœur d’un homme vertueux.

A l’obstination que je ne puis approuver dans quelques magistrats, de vouloir absolument rester parmi mes juges avec un cœur trop plein d’attachement pour mon adversaire et de haine pour moi, j’opposerai la pureté délicate avec laquelle MM. Quirot, Désirât, et plusieurs autres conseillers, se sont récusés volontairement, sur le léger soupçon que l’opinion qu’ils ont de M. Goëzman avait pu percer dans le public.

Enfin, à la chaleur avec laquelle on dit que quelques membres du parlement voudraient disculper M. Goëzman, j’opposerai le nombre infini de magistrats généreux qui, ne faisant point consister la gloire d’un corps illustre dans le soutien d’un membre gangrené, préféreront d’en purger leur compagnie, sous le risque de quelque inconvénient passager, à la faiblesse de le supporter au milieu d’eux s’il n’est pas jugé digne d’y rester.

Voilà ma profession de foi relativement à mes juges ; et je ne fais point parade ici de sentiments équivoques: j’ai pesé tout, avant de m’expliquer. Tout magistrat, dit-on, doit être jugé par ses pairs. Mais les officiers d’un autre parlement sont également les pairs de M. Goëzman; mais ses amis n’auraient pas la douleur de le condamner, et les miens peut-être auraient quelques inquiétudes de moins. Loin de moi toute frayeur insultante ! je fais profession ouverte de la plus grande confiance dans le parlement de Paris; jamais respect ne fut plus entier, ni plus sainement motivé : les opinions pour et contre ici ne font rien. Voilà des faits : je leur dois la sécurité de mon attente, et le courage d’un travail aussi pénible que celui que j’ai entrepris ; je leur dois la force de vaincre mes

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dégoûts en passant d’un objet dont la discussion élevait mon cœur, à de misérables tracasseries qui le font soulever. De tous les travaux d’Hercule, celui de nettoyer les étables d’Augias était le plus aisé sans doute, et n’en fut pas moins celui qui l’irrita davantage. Ramenons les choses à des comparaisons plus justes, plus voisines de ma faiblesse.

Après avoir détourné la tête et les yeux d’une médecine, repoussé vingt fois la main qui la présente, un enfant, malgré sa répugnance, finit pourtant par l’avaler, et même à grands flots, pour en être plus tôt quitte ; et moi aussi je suis un grand enfant : voilà je ne sais combien de fois que je prends la plume pour faire l’article Marin , et la remets dans l’encrier. A quoi bon ces délais? Malgré la nausée, il faut toujours y venir. Allons donc! une bonne résolution, et finissons, quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé.

— Mais à quoi donc répliquez-vous? il n’a pas répondu à votre addition. — A quoi je réplique? N’est-ce donc rien que ses requêtes au parlement, et ses gazettes à la main, et ses gazettes à la bouche, et les lettres infâmes qu’il fait trotter par la ville, et les articles Paris de la gazette d’Utrecht? — Mais ces nouvelles à la main, cette gazette étrangère, ne sont pas de lui. — Elles en sont; et voici mes preuves.

Premièrement, l’article de ce procès y est toujours mal fait, lourdement ruminé, pesamment écrit : vous conviendrez que c’est là déjà une forte présomption contre Marin. Deuxièmement, cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : ma preuve se renforce contre Marin. Troisièmement, l’article dit toujours du bien de Marin, vante à l’excès la noblesse et la beauté de son style, la distinction avec laquelle il remplit les places qui lui ont été confiées : la preuve est complète; il n’y a plus moyen d’en douter : c’est Marin qui fait l’article, puisque l’article dit du bien de Marin.

Ressassons donc un peu celui de la gazette d’Utrecht du 4 janvier, puisqu’il sert de supplément aux mémoires de Marin.

« Le sieur de Beaumarchais, en attendant la « sentence que le parlement lui prépare. » Une sentence du parlement! c’est Marin, vous dis-je. Si notre affaire eût été consulaire, comme celle du grand cousin, il n’eût pas manqué d’écrire : en attendant l'arrêt que les consuls , etc. C’est Marin, c’est Marin, comme ce n’est pas moi.

