‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 586 sur 803 · DONT JE DOIS ME JUSTIFIER · texte numérisé non relu

DONT JE DOIS ME JUSTIFIER

Les plans de conciliation.

Je me suis, dit-on, opposé par toutes sortes de moyens au rapprochement douloureux de cette femme infortunée avec un avide mari.

J’ai dit, j’ai imprimé, ma religion est que, «lors- « qu’une pauvre femme a épousé un méchant « homme, sa place est d’être malheureuse auprès « de lui, comme le sort d’un homme est de rester « aveugle quand on lui a crevé les yeux. »

Ce principe, d’où dérive le bon ordre dans les familles; qui maintient la décence publique, propre seule à couvrir les fautes particulières; ce principe a servi de base à ma conduite en cette affaire.

Une avide cupidité avait fait exposer la sagesse et les mœurs d’une jeune femme par le mari qui dut les protéger. Le scandale public de la détention de la dame avait suivi, sans intervalle, le renversement de l’espoir d’une caisse que la disgrâce d’un ministre venait d’ôter à ce mari.

Ce n’était pas assez pour moi d’avoir rendu l’infortunée à la liberté que tout être doit avoir d’invoquer les tribunaux quand son honneur ou ses intérêts sont blessés: la voyant sans cesse affligée

d’être privée de ses enfants, j’établissais et je fondais sur sa sensibilité même la nécessité d’une réconciliation entre elle et son cruel mari. « Que voulez-vous, disais-je, que pensent un jour vos enfants, s’ils doivent partager leur respect entre des parents séparés ? Us rougiront bientôt ou pour l’un ou pour l’autre, et peut-être de tous les deux ! — Je serai malheureuse! — Il faut l’être. Sous cette forme, au moins, vous serez plainte et respectée ; et sous celle où vous gémissez, vous êtes outragée, sans être moins souffrante... »

J’étais bien loin d’imaginer alors qu’un jour un père sans pudeur amènerait à l’audience la fille de cette dame, âgée de treize années, son fils âgé de neuf à dix, pour entendre vomir contre leur mère des atrocités supposées. Si tout le public indigné ne venait pas d’être témoin de cette horreur gratuite, ils publieraient que je les calomnie! Que peut-il résulter, pour ces enfants infortunés, d’une démarche aussi coupable? D’être bien convaincus que leur mère est déshonorée, ou que leur père est un infâme. Et ces gens-là invoquent la pitié!

J’avais donc insisté sur ce que la malheureuse femme sacrifiât ses ressentiments d’épouse à sa sensibilité maternelle.

Très-disposée à suivre cet avis, la dame Kornman avait soin de m’avertir de toutes les lueurs de rapprochement qu’on faisait paraître à ses yeux. Aussitôt je m’empressais, je courais, je faisais de vives sollicitations.

Maître Mommet, longtemps notaire des sieurs I Kornman et le mien, pardon! je vous* ai fait assigner à déposer devant justice tout ce que vous saviez de ma conduite à cet égard.

Avez-vous dit combien de fois je me suis transporté chez vous pour travailler à ce rapprochement? les conférences que j’y ai euesavec vous et le frère du mari coupable ? Avez-vous reconnu les billets que vous avez écrits et ceux que vous avez reçus, les démarches que vous avez faites et celles que j’ai faites moi-même ? Avez-vous montré l’acte minuté par vous, accepté de toutes les parties, et qui n’a pas eu l’achèvement des signatures, parce qu’un perfide époux, après avoir joué pendant trois mois M. le cardinal de Rohan, l’abbé Georgel, et moi, et sa femme, et vous-même, et tous ses amis réunis, a fermé sa caisse un matin, s’est enfui, et n’est revenu, sur un arrêt de surséance, que pour tourmenter de nouveau la plus malheureuse des femmes?

Maître Turpin, avocat aux conseils, et le conseil de ce mari; vous que j’ai fait assigner aussi, comme tant d’autres honnêtes gens, pour déposer de ma conduite, avez-vous reconnu vos lettres, et certifié l’empressement que j’ai misa rapprocher ces époux, ce que vos réponses attestent? Avezvous enfin déclaré que je pris de l’humeur contre vous, croyant que vous nuisiez à ce rapprochement, ce qui prouve combien je m’y intéressais?

MEMOIRES

Monsieur l’abbé George], vous qui avez déposé, devant le lieutenant civil et criminel de Saint-Diey, tous les faits que je viens d’attester, avez-vous reconnu quatre lettres de Guillaume Kornman écrites à vous, sur la transaction amiable que je poursuivais vivement, et que vous m’envoyâtes avec des apostilles de votre main, lesquelles prouvent, ainsi que votre témoignage, avec quelle ardeur je me portais à finir cette transaction? Sentiment humain, généreux, qu'on me dispute avec tant de bassesse !

Monseigneur le cardinal de Rohan, vous qui n’avez pas hésité, devant le lieutenant du bailliage de Tours, de rendre hommage à la vérité sur ma conduite généreuse dans l’examen que vous m’avez prié de faire de l’entreprise des Quinze-Vingts; vous êtes-vous souvenu, monseigneur, d’y parler de l’unique salaire que je vous demandai pour mes longs travaux accomplis? Avez-vous dit que ce salaire était que vous daignassiez rapprocher une très-malheureuse mère de ses enfants qu’elle pleurait, de cet indigne époux qui l’avait si fort maltraitée, et près duquel néanmoins elle consentait à souffrir, à verser des larmes amères, pourvu qu’elle vît ses enfants?

