‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 611 sur 803 · DES NEUF MOIS LES PLUS PÉNIBLES DE MA VIE · texte numérisé non relu

DES NEUF MOIS LES PLUS PÉNIBLES DE MA VIE

Le vieux Lamothc-Houdart, sortant un soir de YOpéra, soutenu par un domestique, marcha sans le vouloir sur le pied d’un jeune homme, qui lui asséna un soufflet. Lamothe -Iloudart lui dit avec modération, devant les spectateurs surpris: Ah! monsieur, que vous allez être fâché quand vous saurez que je sms aveugle ! Notre jeune homme, au désespoir de sa brutale étourderie, se jeta aux pieds du vieillard, lui demanda pardon en présence de tout le monde, et le reconduisit chez lui. Depuis lors il lui voua la plus respectueuse amitié.

Or maintenant, Lecointre, écoulez-moi. Pendant que j’étais en Hollande à servir la patrie sans que

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je vous aie blessé, vous m’avez fait un outrage public aussi sensible au moins que celui de Lamothe-IIoudart. Je veux imiter sa conduite ; et, sans m’irriter contre vous d’une si grande légèreté, que je suppose involontaire, je vais me contenter de vous montrer, et à toute la France, combien je suis irréprochable, et quel vieillard vous avez outragé. La Convention nationale, après nous avoir entendus, jugera qui des deux a mieux fait son devoir : moi, de bien justifier un citoyen calomnié ; vous, de lui offrir les regrets d’un accusateur imprudent.

Je vous préviens d’une autre chose. Depuis quatre ans je vois avec chagrin faire un si grand abus de phrases déclamatoires, les substituer partout, dans les plus grandes causes, aux preuves nettes, à la saine logique, qui éclairent seules les juges et satisfont les bons esprits, que je renonce exprès à tous les ornements du style, à toute espèce de parure, qui 11e servent qu’à éblouir, et trop souvent à nous tromper. Simple, clair et précis, voilà ce que je désire être. Je détruirai par les seuls faits les mensonges de certaines gens dont ma conduite un peu trop fière a déjoué la cupidité.

Le fond de cette affaire étant de haut commerce, d’une part, et d’administration, de l’autre : si j’y ai mêlé de la mienne un grand fonds de patriotisme, et si tous les gens qui m’accusent ont fait céder le leur à de sordides intérêts, c’est ce que les faits montreront.

Et ne commençons point, comme on fait trop souvent, par juger quatorze ministres, dans les mains de qui j’ai passé si douloureusement depuis le mois de mars dernier; moi qui avais juré de n’en jamais voir aucun ! Gardons-nous bien de les juger sur ce que les uns furent choisis par le roi, et les autres par l'assemblée. Cette manière est trèsfautive. C’est sur ce qu’ils ont fait que nous les jugerons, comme nous voulons qu’on nous juge. Ces deux pouvoirs alors composaient la constitution. Forcé d’avoir affaire à tous ceux qu’on nommait aux places à mesure qu’ils s’y présentaient, j’ai pu juger, non à leurs opinions, qu’aucun ne m’a communiquées, mais seulement à leur conduite, lesquels, dans l’affaire des fusils, ont servi la chose publique, ou n’ont travaillé qu’à lui nuire. Je leur ferai justice à tous.

Ces quatorze ministres simultanés ou successifs sont MM. de Graves, Lacoste , Bumouriez, Serran, Clavière, Lajard, Chambonas, d' Abancourt, Bubouchage, Sainte-Croix ; puis Servan et Clavière, une seconde fois; puis Lebrun : ah! Lebrun ! et Pache le dernier.

Quand tous auraient été très-équitables, on peut juger combien une lanterne magique à personnages si rapides eût été fatigante a suivre, obligé que j’étais de les instruire, à mesure qu’ils passaient, des objets entamés, puis laissés en arrière : ce que très-peu même écoutaient. Jugez lors-

que la malveillance, sans vouloir même nous entendre, les a fait tourner contre moi ! Alors il s’est formé un choc d’idées insupportable; un débat éternel, sans connaissances et sans principes ; des bêtises contradictoires , funestes à la chose publique; des injustices accumulées, bien au delà de ce qu’un homme peut supporter ou qu’un citoyen doit souffrir dans un pays de liberté ; l’impatience et l’indignation me surmontant à tout moment, et la plus importante affaire abîmée par ceux mêmes qui devaient le plus la soutenir. Voilà le tableau dégoûtant que je dois mettre au plus grand jour. Fermons les yeux sur le dégoût, et dévorons la médecine.

Depuis longtemps retiré des affaires, et voulant mettre un intervalle entre le travail et la mort, je les repoussais toutes, importantes ou légères : car, par un long usage, toutes aboutissaient encore à mon désœuvré cabinet. Au commencement de mars dernier, un étranger m’écrit, et me demande un rendez-vous, au nom de mon patriotisme , pour une affaire, me disait-il, très-importante pour la France ; il insista, se présenta chez moi, et me dit :

Je suis propriétaire de soixante mille fusils, et je puis, avant six mois, vous en procurer deux cent mille. Je sais que ce pays en a très-grand besoin. — Expliquez-moi, lui clis-je, comment un particulier comme vous peut être possesseur d’une telle quantité d’armes. — Monsieur, dit-il, dans les derniers orages du Brabant, attaché au parti de l’empereur, j’ai eu mes biens incendiés et fait des pertes considérables; l’empereur Léopold, après la réunion, pour me dédommager, m’a concédé l’octroi et le droit exclusif d’acheter toutes les armes des Brabançons, et soumis à la seule condition de les sortir toutes du pays, où elles portaient de l’ombrage. J’ai commencé par recueillir tout ce qui en était sorti des arsenaux de Malines et Namur, vendues par l’empereur à un négociant hollandais, qui, les ayant déjà vendues à d’autres, sans qu’elles lui eussent été payées, a consenti, pour sa partie, à ce que cession m’en fût faite ; et moi je ne les ai acquises que pour en faire une grande affaire, ayant l’octroi de tout le reste qui existe en Brabant.

