‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 585 sur 803 · DONT JE DOIS ME JUSTIFIER · texte numérisé non relu

DONT JE DOIS ME JUSTIFIER

Affaire des Quinze -Vingts.

Le précepteur des enfants Kornman, dans le premier libelle qu’il a fait pour leur père, m’impute d’avoir, sans aucun autre droit que mon avide cupidité, voulu m’emparer de la grande affaire des Quinze-Yingts; de l’avoir amoindrie, dénigrée, pour l’obtenir à meilleur compte; et d’avoir menti sciemment en disant et en écrivant que j’avais, sans nul intérêt personnel, examiné sévèrement cette affaire (dont on appréhendait la ruine), à la vive sollicitation de personnes du plus haut rang, qui avaient intérêt et qualité pour désirer d’en être instruites.

Si mes deux adversaires avaient à repousser une pareille inculpation, ils répondraient : Où est le mal? les affaires sont à tout le monde ; on se les dispute, on les joue; le plus habile a la partie. Une telle réponse est digne des ennemis que je combats. Mon honneur en exige une autre; et je supplie les magistrats, à qui seuls elle est adressée, de la juger à la rigueur.

Certes, si j’ai voulu ravir l’entreprise des Quinze-Yingts à ses premiers propriétaires, et si j'ai mis indécemment en jeu des noms augustes et respectés pour couvrir mon projet honteux, je mérite bien les injures dont m’accablent depuis deux ans le sieur Kornman et son précepteur, et jusqu’à l’avocat de ce précepteur-là, lequel, ces jours derniers, plaidait au parlement devant quatre mille personnes, qu’il me défiait de pré senter la moindre preuve d’une prière qui m’eùt été faite, ou d’une mission qui m’eût été donnée

MÉMOIRES

par M. le cardinal de Rohan ou Msr le duc de Chartres, d’examiner l’affaire des Quinze-Yingts, lorsqu'il est bien prouvé, dit-il, que tous les deux ont désavoué le sieur de Beaumarchais.

Quel auditeur, même attentif, supposerait, contre une provocation si fermement articulée, que l’on pût élever la moindre suspicion? Celui qui ne sait pas douter, en écoutant aux audiences, connaît peu jusqu’à quel degré d’indécence et d’audace d’infidèles défenseurs prostituent leur plume ou leur voix dans les plaidoiries de nos jours : se faisant un jeu barbare de l’indifférence publique, de la facilité que nous avons à croire, et surtout comptant bien sur les appuis de la malignité, qui ne manque jamais à celui qui injurie, il n’est point de mensonge et de grossière calomnie qu’ils ne hasardent en plaidant; certains de les faire adopter, lorsque l’insulte porte sur un homme qu’ils jugent n’être pas tout à fait indigne de l’attention publique : il semble alors que la tourbe des malveillants n’attende que le signal de leurs injures pour exhaler le long ressentiment que donnent les moindres succès. Les avocats, dit-on, ont de grands privilèges. Heureusement que nous n’en usons pas. Il faudrait déserter le barreau, ne pouvant plus le réformer. Arrêtonsnous. Ce n’est pas me plaindre qu’il faut, mais convaincre que j’ai raison.

Il y avait environ cinq mois que la dame Kornman était libre. Elle me faisait l’honneur de venir quelquefois chez moi, car sa reconnaissance ne s’est jamais démentie. Déjà son mari avait entamé et rompu plusieurs plans de réconciliation avec elle, lorsque M. le cardinal de Rohan me fit prier par le sieur abbé George!, vicaire général de la grande aumônerie de France et gouverneur de l’hôpital royal des Quinze-Yingts à Paris, d’aller conférer avec lui sur une affaire très-importante, où mes conseils et mon concours seraient, disaiton, fort utiles.

J’eus l’honneur de me rendre chez S. A. É., qui me pressa très -vivement de prendre un intérêt quelconque dans la grande affaire des Quinze-Yingts, dont les propriétaires actuels, fort embarrassés, me dit-il, me céderaient la part que j’y voudrais à des conditions honorables, et surtout fort avantageuses. Le prince-cardinal ajouta que si je consentais à me mettre à la tête, en prêtant à l’affaire huit ou neuf cent mille livres, je l’obligerais infiniment lui-même comme vendeur au nom du roi, et sauverais une grande entreprise qui semblait menacée de sa ruine.

M. le cardinal et M. l’abbé Georgel, réunis, n’omirent rien pour m’y déterminer. Mais, voyant mes constants refus dans différentes conférences, à la fin convaincus que rien ne pouvait me faire rentrer dans cette affaire, ils se réduisirent à me prier de donner au moins quelque temps à l’examen sévère du triste état de l’entreprise,

sinon pour moi, du moins pour eux; m’ajoutant que le sieur Seguin, l’un des directeurs, ou le sieur Kornman, caissier , en un mot qui je nommerais, viendrait avec les actes, les livres, les comptes et tous les renseignements nécessaires, travailler dans mon cabinet.