Maître Gomel, vous qui fûtes longtemps l’ami, le conseil du mari ; vous dont l’esprit conciliateur est le caractère distinctif, et que j’ai fait assigner aussi, vous êtes-vous souvenu de mes démarches auprès de vous, lorsqu’en 1786 vous engagiez M. Le Noir à tâcher d’arranger un procès déshonorant, que les associés de Kornman lui faisaient pour des dilapidations reconnues dans l’affaire des Quinze-Vingts? Vous êtes-vous rappelé, dis-je, que je vous suppliai de demander à M. Le Noir, pour condition des grâces qu’il faisait faire à ce misérable homme, qu’il rendît justice à sa femme, et se raccommodât avec celle qui renonçait à sa fortune, l’en rendait le maître absolu, pourvu qu’il consentît, hélas ! qu’elle vécût auprès de ses enfants?

Avez-vous dit que, dans les comités d’administration, MM. Le Noir, Gogeart, et plusieurs autres personnes, ayant reconnu qu’il était trop contraire aux intérêts du roi que S. M. prit pour son compte l’intérêt de Guillaume Kornman dans l’affaire des Quinze-Vingts, seule condition cependant à laquelle cet homme mettait son raccommodement avec la malheureuse mère, vous me demandâtes si je ne pourrais pas déterminer Sainte-James à acquérir cet intérêt au prix d’autres valeurs, .lesquelles assureraient et la dot et la paix de la dame Kornman? Avez-vous dit avec quelle ardeur j’y courus? comment je fus prier Sainte- James de nous rendre ce bon office; lequel ne s’y refusa que parce qu’il se croyait déjà trop enfoncé dans cette lâcheuse affaire, ce qui rompit la négociation ?

Et vous, monsieur Le Noir, dont l’honorable

témoignage ne saurait rester infirmé par les infâmes calomnies d’un Kornman et d’un Bergasse, avez-vous attesté, dans votre déposition, les prières que je vous fis, à l’époque de Me Gomel, d’employer toute votre influence sur un homme que vous sauviez du déshonneur, pour l’engager à rendre justice à sa femme, à la remettre auprès de ses enfants?

Oui, vous l’avez tous déposé, car vous êtes des hommes respectables, honorables, recommandables, d’honnêtes gens enfin; tous convaincus que la délicatesse oblige à souffrir l’importunité d’une déposition juridique, lorsque la justification d’un homme d’honneur outragé, calomnié, dépend du témoignage qu’il attend, qu’il exige de votre véracité.

Toutes vos dépositions sont entre les mains de M. l’avocat général ; et cette portion du public qui applaudit encore aux noirceurs qu’on a tant imprimées ne sait pas que l’affaire est déjà décidée dans l’opinion des magistrats; qu’ils ont mes preuves sous les yeux; que c’est sur cette foule de pièces que ceux du Châtelet ont lancé les premiers décrets contre deux calomniateurs, dont la rage aujourd’hui se venge d’eux par des outrages. Les a-t-on vus faire autre chose qu’entasser des horreurs nouvelles pour couvrir d'anciennes horreurs, et noyer le fond de l’affaire dans une mer d’injures étrangères aux objets sur lesquels ils sont poursuivis?

Augustes magistrats, quand vous avez si noblement voté pour la liberté de la presse, vous avez bien sous-entendu que cette liberté ne pouvait être utile qu’autant qu’on punirait sévèrement et son abus et sa licence. Vous l’établirez en principe; vous le devez à la nation, qui brûle d’en faire une loi; vous vous le devez à vous-mêmes. Les calomniateurs n’ont épargné personne.

QUATRIÈME IMPUTATION CALOMNIEUSE DE GUILLAUME KORNMAN, DONT JE DOIS ME JUSTIFIER

Sa faillite.

J’ai causé, dit-il, sa ruine, forcé la cessation de ses payements et sa fuite (qu’il ne veut pas qu’on nomme banqueroute), en le diffamant en tous lieux.

Ici ma justification est courte, elle est nette, elle est péremptoire.

Les affaires de cet homme étaient fort dérangées; je m’intéressais à sa femme, qui ne pouvait retrouver sa dot que dans le rétablissement du crédit délabré de son persécuteur. L’examen des Quinze-Vingts m’ayant appris qu’elle avait tout à craindre, aurais-je cherché à ruiner celui dont son sort dépendait? Voilà ce que le seul bon sens fait concevoir à tout le monde. Mais une accusation directe ne se repousse point par des probabilités.