Pour pouvoir acquérir celles-là, n’étant point assez avancé, j’ai pensé que je devais vendre une partie de celles que j’ai, pour établir une navette. Mais des brigands français, qui m’en ont acheté de trente-cinq à quarante mille, m’ont trompé: ils m’ont donné leurs traites, et ne les ont point acquittées. Après bien des tourments, je suis rentré en possession du tout; et l’on m’a conseillé de m’adresser à vous, en vous offrant les deux cent mille au moins que j’ai, ou que j’aurai bientôt, si vous voulez prendre le tout, en me mettant à même de les payer successivement; sous la seule condition que vous ne direz point que ces armes sont

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pour la France, ce qui ferait ôter sur-le-champ l’octn ; que j’ai pour les acheter, et, dans les bruits de guerre qui courent entre la France et l’empereur, me ferait disgracier et même courir des risques personnels, dans un temps où l’on sait qu’il ne tient qu’à moi d’en céder, à bon prix, une forte partie aux émigrés français, qui en demandent.

Je résistai, je refusai. En s’en allant il dit qu’il m’en ferait presser par des gens très-considérables, parce qu’on lui avait dit que j’étais le seul homme qui pût traiter l’affaire en grand, et qui fût assez patriote pour la faire marcher rondement.

Trois jours après je reçus une petite lettre amicale du ministre Narbonne , que je n’avais point vu depuis qu’il était à la guerre, par laquelle il me priait de passer chez lui, ayant, me disait-il, quelque chose à me communiquer.

M’imaginant qu’il s’agissait de ces deux cent mille fusils, je refusai tout net d’aller à l’hôtel de la Guerre, quoique je n’aie pas eu depuis l’occasion de savoir s’il s’agissait ou non de ces fusils.

M. de Narbonne fut remercié; M. de Graves lui succéda. Les vives sollicitations de mon Flamand recommencèrent. Un homme de mes amis, qui connaissait ce Bruxellois, m’assurant qu’il était un honnête homme, m’invita d’autant plus à ne pas l’éconduire, que si cette forte cargaison d’armes glissait à mon refus aux ennemis de la patrie , et que l’on vînt à le savoir, on me ferait passer pour un très-mauvais citoyen. Cette réflexion m’ébranla. Il m’amena le Brabançon, à qui je dis :

Avant de prendre aucun parti, puis-je obtenir de vous deux choses avec franchise : la preuve, au gré d’un homme de loi, que les armes sont bien à vous ; et l’engagement solennel, sous les peines pécuniaires les plus considérables, qu’aucune de ces armes ne sera jamais détournée au profit de nos ennemis , quelque prix que Von vous en offre ? — Oui, monsieur, dit-il à l’instant, si vous vous engagez à me les prendre toutes pour la France.

Je dois la justice à cet homme, qui est un libraire de Bruxelles, avec qui, dans l’immense affaire du Voltaire, mon imprimeur de Kehl avait eu des relations, qu’il me donna sans hésiter la preuve que je lui demandais et l’assurance que j’exigeais.

Eh bien ! lui dis-je, renoncez donc à toutes les propositions qu’émigrés ou ennemis peuvent faire; et moi, en attendant que j’en puisse conférer avec M. de Graves, je les arrête sans les acheter, vous promettant un dédommagement si quelque obstacle empêche de conclure. Combien voulez-vous de vos armes ?

Si vous les prenez toutes en bloc, dit-il, et telles que je les ai achetées, vous chargeant de payer les réparations, tous les frais de magasinage, de fret, de droits, de tous voyages, etc., vous les aurez pour cinq florins. — Je neveux pas, lui dis-je,

acheter vos fusils en bloc, parce que je ne puis les vendre ou les placer en bloc moi-même. Il nous faut, au contraire, un choix de bonnes armes. — En ce cas, me dit-il, vous les payerez donc plus cher, car il faut que celles que je vends me payent celles qui me resteront, avec mon bénéfice sur toutes: car j’ai beaucoup perdu, monsieur.

— Je ne veux les payer ni plus cher ni moins cher, lui dis-je : en affaires, autant que je puis, j’amalgame toujours avec mon intérêt l’intérêt de ceux que j’emploie. Voici quelle pourra être ma proposition : Si j’achète, je couvrirai noblement et très-net toutes les dépenses déjà faites, les primes dues ou bien payées, ce qu’il faut même pour désintéresser les personnes qui vous font offre ; s’il y a quelque chose d’entamé, tous les frais à venir éventuels ou fixés, de quelque nature qu’ils soient, ou publics ou secrets, pour marcher à la réussite. Puis, divisant les bénéfices en trois parties, deux seront partagées entre nous par égale portion : l’une payera vos soins dans l’étranger; et l’autre, mes travaux en France; la troisième part tiendra lieu des avances, des risques, de l’argent gaspillé, des justes récompenses que je devrai donner à tous ceux qui concourront au plus grand succès d’une affaire qui me touche beaucoup plus par son utilité patriotique que par le bénéfice qu’elle peut procurer, et dont je n’ai aucun besoin.

Alors je lui montrai le projet d’acte, qu’il accepta dans son entier, qui depuis fut notarié, sans qu’on y changeât un seul mot.

Lisez-le donc, Lecointre, avant d’entrer dans les détails qui concernent M. de Graves, et que sa lecture détruise toutes ces lâches imputations que j’aie jamais voulu disposer de ces armes, ni moi ni mon vendeur, pour les ennemis de l’État ; et, lorsque vous l’aurez bien lu, nous traiterons en nobles négociants la question de savoir si j’ai pillé ou voulu piller mon pays.