Mais qui a dit au sieur Marin que le parlement me préparait une sentence? pendant qu’il est de notoriété que je poursuis un jugement contre M. et madame Goëzman, concussionnaires et calomniateurs, contre Marin la Bourse, et Bertrand la Main-d’œuvre, l’un suborneur, et l’autre suborné. « Le sieur de B... vient de publier un « troisième mémoire qui, par le fiel qui y est <v mêlé, mérite le nom de libelle. » Remarquez, en

passant, que ce n’est point du tout sur les reproches mérités que je fais à M. et madame Goëzman, au comte de la Blache, à Bertrand, Baculard et consorts, que Marin se fâche contre mes mémoires : regardant le mal d’autrui comme un songe, et ne s’occupant dans la gazette que de l’intérçt du gazetier, voyez comment il s’explique ici : « Ses mémoires méritent le nom de libelle, « puisqu’il s’efforce d’y diffamer un homme de « lettres (M. Marin). » Marin le gazetier, homme de lettres!... comme un facteur de la petite poste « qui a toujours rempli avec distinction les places « qui lui ont été confiées par le gouvernement. » Avec distinction! cette distinction de Marin me rappelle un propos que le jacobin Affinati, dans son bouquin intitulé le Monde sens dessus dessous par les menées du diable , fait tenir à Dieu, parlant au pécheur Adam : « De toutes mes créa- « tures, vous seul avez forfait. Avancez, maraud, « que je vous timbre au front, que je vous dis- « tingue. »

Avancez, Marin ; suivons votre article. « Quoique « l’on puisse lire les mémoires du sieur de Beau- « marchais qu’avec mépris, il s’en est cependant « vendu plus de dix mille exemplaires en deux « jours. » Je n’entends pas cette phrase; elle sera toujours louche, à moins d’y restituer quelques mots oubliés à l’impression. Pour qu’elle ait le sens commun, voici comment elle a dû être faite : « Quoique l’on (ne) puisse lire les mémoires du « sieur de Beaumarchais qu’avec mépris (pour « Marin), il s’en est cependant vendu plus de dix « mille exemplaires en deux jours. » Cela est clair, voilà qui s’entend : car le mépris que mes mémoires auraient inspiré pour moi les eût laissés moisir au grenier du libraire, au lieu que le mépris dont ils ont couvert Marin a rendu tout le monde avide de les lire : il s’en est vendu plus de dix mille en deux jours, ou bien : Malgré le dégoût qu’on avait d’entendre parler de Marin dans ces mémoires, il s’en est cependant vendu, etc. Cette version est bonne aussi; mais les gens de lettres préfèrent la première, comme plus sûre et plus naturelle : « Quoiqu’on ne puisse lire les mémoires du sieur « de Beaumarchais qu’avec mépris pour Marin, il « s’en est cependant vendu dix mille exemplaires « en deux jours. » On y rêverait cent ans, que voilà le vrai sens de la phrase, ou elle n’en a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes mémoires, et m’entends à ce sujet avec Ruault, libraire, rue de la Harpe, pour débiter mes sottises? Les ingrats qu’ils sont! ils décrient mon affaire de finance, comme s ils n’y avaient pas un bon intérêt. Et si je ne faisais pas vendre mes mémoires, qui donc ferait vendre les leurs? Mais le sieur Marin étant irréprochable... Vous voyez bien, lecteur, qu’il n’y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur Marin. « Il va le poursuivre au criminel, pour

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« obtenir une réparation éclatante de toutes les « calomnies du sieur de Beaumarchais. »

Cela va bien. Marin avait déjà dit, dans sa requête imprimée, qu’en le montrant au doigt j’avais insulté la majesté du trône, berné le gouvernement, injurié la magistrature, bravé les tribunaux, outragé les citoyens : car

Qui méprise Marin n’estime point son roi,

Et n’a, selon Marin , ni Dieu, ni foi, ni loi.