MÉMOIRES

J’ai déposé, avec les autres pièces, la lettre circulaire que Frédéric Kornman répandit dans le public, lorsque Guillaume son frère prit la fuite. Cette maison ne dit pas alors que mes diffamations avaient altéré son crédit. Voici les motifs qu’elle donne à sa faillite inattendue, dans cette lettre circulaire :

« Notre discrédit provient essentiellement du « fait de notre frère cadet et associé, qui s’est « livré personnellement à l’entreprise de l’exploite tation des Quinze-Vingts; entreprise dans la- « quelle il a placé des fonds considérables, à cause « clés bénéfices qu’elle présentait, et qui peuvent « en effet en résulter. Le public a cru que c’était tt la maison de commerce qui y avait un intérêt « direct. Cette opinion, jointe à des divisions do- « mestiques dans la maison de notre frère cadet, <t a répandu l’alarme, et donné sur notre maison «des inquiétudes si fortes, qu’on nous a de- « mandé des remboursements de capitaux consé- « quents1, etc. »

Et le 19 août intervint ordonnance de M. le lieutenant criminel. Le procureur du roi joint aux plaintes de créanciers, etc., portant ces mots sacramentels :

«Nous, vu les conclusions du procureur du « roi, disons que les scellés apposés après l’ab- « sence du sieur Kornman par le commissaire Ni- « nin, etc..., seront levés, etc..., titres, papiers, «registres, tendants à conviction, etc..., appor- « tés, déposés au greffe criminel, pour servir à « l'instruction du procès, etc. Et dès à présent, « attendu l'absence dudit Kornman , il sera par, etc., « procédé à la vente des chevaux trouvés en la de- « meure dudit Kornman, et ce en présence de « M. Bélanger , l’un des substituts, etc. Signé «Bachois. »

Ses dettes causaient donc sa fuite; ses créanciers, et non pas moi, le poursuivaient au criminel ; on allait lui faire son procès comme ayant pris la fuite après avoir fait sa faillite, qu’il ne veut pas qu’on nomme banqueroute.

Mais moi, quel tort commercial ai-je fait à ce Kornman? J’avais secrètement prévenu M. le cardinal de Rohan de mes frayeurs à son sujet. Son Éminence, en qualité d’administrateur pour le roi dans la vente des Quinze-Vingts, ne pouvait voir avec indifférence le désordre de Kornman, comptable et caissier de l’affaire (ce qu’ils appellent surveillant), car le précepteur a trouvé des dénominations pour tout. J’avais aussi prévenu monseigneur le duc de Chartres, également intéressé dans l’affaire en ce que son trésorier, l’un des acquéreurs des Quinze-Vingts, pouvait compromettre ses fonds en soutenant ce Kornman. Je voyais bien que ce dernier se dérangeait dans ses affaires;

l . Terme impropre et du bas langage, qui se glisse dans les discours.

mais j’étais loin de supposer que sa faillite fût si prochaine.

Comment l’aurais-je soupçonné, lorsque, dans quatre lettres, des 22, 25, 27 et 28 juillet (c’est-àdire de quatre jours avant qu’il prît la fuite), adressées à l’abbé Georgel, on lit ces propres mots; dans celle du 22 juillet, sur les soupçons que je montrais de la fausseté de cet homme, il écrivit au sieur abbé Georgel : « Je suis incapable de « jouer qui que ce soit, encore moins des per- « sonnes aussi respectables que M. le cardinal. »

Il savait donc que moi, l’un des conciliateurs,, mettais en doute sa bonne foi?

Et plus bas, dans la même lettre : « Je suis prêt « à donner les douze mille livres [de pension) à « ma femme ; et pour ses diamants, je les remettrai « moi-même à sa famille, attendu que mon con- « seil, aussi bien que Me Mommet (le notaire qui « dressait Vacte), m’ont observé que je ne pourrais « avoir de ma femme une décharge suffisante. »

Quoi! Kornman, vous offriez douze mille francs de pension et ses diamants à cette femme horrible, qui, après avoir tout trahi, avait attenté à vos jours ! etc. , etc. Ah ! vous ne vouliez que tromper; vous alliez finir sous peu de temps!

Et ceux-ci, dans celle du 25 : « J’ai cherché hier « M. Turpin (son conseil), sans pouvoir le joindre; « et je me suis rendu ce matin de très-bonne « heure chez lui, pour lui communiquer le plan de « conciliation avec ma femme. Il était enfermé pour « affaires essentielles; il m’a prié de le lui laisser, « afin qu’il y puisse faire ses observations. »

Et ces mots dans celle du 28 : « L’affaire des « Quinze-Vingts ayant essentiellement intéressé « monseigneur le cardinal, et 31. de Beaumarchais « s'en occupant, S. A. É. sera sans doute instruite « de son succès. »

Il savait donc très-bien que c’était aux instances de M. le cardinal que j’avais consenti de faire un travail aussi dégoûtant?

Et ces mots dans la même lettre : « J’aurais été « charmé de vous rendre compte d’une entrevue « que j'ai eue hier avec ma femme chez M. le lieu- « tenant de police. Il ne me parait pas possible « qu’on puisse terminer cette affaire » (celle de l’accord avec sa femme) « demain matin chez « Me Mommet : car on ne m’a rien fait connaître « encore sur les observations de Me Turpin. »

Vous apprendrez plus bas, lecteur, dans une lettre de moi, du 4 août suivant, qu’il dit alors à sa malheureuse femme, laquelle me le redit surle-champ : Oh ! d’ici ci huit jours on verra bien d’autres nouvelles !

C’était sa faillite et sa fuite qu’il annonçait par ce discours.

Et ces quatre lettres sont en original dans lésinai ns uc M. l’avocat général.