Maintenant, Lecointre, si vous l’avez bien étudié, n’êtes-vous pas un peu surpris d’y voir qu’au lieu d’avoir payé ces fusils-là six francs (comme vous l’avez affirmé sans le savoir et sur la foi d’autrui), je m’oblige au contraire de payer à mon vendeur, ou en son acquit, tous les fusils aux prix d’acquisition, et de l’acquitter de toutes choses ; de lui payer en outre tous les frais de transport et tous les autres frais : tous les frais de réparations, magasinage, caissons et autres , etc., de quelque nature qu’ils soient, sauf à trouver après, comme je pourrai, sur la partie triée vendue , le bénéfice légitime à faire sur le bloc acheté, dont une partie inconnue peut rester et être perdue?

N’y a-t-il pas aussi quelque légère contradiction entre votre rapport si dénonciateur, et ces mots-là de mon traité d’acquisition des armes : « M. de « Beaumarchais, qui se charge de ne vendre et « céder lesdites armes qu’au gouvernement Iran-

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« çais, et pour le service de la nation dans le « maintien de sa liberté, aura seul le droit de « conclure, etc.? » De sorte que, si j’avais été assez malavisé pour vouloir vendre ces armes à d’autres qu’aux Français, en relevant chez le notaire cet acte si patriotique, et surtout si obligatoire, on aurait pu se croire en droit de me donner pour traître à la patrie, et de me faire subir en conséquence tous les tourments que j’ai soufferts pour avoir été, malgré tous (comme on ne le verra que trop), presque le seul bon patriote de l’affaire de ces fusils.

Et dans un autre article, Lecointre , n’êtes-vous pas encore un peu fâché contre vous-même quand vous voyez ces mots (c’est le sieur la Hogue , mon vendeur, que j’y fais parler): « Et il s’interdit,

« sous la peine de perdre son intérêt entier dans « les bénéfices de l’affaire, de vendre et livrer un « seul fusil ou autres armes pour le service d’au- « cune autre puissance que pour celui de la na-

« TION FRANÇAISE, A LAQUELLE M. DE BEAUMARCHAIS « ENTEND CONSACRER LA TOTALITÉ DE CES FOURNI- « TURES? »

Consolez-vous, Lecointre, des chagrins que vous me causez, car ils vous ont trompé comme dans une forêt.

Et sur la qualité des armes ! « M. de la Hogue se « soumet, et prend, envers M. de Beaumarchais, « l’engagement de n’acquérir que des armes de « bonne qualité, et propres au service militaire, « sous peine... » Oh ! la plus forte, etc.

Pouvais-je faire mieux, ne pouvant aller, moi Français patriote, en Brabant, me faire hacher, que de soumettre mon vendeur à la perte totale des choses mal choisies?

Croyez donc, Lecointre , que le zèle le plus pur peut nous causer souvent bien des regrets, surtout dans des fonctions aussi augustes que les vôtres, quand on ne se met point en garde contre les suggestions des fripons! Le bon jeune homme du vieux Lamothe-Houdart fut, comme vous, désespéré du soufflet qu’il avait donné à ce vieillard si peu coupable; et le vieillard lui pardonna.

Maintenant que l’acquisition me paraît assez éclaircie, passons à mon traité avec le ministre de Graves.

Le contrat qui formait l’achat n’était encore que minuté, quand je fus voir M. de Graves : car, si notre nation n’avait pas besoin d’armes, il était inutile que je me donnasse des soins pour lui en procurer autant, et surtout que je prisse un engagement positif avant d’avoir reçu la parole du ministre ; et comme il était clair qu’un si grand parti de fusils ne pouvait convenir qu’à la France ou à ses mortels ennemis, il fallait bien que le ministre me dît très-positivement : J’en veux oû Je n’en veux pas, avant de notarier l’acte de mon acquisition; et qu’il me le dît par écrit, afin qu’en cas de son refus, rompant à l’instant le marché dont je ne

voulais que pour nous, et nullement pour le revendre à d’autres, ce qui (pour le dire en passant) est bien plus patriote que négociant cupide; afin, dis-je, qu’au cas du refus du ministre, je pusse un jour prouver aux malveillants (et Von voit s’il m’en a manqué) que j’avais fait l’acte d’un zèle pur; et non, comme on l’a clabaudé cent fois, que « je « n’avais acquis ces armes que pour en enrichir « nos ennemis à nos dépens, et trahir ainsi mon « pays en ayant l’air de vouloir le servir. » C’est ici que les preuves de mon patriotisme abonderont jusqu’à satiété.

M. de Graves (il faut le dire) reçut mon offre en bon citoyen qu’il était. Ah! dit-il, vous me demandez s’il nous fait faute de ces armes? Tenez, monsieur, lisez ; voilà pour vingt et un millions de soumissions de fusils, sans que, depuis un an, nous ayons pu en obtenir un seul, soit par la faute des événements, soit par la brouillonnerie ou la mauvaise foi de tous ceux qui traitent avec nous ; et quant à vous, si vous m’en promettez, je compte beaucoup sur les vôtres. Mais seront-ils bons, vos fusils? — Je ne les ai pas vus, lui dis-je; j’ai exigé du vendeur, sous des conditions rigoureuses, qu’ils pussent faire un bon service. Ce ne sont point des armes de vos derniers modèles, puisqu’elles ont servi dans les troubles des Pays-Bas : aussi ne vous coûteront-elles pas ce que vous payez pour les neuves. — Combien vous coûtent-elles? dit-il. — Je vous jure que je l’ignore, parce qu’étant achetées en bloc , et vous les livrant au triage , il faudra leur donner un prix, non pas en masse , mais à la pièce; et cela n’est pas facile à faire. Je les ai seulement arrhées. On en demandait cinq florins, si je prenais tout le marché en bloc, me chargeant des frais ultérieurs. Mais moi, je ne veux point de bloc ; je voudrais, au contraire, faire entrer l’intérêt du vendeur dans le nôtre, et qu’il trouvât son plus grand gain dans sa meilleure fourniture. Mais, si j'entends faire un triage, il veut les vendre bien plus cher.