Mais gardez-vous bien d’en croire ce monsieurlà; à son compte, il n’y aurait pas un seul bon Français dans la capitale.

Puis ayant rappelé, d’après moi, toutes ses friperies de mémoires, de littérature , de censures de nouvelles , d’affaires, de courtage (condamnation passée sur l'espionnage, puisqu’il n’en dit mot), d'usure, d'intrigue, etc., quatre pages d’et cætera, il avait prié la cour de lui permettre de faire informer des faits énoncés dans mes mémoires. Mais, trouvant bientôt qu’il était trop dangereux pour lui de laisser informer, il s’était retranché à demander à la cour que, sans autre examen, et attendu, disait-il, que ce ne sont que des calomnies atroces, elle ordonnât que mes mémoires fussent déclarés faux et calomnieux , défenses de récidiver, et dommages -intérêts applicables à œuvres pies, etc.

Mais moi qui prétends à l’honneur de soutenir tout ce que j’ai avancé, de ces deux manières de conclure imaginées par Marin, j’ai adopté la première; et, par ma requête en réponse à la sienne, j’ai supplié la cour, avec lui ou sans lui, d’ordonner qu’il fût informé sur les faits et les imputations contenus dans mon mémoire contre ledit Marin.

Pour réclamer à cet égard la vigilance du ministère public, il me suffirait de mou intérêt personnel; mais ici l’intérêt de l’État et de la société doit fixer encore plus l’attention de messieurs les gens du roi. La police, aussi exacte que patriotique en cette grave occasion, n’aura certainement point de secrets pour la cour, elle lui ouvrira ses registres; et c’est à la faveur des renseignements qu’on y puisera, que le parlement et la nation seront en état de prononcer si l’intérêt public et particulier ne sont pas ici combinés le plus heureusement du monde pour démasquer le précepteur Marin, et pour renvoyer ledit précepteur à l’orgue de la Ciotat1, d’où il est descendu si mal à propos.

Et si, dans les informations qu’on ferait contre 1 ami Marin, qui m’a voulu faire passer pour l’auteur de la..., on découvrait par hasard que l’ami était un zélé distributeur de la...! Au reste, ce n’aurait été qu’une des branches ordinaires de.

1. La Ciotat, petite ville de Provence, où le petit Marin fredonnait, pour de petits gages, sur un petit orgue dans une petite paroisse.

son commerce : car il faut savoir que l’ami, confisquant par état tous les livres défendus, ne les en a toujours vendus que plus cher aux amateurs.

Quelqu’un m’arrête ici, qui me dit : Prenez garde, ce n’est pas Marin, c’est Bertrand qui, dans son mémoire, a voulu vous faire passer pour l’auteur de la... Eh ! messieurs, ne savez-vous pas que les mémoires du grand cousin ne sont que des enveloppes de gazettes, et qu’ici le sacristain et l’organiste s’entendent comme larrons pour sauver le publiciste?

Ah! monsieur Marin, que vous êtes loin aujourd’hui de cet heureux temps où, la tête rase et nue, en long habit de lin, symbole de votre innocence, vous enchantiez toute la Ciotat par la gentillesse de vos fredons sur l’orgue, ou la claire mélodie de vos chants au lutrin! Si quelque prophète arabe, abordant sur la côte, et vous voyant un si joli enfant... de chœur, vous eût dit : « Petit abbé, prenez bien garde à vous, mon ami ; ayez toujours la crainte de Dieu devant les yeux, mon enfant; sinon, vous deviendrez un jour... » tout ce que vous êtes devenu enfin; ne vous seriez-vous pas écrié, dans votre tunique de lin, comme un autre Joas :

Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction,

Détournez loin de moi sa malédiction,

Et ne souffrez jamais qu’elle soit accomplie !

Faites que Marin meure avant qu’il vous oublie!