Et cet on, qui ne lui avait rien fait connaître, dit-il, sur les observations de M° Turpin, c 'était

MÉMOIRES

moi-même ; et il avait toutes mes observations, et il éludait, allongeait, usait le temps, trompait tout le monde, pour attraper le jour où il recevait l’arrêt de surséance que lui procurait si bénignementM. Le Noir, qu’il en a bien récompensé ; pour attraper, dis-je, le jour où il pourrait s’enfuir avec les quarante mille livres que M. le cardinal avait empruntées pour les lui prêter : ce qui arriva quatre jours après. J’appris en même temps sa faillite et son arrêt de surséance, le 3 août 1782. Qu’on juge de ma surprise ! Yeut-on des preuves sans réplique de la colère où je tombai ? Je les tire des lettres suivantes, que l’indignation m’arracha dans l’instant même de sa fuite.

Leur style seul fera juger si j’avais préparé, si j’avais pu prévoir cette dernière scélératesse.

A qui écrivis-je ces lettres? aux quatre personnes seules qu’elles pussent intéresser : àM.lecardinal ; à monseigneur le duc de Chartres ; à M. Amelot, ministre, qui venait de donner arrêt de surséance aux frères Kornman ; à M. Le Noir, enfin, qui le leur avait procuré.

A M . Amelot , ministre et secrétaire d’État au département de Paris.

« Paris, ce 4 août 1782.

« Monsieur,

te Sans chercher à nuire aux sieurs Kornman, à qui vous avez eu la bonté, dit-on, de faire accorder un arrêt de surséance, j’ai l’honneur de vous prévenir que M. le cardinal de Rohan m’a très-instamment prié , longtemps avant son départ, de jeter un coup d’œil sévère sur l’administration de l’affaire des Quinze-Vingts, dont Son Éminence a vendu les terrains à une compagnie au nom du roi ; que monseigneur le duc de Chartres m’a fait la même demande avec une égale instance, parce que son trésorier, qui ne lui a pas encore rendu ses comptes, est à la tête de cette acquisition avec le sieur Guillaume Kornman.

« A l’examen austère que j’ai fait de cette affaire, j’ai trouvé qu’il y avait bien du tripotage, et même un peu du désordre qui a entraîné la chute de Kornman. Forcé de faire ôter la caisse de cette entreprise à ce dernier, pour que le mal n’augmentât pas, j’ai exigé de lui des comptes rigoureux sur sa gestion ; et une foule de choses m’ont alors convaincu qu’il a ménagé de très-loin la faillite qu’il fait aujourd’hui.

« En l’absence de M. le cardinal de Rohan, dont je stipule ici les intérêts, dans sa qualité d’administrateur des Quinze-Vingts; pour les intérêts de monseigneur le ducde Chartres; et en faveur d’une compagnie débitrice envers le roi de dix-huit cent mille livres, ci laquelle la faillite de Kornman et ses suites peuvent porter un coup affreux *, j’ai l’hon-

1. Dans leur premier libelle, en donnant copie de cette lettre, ils ont substitué des points à la phrase que je mets exprès ici en italique. Leur double intention était de faire croire qu’il y avait là des

neur, monsieur, de vous prier de vouloir bien excepter de la surséance accordée au sieur Kornman tout ce qui tient à ses relations avec l’affaire des Quinze-Vingts.

« Je fais la même supplique à M. Le Noir, qu’on a sûrement trompé sur l’état des choses, si l’arrêt de surséance est accordé sans restriction.

« Il importe aux intérêts du roi, de M. le cardinal, et à ceux de monseigneur le duc de Chartres, et à celui d’une affaire majeure que la mauvaise conduite de Kornman a traînée dans la boue, que vous ayez la justice, monsieur, défaire ordonner la restriction que je vous demande.

« Accablé comme je le suis de mes propres affaires, celle-ci devait m’être éternellement étrangère ; mais deux personnes augustes m'ont fait de si vives instances de porter le flambeau de l’austère équité dans une caverne obscure et méphitique, que je n’ai pu me dispenser de travaillera éclairer votre religion, abusée sur cet objet important.

« En l’absence de l’un et de l’autre, et sans autre mission que celle que j’ai l’honneur de vous indiquer, mais que je crois la plus forte de toutes, je me hâte de vous représenter, monsieur, la nécessité d’une aussi grave exception dans la surséance accordée parle roi à la maison Kornman. Je souhaite beaucoup que Guillaume Kornman soit plus digne de votre protection dans ses autres affaires que dans celle des Quinze-Vingts, où il s’est comporté de la manière la plus répréhensible, et c’est le plus doux adjectif que je puisse employer pour désigner une conduite absolument inexcusable.

