PIERRE-AUGUSTIN CARON BEAUMARCHAIS A LA CONVENTION NATIONALE
Londres, ce 16 décembre 1791, l’an 1er de la république.
Citoyen président,
Quand le législateur Chabot, dans l’assemblée nationale, et devant beaucoup de ses membres qui depuis ont passé dans cette convention, me dé-
nonça comme ayant dans mes caves soixante mille fusils cachés, dont la municipalité, dit-il, avait parfaitement connaissance, il commit un délit public qui serait devenu d’une terrible conséquence, si l’assemblée, sur la foi de ce membre, et sans preuve, se fût hâtée de me décréter d’accusation, comme vous l’avez fait sur la foi du législateur Lecointre, et sans que l’on m’ait entendu.
Les conséquences, dis-je, en eussent été terribles, car j’étais alors à Paris; et soixante mille fusils supposés dans mes caves me faisaient plus que soupçonner de trahison contre la France. Le peuple, épouvanté par tous les genres de terreurs, m’aurait massacré sans pitié, car il n’eût pas douté qu’on ne vous eût fourni les preuves de cette déclaration atroce, puisque vous aviez prononcé sur-le-champ contre moi le décret d’accusation ; heureusement vous ne l’avez pas fait alors.
Qui me sauva de cet affreux péril, qu’un mensonge avait enfanté? Un autre mensonge innocent, à l’instant proféré par un membre de l’assemblée, aussi mal instruit que le législateur Chabot. « Je sais ce que c’est, vous dit-il : c’est un traité conclu avec le ministère ; il y a trois mois que ces fusils nous sont livrés. »
Le fait de cette livraison était tout aussi faux que l’autre, et je me dis en l’apprenant : « Grand « Dieu ! si toutes nos affaires sont traitées avec ce « désordre, avec cette légèreté, où es-tu donc , ô « pauvre France? La vie du plus pur citoyen lui « peut être arrachée par la fureur, la malveil- « lance, ou seulement la précipitation. Mais si la « vie d’un homme et le malheur d’une famille se « perdent dans l’immensité des maux qui nous « accablent, quel pays libre, ou même assujetti, « peut rester la demeure d’un être raisonnable, « quand des crimes pareils s’y commettent impute nément? » Voilà ce que je dis alors ; pourtant je restai dans Paris.
Sauvé d’un aussi grand danger, je n’aurais pas même relevé la faute du législateur, si plusieurs menteurs littéraires (ce n’est point littéraires, c’est journaliers que je veux dire) n’eussent pas à l’instant, comme ils font aujourd’hui, dénaturé le fait, en envenimant bien la délation du législateur Chabot, et taisant au peuple abusé le correctif qu’un autre y avait mis , quoiqu’il se fût trompé luimême.
Déjà l’on avait placardé sur tous les murs de mon jardin que non-seulement j’avais les soixante mille fusils cachés, mais que c’était moi seul qui faisais forger les poignards avec lesquels on devait assassiner le peuple. Sauvez-vous ! disaient mes amis : vous y périrez à la fin. Moi qui ne me sauve jamais tant qu’il me reste une défense, je fis afficher dans Paris ma réponse au législateur Chabot , beaucoup moins grave, en apparence, que le fait ne le comportait; mais je parlais au peuple, et l’on
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avait fait parmi nous un tel abus du style injuriel, qu’il en avait perdu sa force. Je crus donc que la vérité, que la raison, assaisonnée d’un peu de douce moquerie , était ce qui convenait le mieux pour bien classer mon dénonciateur. Le peuple lut et rit, et fut désabusé ; et moi je fus sauvé encore cette fois-là.
Mais ceux qui avaient mis le législateur Chabot en œuvre ne rirent point de mon dilemme ; ils me gardèrent toutes les horreurs dont ils se rassasient encore, et celle-ci n’est pas une des moins piquantes pour eux.
Posons maintenant la question.