Voilà les modèles, à peu près tels qu’il me les a présentés : soixante mille sont prêts; en trois ou quatre mois après cette livraison, les deux cent mille arriveront. Et ce n’est point ici une affaire de maquignonnage, c’est un traité de haut commerce que je veux vous faire adopter ; vous prévenant, monsieur, que si je dois passer par vos bureaux, je me retire dans l’instant. D’abord vous les payeriez trop cher, car il faudrait des paragoinfes, et ce serait un tripotage à n’en pouvoir jamais sortir. — Eh bien ! me dit M. de Graves, il ne s’agit plus que du prix. J’en donnerai vingt-deux livres en assignats.

— Monsieur, lui répondis-je, ne me parlez point d’assignats, nous ne pourrions pas nous entendre. S’il s’agissait d’une marchandise de France, l’assignat y ayant un cours forcé comme monnaie, nous saurions ce que nous ferions; mais cette

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monnaie n’a pas de cours en Hollande pour des fusils, ce sont des florins qu’il y faut. On ne saurait même établir un cours de vos assignats aux florins, puisque, ne devant me payer ces fusils que [dans deux ou trois mois après leur livraison, ni vous ni moi ne pouvons deviner ce que les assignats, qui perdent aujourd’hui trente-cinq pour cent contre nos écus, lesquels supportent encore la défaveur du change contre florins ; on ne sait, dis-je, ce que les assignats pourront perdre contre florins le jour que vous me payerez les fusils.

Vous ne voudriez pas non plus, si dans trois mois les assignats perdaient quatre-vingt-dix pour cent, me payer quarante mille louis avec quarante mille francs de valeur effective. — Non, sans doute, me dit-il. — Eh bien! monsieur, laissons les assignats, traitons en florins, je vous prie; et comme je sais bien que vous n’aurez en fin de compte que des assignats à m’offrir, qu’il soit bien spécifié que je ne suis tenu de les recevoir en payement qu’au cours contre florins du jour où vous me payerez les armes.

— Oh! mais je n’entends rien, me dit M. de Graves en riant, à tous ces comptes de change et de florins. — Je vous l’apprendrais bien, lui dis-je; mais vous ne devez pas m’en croire, moi qui puis être soupçonné d’avoir un intérêt très-différent du vôtre. Connaissez-vous quelque banquier en qui vous ayez confiance? priez-le de passer chez vous, je poserai la question devant lui.

Le ministre manda M. Perregaux, qui vint. J’établis devant lui la question des florins telle que je viens de la décrire, en lui disant qu’il ne s’agissait point encore du plus ou moins d’argent à donner pour le prix des fusils, mais seulement de la meilleure manière de faire à telle époque fixe un payement exact, à quelque prix que nous nous accordions. Je voudrais bien, lui dis-je, faire entendre an ministre que, quelque soit alors gain ou perte des assignats, cela ne doit point me toucher ; que c’est ce qu’on peut appeler la part au diable de l’affaire : car du vendeur ni de l’acheteur personne ne profitant de cette perte-là, l’affaire seule doit en porter le poids. Il est bien clair que moi je dois payer chez l’étranger au plus fort change, en bons florins de banque, dont la valeur est reconnue partout; au lieu que l’assignat que le ministre m’offre n’a chez les étrangers qu’une valeur fictive, soumise à la variation de tous les vents fougueux des événements politiques. M. Perregaux convint que j’avais parfaitement raison de m’assurer le change, et nous conseilla fort de terminer, à quelque prix que nous convinssions pour les armes.

Lui retiré, le ministre me dit qu’il ne pouvait prendre sur lui de changer ainsi les usages; mais qu’il en conférerait avec le comité militaire de V Assemblée nationale. — En ce cas-là, monsieur, faisons le thème en deux façons : je vous propose un

prix net en florins, payable au cours en assignats ; ou, si vous l’aimez mieux, prenez sur vous tous les risques, les frais futurs qu’on doit payer encore, avec ceux que j’acquitte aujourd’hui. Donnez le gain qu’il faut à mon vendeur, et qu’il exige; et donnez-moi, à moi, une honorable commission : je vous en laisse absolument le maître1.

Il alla consulter le comité militaire. (Et voilà donc déjà des comités consultés sur ces armes. Aucune circonstance de cette grande affaire n’ira sans ces consultations.) Puis il m’envoya chercher pour me dire que le comité était d’avis qu’il ajoutât plutôt quelque chose au prix des fusils, que de rester chargé de l’éventualité des dépenses à faire, ni même de payer en florins; qu’enfin il ne pouvait traiter qu'en assignats. — Eh bien! monsieur, lui dis-je, à la bonne heure, en assignats ; mais fixons au moins leur valeur pour toujours, au cours qu’ils ont aujourd’hui : nous ne pouvons qu’ainsi savoir ce que nous ferons ; sans cela vous me feriez jouer, en vous les vendant, ces fusils, à la grosse aventure , et Dieu sait à quelle valeur un pareil risque de payement, une telle éventualité devrait faire monter ces armes! et joignez-y encore la différence d’avoir acheté forcément soixante mille fusils en bloc , et de les revendre au triage, sans savoir ce qu’on rejettera. Il m’est impossible, monsieur, de courir à la fois tant de hasards, de pertes, si le prix que vous en donnez ne couvre tous ces risques, qu’on ne sait comment évaluer. Je vous ai proposé les risques à votre charge, et de j me contenter d’une commission, les gains démon j vendeur compris; vous ne voulez entendre qu’à votre façon de compter. Cherchons encore une autre forme.