« Je suis avec le plus profond respect ,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

A M . Le Noir , lieutenant général de police *

« Paris, ce 4 août 1782

« Monsieur,

Forcé de partir à l’instant pour Rochefort et Bordeaux, j’ai l’honneur de vous prévenir que, dans l’excès de votre bonté pour Kornman, si vous lui avez fait accorder un arrêt de surséance sans restriction, votre bonté vous entraîne au delà de votre justice. Ayez la complaisance, je vous prie, de jeter un coup d’œil sérieux sur ma lettre à M. Amelot, dont j’ai l’honneur de vous faire passer copie, et vous regretterez sûrement d’avoir substitué votre commisération à la justice publique, dont vous êtes un des dispensateurs.

choses trop malhonnêtes pour être citées, et surtout d’empêcher qu’on ne lût qu’ils étaient débiteurs envers le roi de dix-huit cent mille livres: car alors on aurait senti l’indispensable nécessité on j’avais été d’éclairer le ministre qui venait d’accorder sans restriction un arrêt de surséance aux Kornman, débiteurs des Quinze-Vingts, moi chargé par monseigneur le cardinal de bien veiller aux intérêts du roi. C’est partout, de leur part, la même fidélité!

MÉMOIRES

« Je ne vous parle pas de sa malheureuse femme. Il a eu l’impudence de me dire que c'était vous qui lui aviez conseillé de la faire enfermer , et que vous vous étiez chargé de tout, en écrivant à M. Amelot. Vous voyez ce que mérite un pareil homme.

« Il y a trois mois qu’il ballotte M. le cardinal de Rohan, l’abbé Georgel, et moi, et sa femme, et mon notaire, et tous ses amis; tous les actes ont été faits, et tout cela n’était que pour amener la vile catastrophe qui lui a valu votre arrêt de surséance. Notez encore qu’il y a huit jours il a dit à sa femme en riant, chez vous-même : Oh! d'ici à huit jours on verra bien d’autres nouvelles !

« Ma lettre à M. Amelot vous montrera quelle espèce d’intérêt je prends à tout ceci ; la conduite de cet homme dans l’affaire des Quinze-Vingts est digne de la paille des prisons.

« Je vous supplie, monsieur, de concourir à faire mettre à la surséance la restriction de l’affaire des Quinze-Vingts, à laquelle il doit des comptes rigoureux.

« En vérité, tout cela fait horreur.

« Il est bon que vous soyez instruit de toutes ces choses, afin que des lumières reçues à temps sur des affaires remplies de vilenies vous empêchentde regretter, quand il serait trop tard, d’avoir prodigué à des sujets indignes des bontés qui feraient le salut de mille honnêtes malheureux.

«J’ai l’honneur d’être, avec l’attachement le plus respectueux,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

A Son Altesse Éminentissime monseigneur le cardinal de Rohan.

« En partant pour Rochefurt; Paris, ce 4 août 1782.

« Monseigneur,

« Instruit, comme vous l’avez été par l’abbé Georgel, de toutes les menées par lesquelles Kornman s’est joué de ses paroles données à V. A. et à nous, vous croyez tout savoir; mais ce que vous savez n’est rien. La rocambole de ses manœuvres est une bonne banqueroute qu’il a faite hier matin, après avoir eu toutefois la précaution de se munir d’un bel arrêt de surséance. Vous concevez, monseigneur, à quel point la colère et l’indignation m’ont soulevé contre lui. Pour de l’étonnement, j’en ai fort peu ressenti : car, sans ce projet ignoble, infâme, toute sa conduite était une énigme inexplicable. 11 triomphe maintenant, dans son âme de boue, d’avoir joué tout le monde, et d’être arrivé à son but à travers la coquinerie, le mensonge et la plus vile bassesse.

«Je vous en demande pardon, monseigneur; mais voilà pourtant l’homme pour lequel vous avez fait jouer la grosse sonnerie des privilèges strasbourgeois contre la justice réclamée par la plus

malheureuse des femmes. Toutes les sollicitations à cet effet n’avaient pour but que d’attraper le 31 juillet, et d’avoir, avant de manquer, vos quarante mille livres, et les cinquante-quatre mille livres du trésor royal.

« Mais un arrêt de surséance obtenu sur simple requête par un banquier de Paris, et sans égard aux créanciers d un tel homme, me paraît une chose si farouche, que je me suis hâté d’écrire à M. Amelot la lettre dont j’ai l’honneur d’envoyer copie à V. A., pour faire au moins excepter l’affaire des Quinze-Vingts (à qui ce galant homme doit des comptes) des effets de la noble surséance accordée au nom du roi.

« En lisant cette lettre, V. A. verra comment, en l’absence de M. l’abbé Georgel, prenant conseil de ma raison et de votre droit, je demande hautement 1 exception qui est due à une affaire débitrice du roi, à une affaire où V. A. est administrateur pour le roi, etc., etc.

« Nous espérons, monseigneur, que le premier acte de votre justice, après cette lecture, sera de faire désister la ville de Strasbourg de son droit de juger la séparation entre lui et sa femme. C’est à Paris que nous avons besoin de sonder les affreux replis de cette âme abandonnée. C’est ici qu’il faut lui demander compte et raison de tout; et comme tout s’enchaîne et que je vois un projet de longue main, je vais le faire veiller de si près, que j’espère encore sauver l’affaire des Quinze-Vingts , à qui ceci porte un coup affreux. Douze cent mille livres de son papier sur la place ! il en a sûrement les fonds : il rendra gorge; et comme il y a longtemps qu’il en a bu la honte, il ne reste plus qu’à lui en faire avaler l’ignominie.