Au nom de Kornman je fis un mouvement dont il fallut donner l’explication. Je racontai au princecardinal tout ce qu’on alu ci-dessus; mais, ne pouvant lui refuser ce que S. A. É. me demandait avec tant de grâces et d’instances, je rejetai toute entrevue d’affaires avec Guillaume Kornman, et consentis de recevoir le sieur Seguin, son associé, ou telle autre personne, pour étudier par quel moyen on pourrait sauver cette affaire.

Mais je ne consentis à faire ce travail pénible que sur la promesse formelle de S. A. É. qu’elle emploierait tout le crédit que les circonstances lui donnaient sur le sieur Guillaume Kornman à lui faire rendre justice à sa femme; à rapprocher cette malheureuse mère de ses enfants qu’elle adorait, qu’elle avait tous deux allaités, et qu’elle pleurait tous les jours; à se raccommoder avec elle : non que je lui dissimulasse mon mépris qui perçait pour un homme de ce caractère; mais c’est que mon opinion sur le devoir des mères était plus forte que mon mépris.

S. A. É. me promit ce salaire de tous mes soins. Le sieur Seguin vint travailler chez moi, m’apporta les actes, les livres, les comptes du sieur Kornman, comptable ; tous ceux des locations et des entrepreneurs des Quinze-Vingts. Je fis sur un cahier mes observations, mes demandes, que le sieur Seguin répondit en marge. J’ai les lettres, les actes, les "comptes, les demandes, les réponses et la minute du tableau général de l’affaire, que je remis, après trois mois de travail, à M. le cardinal de Rohan et à M. l’abbé Georgel; ou plutôt je ne les ai plus : je les ai déposés chez M. l’avocat général, comme pièces justificatives des faits que je viens d’avancer.

S. A. É., dans la bonté de son cœur, ne sachant comment s’acquitter des grands travaux que j’avais faits pour elle, me réitéra sa promesse d’employer les plus grands efforts pour raccommoder le ménage des sieur et dame Kornman. Ce dernier le sollicitait de lui prêter quarante mille livres, dont il avait un grand besoin. M. le cardinal m’assura que, ne les ayant pas alors, il les emprunterait pour l’en aider, pourvu qu’il donnât sa parole de faire justice à sa femme.

Que vous ajouterai-je, messieurs? l’homme promit tout pour avoir cette somme. S. A. É. l’emprunta, la lui prêta sur sa parole; et, sitôt le prêt accompli, le sieur Kornman obtient arrêt de surséance sur un faux état de ses dettes, dans lequel ni la dot de sa femme, ni les quarante mille livres de M. le cardinal, ni ce qu’il devait aux Quinze- Yingts, n’entrèrent (cet état, écrit de sa main, est

MEMOIRES

dans celles de M. l’avocat général) ; et, la surséance obtenue, le banquier cessa ses payements, s enfuit avec l’argent du cardinal à Spa, pendant qu on vendait à Paris et ses chevaux et sa voiture par ordonnance du lieutenant criminel : c’est la ce qu’il appelle ne pas faire banqueroute. C’est ainsi qu’il rompit l’accord trompeur avec sa femme, minuté chez Me Mommet, mon notaire, et dont la signature était retardée par le sieur Kornman luimême sous différents prétextes, depuis plus de huit jours. Tous ces faits sont si improbables, qu’on ne peut forcer à les croire sans en administrer les

Les plus authentiques se tirent de la déposition de M. le cardinal de Rohan, faite à l’abbaye de Marmoutiers, devant le lieutenant criminel au bailliage de Tours, par commission rogatoire du lieutenant criminel au Châtelet de Paris.

Lequel a déclaré (car il a dû le laire, et je ne crains pas qu’il y ait manqué) que c’est à sa vive instance que j’ai usé plus de trois mois à nettoyer l’affaire des Quinze-Vingts, sans y avoir d’autre intérêt que celui de rendre service, et refusant toute association.

Elles se tirent de la déposition du sieur abbe Georgel, faite à Saint-Diey en Lorraine, devant l’assesseur civil et criminel au bailliage de cette ville, par même commission rogatoire de M. le lieutenant criminel du Châtelet. Or, si ces dépositions démentent un seul des faits articulés, je me dévoue à l’horreur publique, comme un imposteur punissable et comme un vil malhonnête homme.

Ces pièces probantes, jointes à celles de mes travaux sur l’affaire des Quinze-Vingts, avec les actes, réponses, notes et lettres du sieur Seguin, faisant pour le sieur Kornman et autres associés, qui sont aussi entre les mains de M. l’avocat général, font preuve, auprès des magistrats, de la coupable audace avec laquelle on a plaidé verbalement et par écrit, que, sans prière ni mission de personne, j’avais voulu m’emparer de l'affaire des Quinze-Vingts, lorsque je n’en ai fait le pénible dépouillement qu’à la prière instante et prouvée des personnes augustes intéressées à le connaître, et sans avoir voulu prendre la moindre part à son produit, quel qu’il pût un jour devenir.

Laissez donc là tous ces calomnieux verbiages, sans aucun fait, sans preuve et sans logique, dont vous aveuglez le public attentif et trop crédule. Inscrivez-vous en faux, si vous l’osez, contre les preuves que je donne, et que le menteur reconnu soit marqué d’un fer chaud au front ou à la joue : il mérite en effet d’être défiguré. Les Romains les marquaient avec la lettre K, initiale que vous connaissez bien.