Vous avez augmenté avant-hier les marchés de vos fusils neufs de vingt-quatre liv. , où ils étaient arrêtés en écus, à vingt-six liv. argent, pour qu’on n’y perdît point. Mettons une juste proportion entre les fusils neufs et les miens, quoiqu’il y en ait, m’a-t-on dit, une partie de la belle fabrique de Culembourg, tout neufs, qui valent autant que vos meilleures armes.

Le ministre se consulta avec le comité sans doute, me fit revenir plusieurs fois, et puis me proposa enfin trente liv. fixes en assignats, à tous mes risques. Je fis mon calcul en florins, et je vis qu’au cours de ce jour cela mettait chaque fusil au prix de huit florins huit sous, si ce prix-là eût été fixe en quelque temps que l’on payât, prévoyant bien que tous frais acquittés, toutes éventualités prévues, pourraient, à vue de pays, faire monter l’acquisition de ces fusils, rendus en France, de six florins à six florins et demi : mon homme alors avait son bénéfice, et moi de quoi couvrir les retards et les risques; enfin, c’était un marché net.

1. Je remis un mémoire secret au ministre pour les comités : je le donnerai à M. Lecointre.

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Mais on voulait que je prisse en payement les assignats pour toute leur valeur identique, quelque perte qu’ils essuyassent à l’époque où l’on me payerait : alors il n’y avait pas moyen de courir un tel risque et de jouer un si gros jeu. Je me retirai donc, en disant au ministre que je reprenais ma parole, et mettrais par écrit tout cet historique entre nous, et que je le prierais de vouloir le signer, afin qu’il fût prouvé dans tous les temps que ce n’était point par faute de patriotisme de ma part si notre France était privée, et nos ennemis possesseurs, de cette immense partie d’armes.

— J’en suis d’autant plus désolé, lui dis-je, que ce marché manqué nous cause non-seulement une privation positive, mais aussi une relative : car ces fusils, monsieur, ne pouvant n’être pas vendus si vous ne les avez pas, et mon traité d’achat rompu, comme je vais le rompre, il faut que mon vendeur en traite avec nos ennemis, car il n’achète que pour vendre. En ce cas, c’est pour nous soixante mille armes de moins ; pour eux, soixante mille de plus : différence en perte pour nous, cent vingt mille fusils de soldats, sans ceux qu’on me fait espérer; cela vaut bien la peine qu’on y regarde.

Je revins avec l’historique, que le ministre alors ne voulut point signer, en me disant que si je redoutais le peuple sur le seul soupçon de n’avoir pas mis autant de zèle que j’aurais pu à nous faire avoir ces fusils, à plus forte raison pouvait-on lui chercher querelle pour avoir laissé échapper un parti d’armes regardé comme un objet si important; mais il eut l’honnêteté de me demander s’il n’y avait à ce traité d’autre obstacle que celui-là.

Monsieur, lui dis-je , si je le terminais, je me verrais forcé d’emprunter environ cinq cent mille francs en assignats, pour en tirer bien moins de cent mille écus en florins, dont j’ai encore besoin ici ; et comme c’est sur des contrats des trente têtes genevoises que je puis fonder cet emprunt, le seul enregistrement de la double expropriation (car je ne les veux qu’engager) me coûterait trente mille francs: opération qui, sous l’ancien régime, n’aurait coûté au plus que six cents livres.

D’ailleurs, si les bruits de guerre qui courent venaient à se réaliser, la condition purement commerciale d’un cautionnement exigé par le vendeur pouvant devenir une condition politique et fâcheuse, il en résulterait que je ne pourrais plus peut-être user du bénéfice du transit sous lequel ces fusils sont passés du Brabant en Hollande. Me trouvant alors obligé de les en faire sortir par la voie sourde du commerce, ils deviendraient soumis à un florin et demi de droits de sortie par fusil, comme marchandise du pays. Alors, au lieu de retrouver du bénéfice dans l’affaire, toutes choses d’ailleurs égales, il pourrait y avoir de la perte. Le ministre me répondit :

Quant au prêt de cinq cent mille francs, donneznous vos contrats, dit-il, et nous vous les avancerons : le gouvernement ne veut pas tirailler avec vous sur des frais. — Même il y mit la grâce d’ajouter : Si c’était pour moi que je traitasse, je vous trouverais très-bon pour vous avancer sans dépôt: mais je traite pour la nation ; et comme je l’engage envers vous, il me faut des sûretés physiques. Et quant aux bruits de guerre, tous les fusils seront entrés bien avant qu’ils se réalisent; et puisque c’est M. de la Hogue qui va en Hollande pour terminer l’affaire des fusils, qu’il y mette du zèle et de l’activité. Il demande la décoration militaire comme récompense de ses services passés : s’il conduit bien cette affaire majeure, à son retour il l’obtiendra; et finissons au prix que je vous dis, à trente francs en assignats. Il ne peut arriver, d’aujourd’hui à deux ou trois mois, d’assez grands changements pour que leur prix varie beaucoup ; d’ailleurs , souvenez-vous que nous ne sommes pas injustes, et que nous avons grand besoin d’armes.

Qu’avais-je à reprocher au ministre de Graves? Un peu trop de timidité à travers toutes sortes de grâces. Je me rendis: j’espérais comme lui que les soixante mille fusils seraient en France avant le terme de deux mois, et qu’en allant très-vite on pouvait prévenir les risques, les balancer, même les atténuer.