« Vous ferez, monseigneur, ce que votre prudence vous prescrira, d’après ma lettre à M. Amelot: mais comme je serai, dans ma course, instruit, chaque courrier, de tout ce qui se fera làdessus, après avoir couru les côtes de l’Océan jusqu’à Bordeaux, je remonterai par Toulouse et Lyon, vous en rendre un nouveau compte à Saverne, et vous y assurer du très-respectueux dévouement avec lequel je suis de V. A. É.,

« Monseigneur,

« Le très-humble et très-obéissant serviteur,

« Signé Caron de Beaumarchais. »

A Monseigneur le Duc de Chartres.

« Paris, ce 4 août 1782.

« Je ne serai peut-être pas assez heureux pour vous trouver ce soir, quand je me présenterai au Palais-Royal, à neuf heures, et je ne pourrai y retourner ; car c’est avec mes chevaux de poste, et absolument parti, que je m’y présenterai.

« Il est très-important que vous sachiez que Ivornman a fait banqueroute ou faillite hier, et

MÉMOIRES

qu’il a déjà un arrêt de surséance. Je ne puis savoir encore jusqu’à quel point cette faillite peut nuire à l’affaire des Quinze-Vingts; je tremble qu’il n’y ait bien du tripotage dans tout cela.

« Je fais en ce moment Je premier acte conservatoire utile à vos intérêts et à ceux deM. le cardinal. Il m’a instamment prié d’inspecter les gaillards (pour user de vos termes) qui ont usé des fonds de tout le monde pour faire leurs affaires, qu’ils ont même eu la sottise de gâter avec autant de moyens honnêtes et malhonnêtes de les accommoder.

« J’écris à M. Amelot que je m’oppose, au nom de M. le cardinal et pour les intérêts du roi, dont la compagnie des Quinze-Vingts est débitrice, à ce que les lettres de surséance obtenues par Kornman aient aucun effet contre les Quinze-Vingts, dont il était caissier. Votre trésorier y étant jusqu’au cou et ne vous ayant pas encore rendu ses comptes, il est à craindre que l’arrêt de surséance de Kornman ne finissepar vous nuire. C’est à vous, monseigneur, à voir M. Amelot et M. Le Noir, pour nous aider à obtenir la distraction de la surséance donnée à Kornman, dans toutes ses relations avec V affaire des Quinze-Vingts. Cela vous est essentiel. J’établis pendant mon absence la plus rigoureuse inquisition sur les gaillards. En vérité, tout m’est suspect. Votre maison, dit-on, est payée depuis longtemps en effets Kornman; quelle misère aujourd’hui, s’il fallait tout rembourser ! Cela, fait mal penser. Je ne suis pas encore hors d’espoir de tout sauver. Mais, monseigneur, pendant mon absence, je prie Votre Altesse de ne faire que des actes conservatoires. Il est bien étonnant que je vous aie trouvé dans l'ignorance absolue des dixhuit cent mille livres que la compagnie est censée avoir payées au roi, mais qu'elle doit encore ! Comment vous laissait-on faire un prêt, sans cette instruction préalable, à une affaire dont l’état compromettait la sûreté de votre prêt? Je n’entends rien à tout cela, mais j’espère l’entendre bientôt; et soyez certain, monseigneur, que je m’en servirai pour vos intérêts.

« Je suis, avec le plus parfait dévouement, de Votre Altesse Sérénissime, monseigneur, le, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais 1 . »

Ce jour même, à neuf heures du soir, je passai dans ma voiture de poste au Palais-Royal, où j’eus l’honneur de conférer avec monseigneur le duc

1. lis ont fait croire à tout le monde que ma lettre à M. Amelot avait ruiné leur crédit, et l’on peut bien juger qu’on m’en a fait un crime : car, dans cette odieuse affaire, l’envie de me trouver coupable a fait passer chacun par-dessus tous les examens. Si l’on eût daigné réfléchir que c’est après sa fuite , sa surséance et sa faillite que j’écrivis ces quatre lettres, l’indignation dont elles sont pleines aurait enflammé mes lecteurs. L’artifice de ces brigands est de tout dénaturer; et le public, inattentif, est toujours dupe de leur artifice.

de Chartres sur la partie de cette affaire qui touchait à ses intérêts. S. A., il est vrai, ne fit point de démarches pour faire excepter les Quinze-Vingts delà surséance accordée à Kornman en fuite; mais elle me sut beaucoup de gré du zèle que je lui montrais, prit des précautions intérieures pour assurer ses capitaux, et, daignant depuis reconnaître ma lettre du 4 août comme authentique et comme reçue à son époque, Monseigneur a trouvé juste que je l’imprimasse pour servir à ma justification, que nul n’a le droit d’arrêter.

En quittant Son Altesse le 4 août 1782, à dix heures du soir, je partis du Palais-Royal (car j’étais en route) pour la Rochelle et pour Bordeaux, d’où je comptais me rendre par Montpellier, Lyon et Strasbourg, à Kehl, et conférer, en passant à Saverne, avec M. le cardinal, sur l’influence qu’aurait eue la faillite de Kornman sur l’affaire des Quinze-Vingts.