Ai-je été traître à ma patrie ? ai -je cherché à la piller comme les gens qui la fournissent... ou la font fournir, c’est tout un? C’est ce que je m’apprête à bien éclaircir devant vous, ô citoyens législateurs ! car je ne vous fais pas l’injure de supposer qu’après m’avoir décrété sans m’entendre , c’est-à-dire qu’après avoir mis ma personne en danger, ma famille dans les pleurs, mon crédit en déroute, et mis mes biens en saisie, sur quatre phrases indigestes d’un dénonciateur trompé , vous repousserez mes défenses, dont cétte pétition est Ja première pièce. Elles sont les défenses d’un trèsbon citoyen, qui ne le prouverait pas moins à la face de l’univers, qaand vous ne V écouteriez pas; ce que je ne présume point, car la justice est d’intérêt commun. Et, croyez-moi, législateurs, dans l’état où sont nos affaires, il n’en est pas un parmi vous dont la tête, aujourd’hui garantie, ne puisse un jour courir l’horrible chance que la scélératesse aposéesur la mienne. Jugez-moi sans faveur, c’est tout ce que je demande.
Le citoyen Lecointre , excellent patriote, et point méchant homme, dit-on, mais sans doute un peu trop facile à échauffer sur les objets qui blessent l’intérêtdu peuple, trompé lui-même étrangement, vient de tromper la Convention par une si triste dénonciation, que, dans la partie qui me touche, il n’est pas une seule phrase qui ne soit une fausseté.
Après avoir parlé de certain marché de fusils, qui s’était fait, dit-il, sur le pied de huit francs , avec de certains acheteurs qui, n’ayant point payé leurs traites, furent évincés très-justement, le citoyen Lecointre, sans même vous apprendre si ces huit francs étaient en assignats, argent de France, ou florins de Hollande, la première chose cependant qu’un homme exact eût dù vous dire, arrive brusquement à moi :
« Beaumarchais, vous dit-il, s’empara de ce marché ( jamais , Lecointre , jamais je ne m’en suis emparé). Il acheta ces fusils à raison de six livres {jamais); fit partir deux vaisseaux du port de la Haye, chargés de ces fusils [jamais). Mais ils furent arrêtés dans le port de Tervère par ordre de Provins et compagnie , premier acheteur (jamais), et qui n’a pas voulu céder son marché à Beaumarchais (jamais). Celui-ci a reconnu son droit (jamais).
Et cependant il a feint que ses deux vaisseaux avaient été arrêtés par ordre du gouvernement hollandais (jamais); et, en conséquence, a réclamé une indemnité de cinq cent mille francs ( jamais , au grand jamais); indemnité qu’z7 a obtenue (jamais, jamais } jamais ; pas un mot de vrai à tout cela).
« Lecointre lit ensuite la teneur du marché passé « entre Beaumarchais et les ministres Lejard et « Chambonas: il conclut à Y annihilation du marché, « et au décret d’accusation contre Beaumarchais.
«Après une légère discussion (grand Dieu! légère ! « et il s’agit de la vie d'un bon citoyen !), l’annihi- « lation du marché et le décret d’accusation sont « prononcés. »
O citoyens législateurs! je viens de copier mot à mot le Moniteur du jeudi 29 novembre (car je n ai de public, sur ces faits, que ce Moniteur que je cite, et une sottise de Gorsas qui trouvera sa place ailleurs). Je Je copie à Londres, où des avis certains de l’infamie qui se tramait m’ont fait accourir de la Raye pour en apprendre les détails, que l’on n’osait m’envoyer en Hollande, où l’on dit que la liberté des personnes dont on veut payer la capture n’est pas si sûre qu’en Angleterre.
Je viens de lire à Londres tout le tissu d’horreurs qu’on m’y a fait passer de France. Mais cet objet est réservé pour le mémoire dont je m’occupe, et qui vous est destiné, législateurs si cruellement abusés par l’un de vous qui l’a été luimême, et qui regrettera bien, quand il aura lu mes défenses, de s’être fait le crédule instrument delà méchanceté d’une horde que mon devoir est de bien démasquer.
Aujourd’hui je ne dois répondre qu’au paragraphe du Moniteur.