Or, puisque je cédais à des convenances qui n’étaient pas les miennes, les gens sensés voient très-bien que je ne pouvais m’en tirer, diminuer, atténuer mes risques, qu’en allant vite comme au feu ; que c’était mon seul intérêt. Et ceci me sert de réponse à tous les étourneaux qui, n’entendant rien, jugeant tout, crient dans les bureaux, dans les places, que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour empêcher les armes d'arriver. O monsieur Lecointre! monsieur Lecointre! sur quels affreux mémoires avez-vous travaillé?

Nous fîmes le traité, M. de Graves et moi; mais à l’instant de le signer il me prévint qu’il ne le pouvait plus, parce qu’on lui offrait pour vingthuit francs assignats ces mêmes soixante mille fusils dont il me donnait trente francs. — Monsieur, je m’aperçois, lui dis-je, que vos bureaux sont bien instruits, et ceci n’est qu’un leurre pour faire manquer le traité ; mais il est un moyen aisé de vous en éclaircir. Au lieu de rompre ce traité pour en conclure un autre qui ne produirait rien, puisque, depuis nos derniers mots , les fusils sont à moi irrévocablement par cet acte devant notaire, passez les deux marchés, celui des bureaux et le mien; mais soumettez les deux offrants à cinquante mille francs de dédit s’ils n’en tiennent pas les conditions. Vous sentez bien qu’il faut que l’un des deux y manque, car ces fusils ne peuvent être fournis par les deux vendeurs à la fois : vous gagnerez alors l’un de nos deux dédits, ou bien plutôt vous allez voir ces honnêtes gens fuir à votre offre,

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comme des feuilles sèches devant les aquilons d’hiver.

Le ministre sourit, accepta ma proposition. Je refais l’acte, et j’y insère le dédit de cinquante mille francs que je venais de proposer. Ce que j’avais prévu arriva. Le jour même, au premier mot de ce dédit, mes honnêtes gens courent encore ; on ne les a jamais revus, et nous passâmes le traité.

Mais je vais faire ici une observation assez majeure, et qui fixe à toujours l’opinion qu’on doit prendre de la franchise et de la loyauté avec lesquelles ce traité-là fut fait. Pesez bien cette circonstance, Lecointre , mon examinateur ! elle vous donnera la clef de ma conduite en cette affaire. Quoique je ne reçusse du ministre que cinq cent mille francs d’assignats ; croyant avoir chez moi en un paquet pour six cent mille francs de contrats, je dis au ministre, en signant, qu’au lieu de déposer cinq cent mille livres, je lui en déposerais six cent mille, ne voulant point faire de rompu, et m’étant très-égal, puisque tous ces contrats me devaient revenir, qu’il y en eût chez lui pour cinq ou pour six cent mille francs. Notre acte fut signé; mais lorsque je voulus apporter mes contrats pour toucher les cinq cent mille francs, il se trouva qu’au lieu d’un paquet de six cent mille livres je n’en avais qu’un chez moi de sept cent cinquante mille. Pour ne rien morceler, et par la raison que j’ai dite qu’il m’était fort égal que la sûreté que je donnais pour cinq cent mille francs d’assignats fût de cinq cent ou de six cent mille francs; ma confiance était telle en l’honnêteté du ministre, que, ne me trouvant qu’un paquet de sept cent cinquante mille francs de contrats, je les lui portai tous sans hésiter, pour sûreté de ses cinq cent mille francs. M. de Graves eut alors la loyauté de me dire : « Comme tous ces contrats ne sont ni « exigés ni stipulés dans le traité de nos fusils, si « vous aviez besoin de quelques nouveaux fonds « pour accélérer cette affaire, vous êtes sûr de les « trouver ici. » — J’espère bien, lui dis-je, n’en avoir pas besoin. Je ne l’en remerciai pas moins; mais il est clair que ni lui ni moi n’avons jamais compté que cette remise libre, de confiance et non exigée, de deux cent cinquante mille francs de ma part au delà de la somme qu’on m’avançait pût m’être contestée si je la demandais, surtout pour employer à l’affaire des fusils. Nous verrons en son temps avec quelle injustice d’autres ministres, dont il ne s’agit point encore, se sont fait un horrible jeu de ruiner l’affaire des fusils, en me refusant mon propre argent que je voulais y employer.

Le ministre ( Dumouriez ) des affaires étrangères chargea M. de la Hogue de dépêches très-importantes, et il partit le lendemain. J’avais bien pressé son départ, craignant que les bureaux (qui, je le voyais trop, étaient instruits de ce traité, par l’offre

qu’ils avaient fait faire, et que j’avais trouvé moyen de réduire à sa vraie valeur) ne me jouassent le mauvais tour, si je perdais un seul courrier, de faire devancer le mien, et de me brasser quelque intrigue pour embarrasser notre marche.

Mais j’avais eu beau le presser : et, quoiqu’il courût jour et nuit, ayant en portefeuille de sept à huit cent mille francs en lettres de change; à son arrivée à Bruxelles, tombant chez un de mes amis, à peine avait-il pu lui dire l'objet pressant de son voyage, qu’un homme de qualité du parti ennemi entre chez cet ami, et lui demande s’il ne connaissait point un certain M. de la Hogue, qui venait chez lui de Paris ; s’il n’était pas encore arrivé. Mon ami joua l’étonné, dit qu’il n’en avait point d’avis. C’est un homme qui nous est suspect, dit l’orateur un peu bavard : il passera fort mal son temps ici.