Mais le sort disposa autrement de mon temps; je restai cinq mois à Bordeaux, occupé de mettre à la mer trois vaisseaux richement chargés pour nos îles et pour l’Amérique, et que l’Anglais sir James Luttrel, beau-frère du duc de Cumberland, me prit à vingt lieues de la côte, par une infâme trahison, non pas de sir James Luttrel, mais d’un capitaine suédois exprès sorti de la rivière pour aller indiquer au commodore anglais l’instant juste de leur départ. Malheureusement pour moi, je ne dis que ce qui est connu de mes concitoyens, de toute la France commerçante.

Dernière victime de la guerre, affecté d’une perte énorme, je revins à Paris en janvier 1783, sans aller à Saverne ; et depuis ce temps malheureux je n’ai plus entendu parler ni des Quinze-Vingts ni de leurs embarras, èt je n’ai eu d’autre part aux affaires de la dame Kornman que par mes prompts secours versés sur sa détresse, par les consolations qu’elle a reçues de moi : heureux de la dédommager du peu de fruit de mes démarches, pour la remettre auprès de ses enfants !

Depuis plus de trois ans le sieur Kornman était sorti de ma mémoire, quand deux assignations de lui me forcèrent d’aller déposer, comme témoin, ce qui m’était connu de ses querelles avec sa femme. Assigné et réassigné, je dis en abrégé, sous la plume d’un commissaire, tout ce qu’on lit ci-dessus. Autre silence d’une année, puis leur premier libelle parut. J’y répondis; ils répliquèrent; et, pour tâcher d’annihiler mon témoignage, ils cherchèrent et trouvèrent dans mes anciens valets quelques faux témoins contre moi.

Un portier chassé de ma maison, mais à qui je faisais l’aumône parce qu’il avait de la famille, m’implorait assez constamment (toutes ses lettres sont au procès) ; mais comme il employait l’argent qu’il m’arrachait à s’enivrer, à enivrer mes gens, je lui fis défendre ma porte. Un jour il m’écrivit la lettre qu’on va lire :

MÉMOIRES

« Rue des Juifs, au Marais, n» 20, chez M. Rivière, cordonnier.

« Monsieur ,

« Vous m’avez défendu votre porte, et c’est la raison pour laquelle je vous écris, ne pouvant vous parler. Vous m’avez réduit à la plus affreuse misère par l’injustice que vous m’avez faite sur le vol qui a été commis chez vous, et dont vous savez bien que jé suis innocent.

« Aujourd’hui, monsieur, je suis dans le cas de vous faire le plus grand mal; je ne vous en dis pas davantage; mais vous pouvez m’envoyer chercher, et je vous le dirai et vous l’expliquerai, mais il est juste que j’y trouve un avantage. Si je n’avais suivi que les mouvements d’un juste ressentiment, fortifiés par la misère, j’aurais pu aller loin contre vous à votre insu, et vous vous seriez aperçu trop tard, ou peut-être jamais, du mal que je puis vous faire. J'y aurais aussi trouvé mieux mon compte ; mais je répugne, après vous avoir servi neuf ans, à prendre ce parti, et j’aimerais mieux vous prouver dans cette occasion combien vous avez eu tort d’accabler votre ancien serviteur.

« Signe Michelin. »

Je reconnus ici l’ouvrage de mes deux adversaires, corrompant tout autour de moi ; car cette lettre était dictée, ce n’est point là le style d’un portier. Mon premier soin fut d’envoyer la lettre à M. le lieutenant de police, en le priant de faire interroger cet homme par un commissaire, sur le mal qu’il savait de moi, afin qu’il fût juridiquement constaté. Au premier ordre qu’il reçut d’aller faire sa déclaration, il prit l’alarme et se cacha. Aussitôt le fougueux Bergasse imprima que j’avais arraché au ministre une lettre de cachet contre un pauvre homme instruit de mes forfaits. Il mentit sans pudeur au public, comme il n’a cessé de le faire, et le public se tint pour dit que je disposais des ministres pour servir mes atrocités. Gomment en aurait-il douté quand on citait un magistrat du parlement, indigné, disait-on, de tant d’abus de mon crédit, qu’il était temps de réprimer ? On connaîtra plus loin l’objet de cette intrigue.

Alors, bien sûrs de disposer de ce tas de valets qui leur était vendu, ils firent déposer contre moi chez maître Baudet, commissaire, ce portier et sa femme, et ses filles et son gendre ; c’est le cocher que l’on a vu plus haut arranger avec ces messieurs la course honorable et nocturne qu’ils me font faire dans ma voiture pour conduire une femme enfermée depuis six mois par lettre de cachet au lit d’un amant prétendu, lequel était parti depuis huit mois pour la Hollande ! Et voilà les nobles témoins qu’ils ont salariés et produits !

Mais quelle rage arme donc contre vous ce Kornman et ce Bergasse ? — C’est là le secret de l’affaire, et je ne poserai pas la plume sans vous l’avoir bien dévoilé. Mais qu’il me soit permis

d’oublier un moment ma cause, pour m’occuper d’un fait très-grave qui intéresse la dame Kornman.

Quelle opinion prendriez-vous de moi si j’achevais ce plaidoyer sans compléter la preuve que j’ai promise des torts de cet époux envers sa femme, qu’il accuse ?