Il a bien changé le Marin ! Et voyez comme le mal gagne et se propage, quand on néglige de l’arrêter dans son principe! Ce Marin qui d’abord, pour toute volupté,

Quelquefois à l’autel

Présentait au vicaire ou l’offrande ou le sel,

quitte la jaquette et les galoches, ne fait qu’un saut de l’orgue au préceptorat, à la censure, au secrétariat, enfin à la gazette; et voilà mon Marin les bras retroussés jusqu’au coude, et pêchant le mal en eau trouble : il en dit hautement tant qu’il veut, il en fait sourdement tant qu’il peut; il arrête d’un côté les réputations qu’il déchire de l’autre : censures, gazettes étrangères, nouvelles à la main, à la bouche, à la presse ; journaux, petites feuilles, lettres courantes, fabriquées, supposées, distribuées, etc., etc., encore quatre pages d 'et cætera; tout est à son usage. Écrivain éloquent, censeur habile, gazetier véridique, journalier de pamphlets; s’il marche, il rampe comme un serpent; s’il s’élève, il tombe comme un crapaud. Enfin, se traînant, gravissant, et par sauts et par bonds, toujours le ventre à terre, il a tant fait par ses journées, qu’enfm nous avons vu de nos jours le corsaire allant à Versailles, tiré à quatre chevaux sur la route, portant pour armoiries aux panneaux

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de sou carrosse, dans un cartel en forme de buf^ d’orgues, une Renommée en champ de gueules, les ailes coupées, la tête en bas, raclant de là trompette marine; et pour support une figure degoutee représentant l’Europe : le tout embrasse d u soutanelle doublée de gazettes, et surmontée d un bonnet carré, avec cette legende a la houppe . Oues-a-co, Marin?

~ Mais, entraîné par mon sujet, je m aperçois que j’oublie cette gazette d’Utrecht que je commentais, puis, en y songeant mieux, je m’aperçois que j a fort bien fait de l’oublier : tout cela est si mg pensé, si mal écrit, qu’on me saura gre de 1 avoir laissé là. J’ai quelque chose de mieux sous la main : toute espèce de gazette n’est que du Marin ordinaire, au lieu que voici du Mann superfin, pour les amateurs de noirceurs. .

P Depuis douze ou quinze jours, Mann fait courir par la ville une lettre d’un soi-disant ambassadeur adressée à lui, dans laquelle on suppose que j ai commis en pays étranger des crimes dignes du dernier supplice. Les uns mettent la scene en Italie, d’autres la portent en Angleterre; les commis de Marin, les sieurs Adam et Mercier , en racontant ce prétendu délit, ont attesté devant neu ou dix témoins, qui le certifieront, qu’à son occasion mon procès m’avait été commencé ; que si je n’eusse pris promptement la fuite, j’aurais ete

^Tffameux Bertrand, en faisant circuler la lettre, prétend qu’elle est signée d’un ambassadeur d Espagne et de cinq ou six personnes de considération; c’est un triomphe, une joie, une liesse parmi ces messieurs, qui ne se conçoit pas. Chacun court, s’évertue, se rend chez Marin, qui regale tout l’enfer, taille des plumes empoisonnées, remplit les cornets de fiel, échauffe les esprits par un verre de bitume, et met les démons au travail . et de tout cela doit sortir un long et superbe article pour le mémoire de Marin, qui, à ce sujet, a déjà pris, dit-on, cent rames de papier chez Bougy, et les a envoyées à son imprimeur.

Et voilà encore les pauvres honnêtes gens de la ville qui disent, comme à la liste de la portière : ce Jamais, jamais Beaumarchais ne se tirera de la «lettre d’Espagne. Cela est sans réplique; voila « des faits, des témoignages, des signatures : on « a écrit pour avoir les pièces justificatives, et cc cette anecdote est son coup de grâce.. »

Mes amis s’inquiètent pour moi, s’agitent, cherchent la lettre de toute part. Enfin, hier au soir, 12 janvier 1774, on m’en a remis une copie, et je tiens dans mes mains ce chef-d’œuvre. Avant de l’imprimer, j’ai commencé par déposer au grelle de la cour cette copie telle qu’on me l’a remise ; et, par ma requête au parlement en réponse à celle de Marin, je supplie la cour d’ordonner qu il soit informé sur la lettre, ainsi que sur autres aits et gestes du gazetier.

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