Sitôt qu’il fut sorti, M. de la Hogue convint de partir sur-le-champ pour Rotterdam, emmenant avec lui mon ami de Bruxelles, qui m’écrivit ce détail inquiétant de Malines, le 9 avril. [Ainsi voilà déjà les ennemis au fait.) Mais, quelque diligence que fissent mes amis, ils trouvèrent à Rotterdam le gouvernement hollandais aussi bien instruit que nous-mêmes de notre traité de Paris, ainsi que celui du Brabant. On me l’écrivit sur-le-champ. Bravo! me dis-je alors, honnêtes bureaux de Paris ; ah! j’avais trop raison quand j’insistais à ce que vous ne fussiez pas instruits. Je répondis à mes amis : Pressez-vous, allez comme au feu, car voilà l’intrigue à nos trousses.

Qu’arriva-t-il? C’est que la guerre>, au lieu d’être éloignée, comme M. de Graves le pensait, de trois ou quatre mois du traité des fusils, fut déclarée le 20 avril, c’est-à-dire dix-sept jours après la signature de ce traité. Là les obstacles commencèrent.

Qu’arriva-t-il encore? C’est que le gouvernement de Bruxelles, sachant qu’un patriote aussi zélé que moi était le maître de ces fusils, engagea le gouvernement hollandais à semer d’entraves, s’il pouvait, leur expropriation ou leur extradition : et vous allez voir à l’instant comment les Hollandais y ont bravement procédé.

Qu’arriva-t-il encore? C’est que mon pauvre vendeur bruxellois perdit l’octroi à lui donné par l’empereur pour tout le reste des fusils brabançons ; qu’on lui en reprit même une partie de sept ou huit mille qu’il avait déjà rassemblés, et qu’il m’écrivit douloureusement que tout le bénéfice qu’il avait compté faire sur les deux cent mille fusils (pour cela seul qu’il avait traité avec moi, c’est-à-dire pour le service de la France) se réduisait à ce qui pourrait résulter des soixante mille dont j’étais possesseur. Alors je vis combien iJ regrettait d’avoir consenti au triage des armes que j’avais exigé de lui, au lieu de me les vendre en bloc. Je le consolai de mon mieux, en le grondant, et lui disant | que c’était un motif de plus pour presser de toute

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manière l’arrivée des fusils en France, puisque chaque jour de retard augmentait le danger de la perte sur les assignats, sans celle des intérêts d’argent accumulés sur de si fortes sommes. Quel intérêt pouvais-je avoir à ralentir l’opération? Il m’est, je crois, permis de faire cette question à mon dénonciateur. Qu’il y réponde, s’il le peut!

C’est ici que vont commencer des scènes d’obstacles en Hollande, lesquelles ont amené des scènes d’horreur dans Paris, que je vais sortir des ténèbres pour en effrayer les Français! Mais résumons d’abord ce que j’ai dit.

Ai-je prouvé, au gré. de mes lecteurs, que, loin d’avoir acheté des armes pour les vendre à nos ennemis et tâcher d’en priver la France, au contraire, dès le principe j’ai fait un traité rigoureux qui les lui assurait sans partage, sous les plus fortes peines pour mon vendeur s’il en détournait une seule, quoique beaucoup pussent ne pas servir?

Ai-je bien démontré que, loin d’avoir cherché à donner à la France des fusils de mauvaise qualité , forcé de les choisir dans la seule masse où je pouvais les prendre, j’ai, au contraire, par mes traités d’achat et de revente, soumis ces armes à un triage , lequel a dû, comme l’on voit, les renchérir de la part d’un vendeur qui, les ayant achetées en masse, voulait avec raison les revendre de même ? Tel est l’esprit de ce marché, que des ignorants n’ont pas même la justesse de calculer.

Enfin ai-je bien démontré que le ministre de Graves, qui, timide à l’excès sur sa responsabilité, avait tant consulté le comité militaire de l’Assemblée législative avant de conclure avec moi, après avoir porté la veille de vingt-quatre à vingt-six livres en écus le prix des armes neuves qu’il avait commandées en France ou en Allemagne, ce qui en montait le payement à quarante-deux livres assignats au moins ; que ce ministre, dis-je, n’a pu ni dû m’offrir, sous peine d’être injuste, moins de huit florins ( dix-sept francs) de mes fusils, à moi, quand je lui ai prouvé d’abord que la France n’avait acquis encore aucune bonne arme à si bas prix, puisque les cent cinquante mille fusils commandés en Angleterre nous coûtaient (dans le pays) trente schellings en or, ou, avec la défaveur du change, de soixante à soixante-douze livres en assignats la pièce; que les fusils de hasard du même pays nous revenaient alors à vingt schellings en or, ou, en assignats, de quarante-deux à quarante-huit livres la pièce (maintenant nous les payons vingt-six schellings, ou de soixante à soixante-quatre livres en assignats la pièce); quand je lui ai prouvé ensuite qu’avec le danger d’un triage, toujours soumis aux fantaisies d’un examinateur plus ou moins bénévole ( danger de perte incalculable pour quiconque achète en bloc), il pouvait arriver telle circonstance ( laquelle est trop tôt arrivée pour justifier ma prévoyance), où, forcé de tirer ces armes de Hollande par la sourde voie du commerce, un droit nouveau

d 'un florin et demi mettrait les deux vendeurs en perte; et quand il était bien à craindre, si tout cela n’arrivait point, que la seule chute des assignats, pendant que les changes hausseraient contre nous, ne fît de ce marché, pour nous, qu’un jeu très-ruineux, à la grosse, pour avoir cédé au ministre?