Eh! dois-je abandonner celle que j’aisauvée une fois, parce que ce service m’a jeté dans quelque embarras ? Le nom d’ami ne serait qu’un vain titre, si l’on n’en remplissait pas les devoirs. Souffrez, lecteur, que je revienne sur un fait important qu’ils ont couvert de calomnies pour en faire oublier la trace ; souffrez que je revienne sur les lettres écrites au sieur Daudet par le sieur Kornman en 1780. Elles m’ont engagé à servir cette infortunée ; elles doivent éclairer la religion des magistrats, toucher les juges en sa faveur, et faire tomber le masque de ses persécuteurs.

NOUVELLES PREUVES DES PROJETS DU SIEUR KORNMAN SUR SA FEMME, TIRÉES TOUTES DE SES ÉCRITS.

En faisant l’historique des premiers mouvements d’intérêt que les malheurs de cette dame m’ont inspirés, j’ai dû parler des lettres du mari qui achevèrent de me déterminer.

J’ai dû prouver, en les montrant, que le sieur Kornman, ayant désiré de voir son épouse en liaison intime avec un homme qu’il appelait son cher ami, auquel il croyait un crédit propre à rétablir sa fortune, avait brusquement renversé son ouvrage, et changé son projet en celui de perdre sa femme, à l’instant même où le ministre protecteur de son protecteur était tombé dans la disgrâce.

J’avais cru qu’il me suffisait d’imprimer simplement ses lettres; et comme ici le ridicule égalait au moins l’infamie, peut-être m’étais-je trop livré à cet ironique mépris, au sourire amer du dédain qu’excite une lourde bassesse. Mais, si le ton que j’avais pris déplaisait à quelques personnes, en avais-je moins démontré qu’un mari convaincu d’avoir écrit ces lettres à l’homme qu’il accusait d’avoir séduit sa femme était le plus vil des époux ?

Cette tâche remplie, je pensais qu’il ne me restait plus qu’à bien prouver mon dire sur les trois autres imputations qu’ils me faisaient dans leur libelle, lorsque cet imprudent mari, dans sa réplique à mon mémoire, s’est efforcé, sous la plume d’un autre, de donner le change au public, et de pallier sa conduite en prêtant à ses lettres un autre sens que celui qu’elles offrent, en m’accusant de les avoir tronquées, interpolées et transposées, en les appliquant, comme il peut, à une prétendue intrigue de sa femme avec certain jeune étranger, dont il avait pris, nous dit-il, son nouveau galant pour arbitre; ce qui est très-probable encore.

Or, moi qui ne veux rien laisser à désirer sur ces lettres, parce qu’elles jettent le plus grand

MÉMOIRES

jour sur l’homrne et sur la cause, et qu elles jugent le procès, je les transcrirai toutes, sans lacune et dans l’ordre des dates, à la suite de ce mémoire, comme pièces justificatives, telles que j’en ai pris au greffe l’expédition en bonne forme, après les avoir rapprochées du très-imprudent commentaire par lequel on a prétendu les expliquer et les justifier.

Avant de reproduire ces misérables lettres, n’oublions pas qu’à leur annonce le premier cri de l’adversaire fut d’imprimer étourdiment ces mots 1 :

« Le sieur de Beaumarchais a dit en particulier « à plusieurs de ses partisans, qui le répètent avec «affectation, qu’il a en sa possession plus de « quarante de mes lettres qui prouvent que j’ai été « le premier auteur des désordres de mon épouse.

« Il faut que ces lettres’aient été écrites depuis peu « par une personne qui a emprunté ma ressemblance ,

« car je n'en ai aucune idée. »

Emprunter la ressemblance du sieur Guillaume Kornman pour écrire des lettres de lui! Quel style et quelle défense! Tout est de la même force, et c’est pourtant là du Bergasse !

N’oublions pas non plus (car pour s’entendre il faut poser des bases), n’oublions pas que dans un écrit postérieur, en date du 27 mai 1787, publié par le même Kornman pour donner le change au public sur l’infamie du portier chassé de chez moi, qui a trouvé sa place en ce mémoire; toujours embarrassé des lettres que j’annonce, et dont on l’entretient souvent, nous dit-il, l’époux n’est plus aussi certain qu’un autre ait pris sa ressemblance ; et ces lettres, dont il n’avait d'abord aucune idée, il commence à penser qu’elles peuvent être de lui, puisqu’il me « somme de les faire imprimer , mais « tout entières. Je suis bien sûr, dit-il, que l’en- « semble de mes lettres , rapprochées des circon- « stances où je les ai écrites, suffira pour détruire de « telles imputations 2. »

Ainsi d’abord ces lettres sont d’un autre ; puis, forcé d’avouer qu’elles sont de sa main, il demande qu’on Jes dépose. Mais il n’a pris ce parti désastreux que parce qu’il savait dès lors que je les avais déposées. Puis, quand je lès imprime, quoiqu’il n’ait vu encore aucuns originaux, suffoqué par sa syndérèse, il lui faut boire l’amertume, non-seulement de les reconnaître, mais de les faire expliquer par le précepteur de son fils le moins gauchement qu’il se peut!

C’est cette explication d’un ennemi très-imprudent, d’un écrivain très-maladroit, qui complète ma preuve, et va les traduire au grand jour. Je supplie qu’on me suive avec une attention sévère. Chaque fois que je citerai les lettres de l’époux, les accolant à l’explication qu’ils en donnent, je

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