Prenant l’article phrase à phrase, je déclare : 1° que je ne me suis emparé du marché de personne , relativement aux fusils de Hollande; que je résistais par prudence aux prières qui m’étaient faites de procurer ce bien à mon pays, et que la certitude acquise que ces soixante mille fusils pouvaient bientôt passerons les mains de nos ennemis, seule éveilla mon inquiétude et mon patriotisme; que cette inquiétude me fit arrher , sans les acheter, tous ces fusils, eu couvrant les nouveaux marchés entamés, soumettant aux plus fortes peines le vendeur, si l’on en écartait un seul pour le service d’aucune puissance avant d’avoir reçu mes dernières paroles; ce qui arrêta ces marchés jusqu’à ce que j’eusse conféré sur le plus ou moins de besoin que ces armes pouvaient nous faire, avec le ministre de Graves , à qui je rendrai hautement la justice qui lui est due : car depuis la révolution, tout entier à la chose publique, je n’épouse aucune faction.
2° Je déclare que je n’ai point acheté ces armes à raison de six livres le fusil. La seule vue du traité, très-civique, par lequel je suis resté maître de disposer des armes en faveur de la France, vous mon-
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trera, ô citoyens, ou l’erreur ou l’horreur de cette funeste imputation.
30 Je déclare que je ri ai point fait partir deux vaisseaux du port de la Haye : 1° parce qu’il n’y a point de port à la Haye , ce qui n’est de leur part qu’une ignorance géographique; 2° parce que ces fusils ont passé directement des citadelles de Malines et Namur dans les magasins du vendeur, qui depuis sont les miens, à Tervère en Zélande, par charrois, et sur des bélandres, et non sur desvaisseaux à moi. Cette annonce est aussi ridicule que si l’on disait, législateurs, que j’ai fait venir ces fusils de Versailles à Paris sur des vaisseaux de la rivière de Somme, en passant par Bordeaux. La Zélande est plus près de Bruxelles que de la Haye, où il n’y a point de port , comme tout le monde sait, excepté ces messieurs.
4° Je déclare que jamais ces fusils ri ont été ni pu être arrêtés dans des vaisseaux à moi (où ils n’ont jamais été), ni dans mes magasins, où ils ont toujours demeuré, par un nommé Provins, ni par aucun autre homme qui prétendît avoir droit sur ces armes: car personne n’a droit sur aucune marchandise (comme M. Lecointre le sait) que celui qui, l’achetant, la paye ; et c’est ce que j’ai fait moi seul, exclusivement à tous autres.
5° Je déclare que jamais ni un nommé Provins, ni aucun autre acheteur de ces armes, sans les payer antérieurement à mon traité (car ils sont au moins cinq ou six) ; je déclare, dis-je, qu’aucun n’a été dans le cas de me céder le droit qu’il n’avait pas sur aucune demande que je lui en aie faite.
11 est aussi trop ridicule de me faire acheter, à moi, haut négociant français, des armes d’un étranger, à qui jeles ai bien payées, pour me faire jouer ensuite, à la Convention nationale, le stupide rôle du solliciteur des prétendus droits d’un failli.
Je déclare à mes juges, et je le prouverai, qu’après avoir loyalement traité avec le seul et vrai propriétaire de l’acquisition des fusils, aux conditions civiques et honorables qui je mettrai sous vos yeux, citoyens ; qu’après les avoir bien payés, il 11’est resté d’autres difficultés, sur l’extradition de ces armes du port de Tervère pour le Havre, que celles : 1° que le gouvernement de Hollande, vivement sollicité par celui de Bruxelles, m’a suscitées, non par haine pour ma personne, mais dans l’espoir de nuir eh notre France, au service de laquelle ils présumaient que ces armes étaient consacrées.
2° Je vous déclare, et je le prouverai encore, que des difficultés bien plus insurmontables, provenant de Paris, du fond de ces intrigues que l’on appelle en France les vilenies bureaucratiennes , n’ont cessé d’arrêter cette importante cargaison d’armes, depuis le 3 avril jusqu’au 16 décembre où j’écris , dans mes magasins en Zélande, par toutes les voies odieuses que j’expliquerai fort au long; et que, plus malveillants que la Hollande et que l’Autriche, ils ont forgé tous les obstacles qui