Composé de M. le Pelletier des Forts, de M. Bourgeois de
Borne, de M. Hue de Miromesnil, de M. Dupré de Saint-Maur.
« ce fait sans un étrange étonnement) est aussi « parvenu à se faire trouver digne de la confiance « du gouvernement, et que parmi les chefs de (( l’administration il en est qui n’ont pas rougi de « traiter avec lui, et de mettre à profit, pour la « circonstance actuelle, le genre de talent dont il (( est pourvu, etc. »
La lâcheté ne peut aller plus loin.
Sitôt après cette lecture, j’ai rendu plainte au criminel contre le libelle et l’auteur, et j’ai permission d’informer; ce que l’on fait en cet instant.
Un homme inculpe les ministres, en supposant entre eux et moi un vil traité par lequel je leur aurais vendu ma plume pour insulter leurs adversaires ; les ministres indignés, qui savent mieux que moi combien ces moyens sont peu faits pour la haute question qu’ils agitent, feront punir sans doute, et comme il le mérite, le menteur, l’insolent qui leur manque ainsi de respect. Mais moi, contre qui l’on n’invente cette infamie que pour me faire des ennemis de tous les corps parlementaires, et me broyer entre les deux partis en me désignant pour auteur de mille sots pamphlets qui courent (et c’est depuis un mois ce que l’on répand dans Paris )'; moi qui suis averti que l’on ameute contre moi toutes les têtes échauffées qui rôdent, qui bourdonnent à l’entour du Palais fermé; moi que des lettres anonymes menacent d’un siège en ma maison; je saisis cette occasion de déclarer publiquement qu’aucùne personne qui tienne au ministère n’a invoqué ni mon esprit, ni ma plume, ni aucun des talents dont on me dit pourvu , pour les mettre à profit dans la circonstance actuelle. Je rends le libelliste garant de tout le mal qui peut m’en arriver.
Que si l’un des ministres eût cru devoir me consulter sur les grands objets que l’on traite, j’aurais cru de ma part lui manquer de respect en lui dissimulant mon opinion, quelle qu’elle fût, puisqu’il désirait la savoir. Aucun ne m’a fait cet honneur.
Une seule fois, je l’avoue, mais c’est dans d’autres temps, les ministres du roi m’ont assez estimé pour me demander mon avis sur une question parlementaire, sur la manière dont je croyais qu’on dût rappeler les magistrats : c’était en 1774. Alors la France entière estimait mon courage; alors tous les esprits tendaient à rapprocher le roi des parlements, l’auguste tête de ses membres; la forme seule embarrassait ; on cherchait à fixer les bornes de la puissance intermédiaire. Vous permettez donc, messeigneurs, leur dis-je, que je m explique avec franchise? Je ne puis parler qu à ce prix. Faites-nous, me répondit-on, un mémoire court, élémentaire, où vos principes, exposés sans enflure et sans ornements, soient propres à frapper tout bon esprit qui pourrait manquer d’instruction. Je le fis avec zèle : invoqué comme citoyen, j’offris
MEMOIRES
une chétive pierre à la reconstruction de cet édifice de paix; j’essayai d’y poser des bases, ou plutôt de les découvrir: car elles existaient sous les décombres où l’aigreur des partis les avait enterrées. Que si je me trompais, c’était avec de bonnes vues. L’amour du bien m’interrogeait, l’amour du bien devait répondre. Je n’offrais pas dans mon travail l’ouvrage d’un grand écrivain, mais celui d’un bon citoyen.
Quoique mes vues n’aient pas été totalement suivies, elles me concilièrent assez l’estime de ces ministres pour qu’ils n’aient pas dédaigné de prendre mon avis sur d’autres affaires majeures.
