SIXIÈME ET DERNIÈRE ÉPOQUE
Législateurs, et vous, ô citoyens! que l’amour seul de la justice rend assez courageux pour suivre pied à pied ces horribles détails, votre indignation généreuse s’est mêlée à la mienne, en voyant l’astuce perfide avec laquelle le ministère a su m’éloigner de Paris , où ma présence embarrassait le plan qu’on formait de me perdre!
Encore un moment, citoyens, vous l’allez voir poser le masque ; mais permettez auparavant que je vous mette au fait de mes démarches en Hollande auprès de notre ambassadeur.
Je m’en allais perplexe et désolé : désolé de penser que tout cela n’était qu’un piège; qu’on me laissait partir sans cautionnement et sans fonds, pour que je ne pusse rien faire ; perplexe, hélas! sur un seul point, qui était de bien deviner pour l’intérêt de quel ministre se faisaient toutes ces manœuvres!
Je connaissais déjà les agents dont on se servait . La conduite des chefs était tout aussi claire, mais ils semblaient agir en masse! Étaient-ils tous dans le secret, ou l’un d’eux trompait-il les autres?
En cheminant, je me disais : Il est prouvé pour moi qu’on veut me mettre au point de quitter la partie, en cédant les soixante mille armes à ceux qui doivent ensuite, de concert avec eux , les revendre à la France au prix qu’ils voudront, et sans dire à personne que c’est ma cargaison. Mais Lebrun! mais Lebrun! en est-il, ou n’en est-il pas? Sa conduite est inexplicable.
J’avais fait une observation : c’est que dans tout
MÉMOIRES
ceci on ne m’avait jamais renvoyé à M. Servan. Dans la séance du conseil, la seule où je 1 eusse aperçu, il n’avait pas ouvert la bouche. MM. Lebrun , Clavière , étaient les seuls à la brèche... Mais les variations du ministre Lebrun ! cet air bonhomme avec lequel il avait hâté mon départ, si opposé à sa conduite de la veille et du lendemain !... Allons, me dis-je, patientons!... l’avenir m’apprendra le reste.
Arrivé le 30 à Portsmouth , j’étais le 2 octobre à Londres. Je n’y restai que vingt-quatre heures. Mes amis et mes correspondants, MM. Lecointe frères, à qui je dis mes embarras, me donnèrent un crédit de dix mille livres sterling , me disant :
« Il faut en finir au plus tôt; ne perdez pas une minute ! »
Enchanté de leur procédé, je m’embarquai pour la Hollande, où, après le passage le plus pénible qu’on eût fait depuis quarante ans, après six jours de traversée, j’arrivai malade à mourir. Je remis le paquet du ministre à M. de Maulde.
Il le reçut avec beaucoup de grâce, en me disant :
« Cet ordre est positif, je my conformerai avec exactitude ; mais vous allez trouver ce pays bien semé d’entraves. »
Je lui demandai s’il avait reçu le cautionnement par M. Lebrun . « Non, pas encore. — Monsieur, lui dis-je, achevant le détail de ce que j’avais éprouvé, le ministre m'a dit qu’il vous donnerait V ordre de me compter deux ou trois cent mille francs , s’ils m’étaient nécessaires, sur tous les fonds que vous avez à lui — Je n’en ai point, dit-il ; ils sont employés au delà. Sans doute, il m’en fera passer. »
Je le priai de faire donner copie de ce que les divers ministres lui avaient écrit sur cette affaire des fusils. Il me le promit et l’a fait, car c’est un homme de probité.
En attendant que je m’en serve, voici la lettre de M. Lebrun renfermant le traité du 18 juillet certifié :
A M. de Maulde.
u Paris, ce 20 septembre 1792.
« M. Beaumarchais, monsieur, qui vous remettra ma lettre, se détermine à aller en Hollande pour mettre fin à l’affaire des fusils arrêtés à Tervère. Gomme vous êtes parfaitement instruit de tous les incidents qui ont jusqu’ici retardé l’envoi de ces armes a leur vraie destination, je vous prie de vous entendre avec M. Beaumarchais pour nous les procurer le plus promptement possible. Je désire que cet envoi se fasse avec autant de sûreté que d’économie. Je compte beaucoup sur votre zèle et vos soins pour bien remplir ces deux objets, et je suis persuadé d’avance que M. Beaumarchais