Vous avez dit, Guillaume Kornman, ou plutôt on a dit pour vous, et l’on a fait imprimer (page 37 de votre premier libelle), que M. le cardinal vous avait dit : « Je vous réponds de Beaumarchais : il

« m’a des ooligations particulières. Dans ce moment « je vais le faire payer par M. Joly de Fleury de « toutes les fournitures qu’il a faites pour l’Àmén- « que; mais je l’ai prévenu que ce remboursement « n’aurait lieu qu’autant qu’il vous aurait lui-même « remboursé. » (Ne dirait-on pas, à cette phrase, que je leur devais de l’argent !) .

Gens d’honneur, lisez ma réponse. Elle est divisée en deux parts, de fait et de raisonnement. Le fait sans réplique, je le tire de la déposition juridique de M. le cardinal de Rohan, et d’une lettre de lui que j’ai remise, avec les autres pièces, dans les mains de M. l’avocat général.

Voici ce que la lettre porte, après quelques autres détails : « Je ne comprends pas, m’écrit Son Émi- « nence, comment le sieur Kornman a osé parler de « moi avec le ton d’une réticence véritablement u coupable. S’il a pu oublier que je l’ai obligé et « qu’il m’a trompé, il ne pouvait du moins se dis- « simuler que tout ce qu’il dit est faux, particu- « lièrement quand il parle de mes préventions.

« Assurément j’ai prouvé par le fait que, si j’en « avais, elles lui étaient favorables, puisque j’ai u emprunté pour avoir la possibilité de lui prêter. Si « mes dispositions ont changé, sa conduite en au- « rait été la cause, puisqu’il m’a trompé. Alors ce « n’est sûrement pas à lui d’en parler.

« Il dit bien faux aussi lorsqu’il prétend que je « l’ai assuré que vous étiez mon obligé. Je n ai ja- « mais été à portée de vous être utile ; c’est moi,

« monsieur, qui suis votre obligé, car il est très-cer- « tain que je vous ai pressé et sollicité vivement u de prendre connaissance et de vous intéresser u même dans l’affaire des Quinze-Vingts. Vous avez.

« bien voulu y donner vos soins ; vous avez tiré du « chaos et éclairé une affaire qu’on avait intérêt de « traîner dans l’obscurité. Non-seulement vous avez:

« donné votre travail et vos peines, mais en outre « je n’oublierai jamais que vous m’avez témoigné le « regret sincère que la situation de vos propres af- « faires ne vous permit pas de nous aider de vos (( fonds ; et je vous en dois d’autant plus d’obli gâte tions, qu’avant cette époque je n’avais pas été à.

« portée de vous connaître particulièrement, quoi « qu’en dise le sieur Kornman, page 36 de son ce mémoire, etc. »

Son Éminence ne vous a donc pas dit, Comme vous l’imprimez faussement, imposteurs, que je lui avais des obligations particulières: entre autres celle de me faire payer par M. de Fleury, alors ministre des finances, huit ou neuf millions que me doivent les divers États d’Amérique ? Si ma preuve de fait est bonne, celle de raisonnement ne l’est pas moins.

A quel titre, bon Dieu! aurais-je fait solliciter notre gouvernement de France, qui lui-même a une créance de trente millions au moins à exercer sur l’Amérique, de me rembourser pour ces nouveaux États-Unis l’argent de mes services rendus,.

MEMOIRES

celui d’immenses fournitures auxquelles la France ne peut jamais être obligée, quoique par politique elle y prît un grand intérêt? Ils me font faire l’ineptie de demander à mon pays, qui ne me doit rien, de me payer ce qu’un autre peuple me doit, parce que ce peuple est en retard avec moi, et peut-être a les plus grands torts, dont il n’est pas temps de parler; et cela sous la condition de prendre l’intérêt de Guillaume Kornman dans l’entreprise des Quinze-Vingts ! On n’a jamais cumulé tant de fausseté, d’ignorance et de bêtise en aussi peu de lignes, surtout les supposant sorties de la' bouche d’un homme du rang, du caractère et de la véracité deM. le cardinal de Rohan.

C’est ainsi cependant qu’ont partout raisonné l’honnête Guillaume Kornman et cet homme nouveau, qui, de garçon magnétiseur, qui, de précepteur au baquet, s’était fait précepteur des enfants Kornman,. en attendant qu’il se donnât pour le précepteur du public, et s’arrogeât indécemment l’honneur de nous avoir rendu nos magistrats, en forçant la main du monarque ! Sa puérile vanité a, dit-on, quelque chose de risible : cela peut être, mais moi je ne l’ai jamais vu.

Ils m’avaient outragé pour un service rendu, ' malgré mes répugnances , à la dame Kornman : il était conséquent à leurs dignes principes qu’ils m’outrageassent encore pour un service rendu, malgré mes répugnances , à l’affaire des Quinze- Vingts, à. M. le cardinal, à Msr le duc de Chartres, et à tous les intéressés.

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