Depuis quatorze années je n’ai dit ce fait à personne; je l’ai tenu secret, ainsi que beaucoup d’autres qui verront le jour en leur temps. Peut-être aurais-je pu m’en honorer dans l’occasion. Mais aujourd’hui, qu’on me suppose capable d’aider sourdement un parti, fort supérieur sans doute à ces ressources, par quelque ouvrage clandestin, je vais repousser cette insulte, en joignant à ce court mémoire celui dont on me sut gré alors. Un des ministres existe encore, et des personnes respectables, de l’intime société de feu monseigneur le prince de Conti, auxquelles ce prince me pria de le communiquer devant lui, peuvent s’élever contre moi si je trahis la vérité. Je ne les préviendrai pas même que je les cite, pour qu’elles se rendent plus sévères. J’ajoute à ce fait celui-ci : c’est que ce prince, très-attaché au roi, surtout l’amant de la patrie, m’arrêtant court au fort de ma lecture, me dit, avec cette chaleur qui lui gagnait toutes les âmes : Aurez-vous le courage d’avouer que vous m’avez lu cet ouvrage? — Tout le monde sait, monseigneur, que je n’ai rien de caché pour vous. — Hé bien ! monsieur , assurez-les que si c’est cela qu’on adopte, nous le signerons à genoux. J’en rendis compte à Fontainebleau.
Quand on aura lu mon mémoire, on ne pensera pas que l’homme qui montrait ce zèle patriotique, en 1774 et s’honorait aux yeux du prince d’une véracité courageuse, se déshonore en 1788 par des menées de libelliste.
Oh! si je connaissais ceux qui commandent ces écrits ! (car pour ceux qui les font, que pourrait-on leur reprocher? les affamés cherchent du pain) j’oserais dire à ces moteurs cachés, quelque parti qu’ils dominassent : A quoi servent tous ces pamphlets? Des escarmouches de houssards décidentelles une question d’État? Devant qui donc la faites-vous plaider par les plus vils des écrivains? et qui prétend-on échauffer en injuriant des deux parts ce que le peuple aimait à respecter? O politiques imprudents ! on altère par ces écrits l’amour et le respect du peuple, ces grands soutiens d’un État monarchique. Conducteurs d’un vaste troupeau, en lui lâchant ces animaux hargneux, vous apprenez au bœuf à essayer ses cornes! Il était si docile au joug! la domination de Louis XYI est
si douce au meilleur des peuples ! D’ailleurs il est si essentiel qu’on respecte les magistrats! C’est un crime de lèse-nation que d’atténuer, que de détruire ces deux grands pivots du bon ordre ! Le meilleur des rois nous assure qu’il ne tend point à l’autorité arbitraire, et qu’il veut régner par les lois. De leur côté, les magistrats déclarent qu’ils maintiendront toujours les lois données par un roi si juste et si bon : car ils ne lui disputent rien sur son droit de législateur; seulement ils ne croient pas avoir le droit d’enregistrer l’impôt. Le roi désire à cet égard un unique enregistrement. Chacun voudrait se rapprocher des formes constitutionnelles. On n’en est pas si loin qu’on croit; l’aigreur seule a tout divisé. Pourquoi donc l’augmenter encore? et pourquoi dire d’un côté que le roi veut tout envahir, et de l’autre que les grands, les parlements et le clergé veulent s’exempter de payer? Des écrits pleins de fiel sont-ils le véritable style des grands événements du jour? Est-ce dans un siècle éclairé qu’on traite ainsi de la constitution? Que des écrivains sages, avoués, instruisent cette grande affaire ! Que ce ministre magistrat dont on chérit le bon esprit, que M. de Malesherbes y joigne ses lumières! Assemblez les états; amenez-y le roi ; montrez-le-nous comme on l’a vu à Cherbourg et aux Invalides ; et toute la nation enchantée vole au-devant de son auguste maître, tombe à ses pieds, paye les dettes; et ce royaume, obscurci par l’orage, va reprendre tout son éclat.
Caron de Beaumarchais.
Guébert, procureur.