Eh bien ! tout cela est arrivé. M’entendez-vous, monsieur Lecointre ? Oui , tout cela est arrivé. N’obstruez pas votre intellect pour servir de vils scélérats ! et si vous m’entendez enfin, oublions, vous et moi, que vous m’avez dénoncé, injurié, outragé. Répondez à ceci en vrai négociant, si vous l’êtes :

1° Sur un marché de soixante mille fusils, achetés forcément en bloc ; forcément, vous m’entendez bien [car, si je ne les eusse pas pris tous, la France rien aurait pas un seul ) ; sur ce marché, si dangereux en bloc , en commençant par m’interdire la liberté de choisir mes acheteurs, concurrence qui eût établi l’espoir d’un plus grand bénéfice (mais mon civisme l’interdisait), ai-je mal servi mon pays ?

2° En m’obligeant, par mes traités, de trier à la pièce ce qui était acquis en masse, lequel triage laisse au hasard une grande latitude de pertes, ai-je mal servi mon pays ?

3° En me soumettant à ne toucher le prix de la partie qu’on choisirait qu’en valeurs .non fixées, à époque incertaine, de façon à courir, par cette étrange complaisance , le hasard dangereux de recevoir un jour, pour des florins donnés au plus haut change, des assignats qu’un seul revers, ou du désordre dans Paris, pouvait faire choir, au temps où je les toucherais, de quatre-vingt-dix pour cent chez l’étranger [ils perdent aujourd’hui cinquantedeux en Angleterre), ai-je mal servi mon pays ?

4° En ajoutant à tous ces risques celui de courir telle chance que, ne pouvant plus profiter du bénéfice d’un transit, il fallût faire, comme je l’ai dit, sortir ces armes de Hollande par la voie sourde du commerce, et payer dans ce cas un florin et demi de droits par fusil bon ou mauvais, comme marchandise du pays, quoiqu’elle y fût venue d’ailleurs, ai-je mal servi mon pays ? Et pourriez-vous déterminer, vous, Lecointre, à qui je m’adresse, et que l’on dit être un homme juste, à quel prix ces fusils devaient être vendus la pièce , pour être sûr de n’y pas perdre? Voilà ce que vous deviez étudier et savoir, avant de dénoncer et d outrager un très-bon citoyen qui a bien servi son pays !

Et quand sur tant d’incertitudes un ministre, un comité et un négociant patriote ont pris le parti modéré de mettre, entre les fusils neufs d Allemagne ou de France et ceux-ci, la différence du prix de vingt-six francs à dix-sept livres, quoiqu’il y ait dans cette masse une forte partie d’armes toutes neuves, de la fabrique de Culembourg, que vous I n’auriez pas aujourd’hui pour six couronnes ou

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trente-six francs la pièce, payés en beaux écus comptés, avons-nous spolié la France ?

Après surtout que vous avez payé, comme je l’ai dit, tous les neufs qu’on a pu avoir des armuriers de l’Angleterre, il y a un an, à trente schellings en or la pièce, ou soixante-douze livres assignats ; et que d’autres vieux, pris depuis dans le fond de la Tour de Londres, ont été sans difficulté payés par vous d’abord vingt schillings en bel or, ou quarante-huit liv. assignats ; et aujourd’hui les mêmes, vingt- six schellings ou soixante-deux livres assignats; ne peut-on pas vous appliquer l’adage ancien : Bat veniam corvis ?

Et lorsque les Constantini, Masson, les Sann..., et autres protégés de nos citoyens les . ministres, vous en font passer par le bec d’absolument hors de service et à des prix... (mais n’anticipons rien; tout trouvera sa place... répétons pour eux, seulement : Dat veniam corvis) ; mes fusils bien triés au prix de dix-sept francs ou trente livres assignats, et qui sont les moins chers que vous ayez acquis, rendent-ils à vos yeux le ministre coupable, le comité complice, et le vendeur concussionnaire ? Je vous donne du temps, Lecointre, pour y rêver.

Eh bien ! encore une fois, tous les hasards en perte , prévus, je les ai essuyés ; et il y a de plus neuf grands mois que mes tristes fonds sont dehors, et que je souffre le martyre 1

Vous ne m’avez donc pas dénoncé, monsieur Lecointre, sur aucun dessein supposé d’avoir acheté des armes pour en priver la France et les livrer à V ennemi? Y ous seriez un homme trop injuste si vous osiez l’articuler : le contraire est si bien prouvé !

Vous ne m’avez sans doute pas dénoncé non plus sur aucun plan imaginé de vouloir fournir à laFrance des armes équivoques (pomme les amis que j’ai nommés) : les précautions que j’ai prises pour bien assurer le contraire rendraient la dénonciation atroce ; et vous êtes un honnête homme.

Certes, vous ne m’avez pas dénoncé en m’accusant non plus d’avoir vendu trop cher ou voulu trop gagner sur ces armes, quand je les vendis , malgré moi, pour huit florins, à tant de risques et de hasards de pertes ! Vous eussiez fait grand tort à vos lumières : car, lorsque vous m’avez dénoncé, vous saviez tout aussi bien que moi ce que je viens d’apprendre aux autres.

Cependant je suis dénoncé, quoique je sois pur jusqu’ici; peut-être ma conduite ultérieure a-t-elle donné prise à dénonciation : c’est ce qu’il faut examiner entre nous deux, monsieur Lecointre. Cependant je suis dénoncé ! quoique tous les hasards prévus, je les aie tous éprouvés, grâce à la perfidie des gens qui devaient le plus me soutenir dans cette honorable entreprise.

Voyons si mon patriotisme et mon zèle ardent en ont été glacés ! Suivez-moi donc, Lecointre , et bien sévèrement , car c’est vous que je veux convaincre.

Si tout ceci n’est pas fort éloquent, au moins cela est-il rigoureusement nécessaire pour faire voir à nos concitoyens les dangers que des scélérats nous feraient courir tous les jours, si quelque homme bien courageux ne les dénonçait à son tour à l’opinion publique. C’est ce que je vais faire, moi, dans la seconde partie de ce mémoire

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