DES TORTS VIS-A-VIS DE VOUS, JE VOUS L’AVOUE
« mais enfin qui, comme moi, vous est attaché par « les liens du sang... Que deviendra-t-il donc,
« monsieur, si vous n’avez pas la bonté de lui « laisser toucher son revenu, qui consiste en dix- « huit cents livres de rente viagère?... Vos pro- « cédés vis-à-vis de ma sœur et moi, monsieur,
« votre honnêteté, me font espérer que vous vous « laisserez toucher en faveur de mon frère, etc. Je « sais qu’il n’est ni dans votre cœur ni dans votre « âme de mettre un père de famille au désespoir.
« Vous ne le voudriez pas. Si le souvenir de ses « torts apu vous inspirer un moment la vengeance, « je suis sûre qu’une voix intérieure vous dit: Sa « soeur était ma femme ; je dois lui pardonner. Ce « sentiment est celui que vous inspire votre sen- « sibilité, que je connais, de laquelle j’ose tout « attendre, et que j’implore, en vous priant d’être « bien persuadé des sentiments, etc.
« Très-obéissante, etc.
« Signé Aubertin. »
Qu’arrive-t-iJ ? Touché de sa prière, je donnai mainlevée de l’opposition que j’avais mise sur les rentes de son frère ; et je l’en ai laissé jouir depuis tranquillement jusqu’à sa mort, sans lui rien demander. Voilà celui qu’ils disent que j’ai fait mourir de douleur !
Le fils d’une des sœurs de ma femme m’écrit, me fait solliciter par tous ses amis et les miens d’avoir des ménagements pour lui, n’ayant, dit-il, jamais trempé dans aucun tort de ses parents envers moi. Qu’arrive-t-il ? Je lui remets généreusement le quart de ma créance sur lui; et l’acte notarié de cette bienfaisance, que j’ai remis à M. l’avocat général, porte l’expression de sa reconnaissance.
Une autre sœur de feu ma femme m’écrit la lettre suivante en novembre 1785, c’est-à-dire quatre années après l’obtention de mes trois arrêts, dont je n’avais fait aucun usage hostile contre eux tous. Cette lettre mérite d’être opposée tout entière aux impressions affreuses qu’ils ont voulu répandre sur le décès de ma première femme, à l’impression qu’elle aurait dû laisser à sa famille entière. Malheureux imposteur, lisez donc cette lettre.
Lettre de la demoiselle Aubertin à M. de Beaumarchais.
« Ce 23 novembre 1783.
« Depuis que nous avons eu l’honneur de vous « écrire, monsieur, nous nous étions flattés que « vous voudriez bien donner un jour à M. Angot « pour lui dire vos intentions, et terminer une af-
« faire que nous regarderons toujours comme très- « malheureuse et par ses suites et par la division « qu’elle a causée entre vous et nous ; division « d’autant plus sensible pour nous, monsieur, que « nous en sommes les victimes, sans que notre cœur « y ait jamais eu de part : enfin c’est une chose « faite'; le point essentiel à présent, c’est de régler « entre vous et nous d’une manière qui ne nous « oblige plus les uns ni les autres à rappeler des « temps malheureux : cela dépend de vous, mon- « sieur; et nous vous prions avec instance de vou- « loir bien nous marquer ce que vous exigez de « nous, pour que nous sachions à quoi nous en « tenir. Nous savons bien que votre arrêt vous « donne des droits ; mais vous connaissez notre « position et la médiocrité de notre lortune. Enfin, « monsieur, consultez votre cœur : il est bon, sensible , « généreux ; nous le connaissons tel , et c’est de lui « que nous attendons un traitement favorable : « vous avez tant de droits à la reconnaissance ! La « nôtre ne sera ni moins vive ni moins étendue ; notre « soin le plus cher sera de l’exprimer, et de saisir « toutes les occasions de vous en donner des « preuves. Daignez donc, monsieur, avoir égard « aux liens qui nous ont unis ; croyez qu'ils ont « gravé dans nos cœurs un sentiment que le temps « ni les circonstances n’ont point effacé. Puissent-ils « vous inspirer en notre faveur ! Nous osons l’es- « pérer, et que nous éprouverons les effets de la « bonté de votre âme. Nous attendons votre réponse « avec impatience, et vous prions instamment, « monsieur, de vouloir bien nous instruire de vos « volontés ; nous sommes persuadés qu'elles seront « dictées par votre générosité , et vous prions d’être « bien convaincu des sentiments avec lesquels « nous ne cesserons d’être, etc.,
« Monsieur,
« Votre très-humble et très-obéissante servante, « Signé Aubertin. »
Qu’arriva-t-il ? Moi, qui n’ai jamais résisté aux supplications ni aux larmes, j’ai consommé envers cette demoiselle, dont la sœur venait de mourir, l’acte de bienfaisance que je leur avais promis à toutes deux, par lequel je consens qu’elle jouisse, sa vie entière, de toutes les sommes qu’elle me doit; et la vive expression de sa reconnaissance esjt consignée dans ce traité, remis avec les letires à M. l’avocat général. Et c’est ainsi que je me suis vengé d’une persécution de dix années, pendant lesquelles mes biens, mes revenus, mes meubles, avaient été saisis dix fois. C’est ainsi que je me suis vengé de presque tous mes débiteurs.
A défaut de moyens, ces horreurs clandestines se sont répétées sourdement dans tous les procès qu’on m’a faits, et que j’ai tous gagnés avec éclat, n’en ayant jamais fait moi-même à aucun de mes débiteurs.
Dans les deux procès intentés, l’un par l’héritier
MÉMOIRES
Duverney, et l’autre parle sieur Goëzman, pendant que les Aubertin me plaidaient avec rage ; forcé de me défendre moi-même, les avocats d’alors me refusant leur concours, je fis à mes ennemis la provocation contenue dans mon second mémoire contre le sieur Goëzman, en 1773. Le frère, le beaufrère, le neveu, toutes les sœurs de feu ma première femme, étaient vivants alors. Ils me plaidaiént avec fureur. Je les provoquai fièrement ; mais aucun d’eux n’osa répondre.
Il était réservé à ce lâche Kornman, à cet affreux Bergasse, de chercher à noircir ma jeunesse si gaie, si folle, si heureuse, après trente-trois ans d’une vie sans reproche passée à Versailles, à Paris, et partagée, aux yeux de tous, entre les affaires et les
Je n’ajouterai plus qu’un mot : il est le cri de ma douleur. Justice, ô magistrats! justice! Vous me la devez : je l’attends de votre honorable équité.
Signé Caron de Beaumarchais.
M-. Dambray, avocat général.
Me Pelletier, 'procureur au parlement.