‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 624 sur 803 · VOUDRA BIEN VOUS Y AIDER DANS L’OCCASION · texte numérisé non relu

VOUDRA BIEN VOUS Y AIDER DANS L’OCCASION

« Le ministre des affaires étrangères, Lebrun. »

« P. S. Vous trouverez ci-joint, monsieur, une copie collationnée du marché fait entre M. Lajcird,

ci-devant ministre de la guerre, et M. Beaumarchais. »

La franchise de cette lettre me ramenait à croire que M. Lebrun pouvait bien n’avoir servi que d’instrument à la haine ou bien à la cupidité des autres.

On ne pouvait pas faire des actes d’adoption et de propriété plus nets. Il n’y a pas un mot, disais-je, qui nous présente un autre sens. ( Comme vous êtes instruit, dit-il, de ce qui a retardé l’envoi de ces armes a leur vraie destination, je vous prie de vous entendre avec M. Beaumarchais pour nous les procurer le plus promptement possible.) Quel autre qu’un propriétaire emploierait ces expressions? (Je désire que cet envoi se fasse avec autant de sûreté que d’éconOxMie.) S’il ne regardait pas les armes comme à eux, que lui importerait X économie ? Mais c’est que le traité les charge de tous les frais. (Je compte beaucoup sur votre zèle et vos soins pour bien remplir ces deux objets.) Après des phrases si pressantes, c’est insulter M. Lebrun que de douter de sa bonne foi! (et je suis persuadé d’avance que M. Beaumarchais voudra bien vous y aider dans l’occasion.)

Voilà tout mon rôle changé ! Au lieu d’être aidé dans ma chose, c’est moi qu’on prie d’aider l’ambassadeur DANS LA CHOSE DU GOUVERNEMENT ! Certes,

dis-je, je le ferai, soyez-en sûr, monsieur Lebrun; j’y mettrai ma chaleur et mon patriotisme, comme si les armes étaient encore à moi.

Cela est très-clair maintenant : tant que M. Lebrun agissait en nom collectif, j’étais bien maltraité par lui ; quand il parle en son nom, il est équitable, obligeant. J’y veux mettre tous mes moyens pour déjouer la malveillance des autres. Le ministre a certifié l’acte, il ordonne qu’on l’exécute ; il me prie même d’y aider ; il promet tous les fonds de son département ; il va envoyer le cautionnement promis. Pardon, pardon, monsieur Lebrun ! peut-être que M. Claviere était enfermé avec vous le jour que vous avez refusé de me voir ! Tout cela est bien tortueux ; mais, hélas ! c’est la politique, et c’est ainsi que tout marche aujourd’hui. N’y pouvant rien changer, soumettons-nous ; et voyons arriver M. Constantini, le mignon et l’élu de nos ministres patriot » s !

Je fus trouver M. de Maulde, et lui dis : « En attendant, monsieur, que le cautionnement arrive, je m’en vais exiger par acte notarié, du vendeur hollandais, qu’il me fasse une expropriation lëgule, et une livraison pareille, à Tervère même. Mais, comme j’ai affaire à des gens cauteleux à Paris, je veux qu’il soit bien constaté que , pour la piernière fois que je verrai ces armes (encaissées, emmagasinées, deux mois avant qu’on me les proposât), vous les voyiez en même temps que moi.

« Vous recevrez ma livraison le même jour que je prendrai celle du vendeur hollandais, afin qu’on ne puisse jamais soupçonner que j’en aie changé ou détourné une seule pour le service des ennemis :

MEMOIRES

car c’estlà le grand argument avec lequel ils rendent à Paris le peuple furieux contre moi ! Je veux que X armurier brabançon qui les a bien huilées, encaissées, emmagasinées à Tervère , il y a un an, vienne les y reconnaître devant vous sur l’état qu’il en fit alors, et que l’on m’a remis depuis, certifié par le vendeur en neuf cent vingt-deux caisses et vingt-sept tonneaux ou barils. »

M. de Maulde me répondit : « Vous pouvez, si vous le voulez, vous épargner tous ces embarras-là : un sieur Gonstantini , qui m’apporte une lettre du ministre Lebrun , lerecommandantàmes soins, m’a prié de vous proposer de lui céder la cargaison entière à sept florins huit sous la pièce, payés en or, et sur-le-champ. Ce n’est qu’un florin de moins que le prix du gouvernement : et vous le regagnerez bien par tous les soins que vous vous épargnez ! Cethomme paraît fort avant dans la confiance des ministres. Il en a obtenu le privilège exclusif de fournir au gouvernement tout ce qu'on tire de Hollande. Et les difficultés qu’on peut vous faire en France, il paraît bien qu’on ne les lui fera pas, du moins si j’en crois ses paroles.»

J’ouvris mon cœur à M. de Maulde (un des hommes les plus francs, les plus instruits, les plus honnêtes que j’aie rencontrés de ma vie). Je lui confiai mes vifs regrets sur l’imprudence que j’avais eue de sortir de la nullité dans laquelle je m’enfermais pour ne faire ombrage à personne, en cédant à beaucoup d’instances pour rendre à mon pays un service aussi dangereux !

Je lui rendis tout ce qu’on vient de lire, et les dangers que je courus à l’approche du 2 septembre, lorsque j’eus refusé les offres et bien dédaigné les menaces de ce M. Constantini.

« Voilà, dis-je, pourquoi l’on m’a dénié tout concours, tout secours et toute justice à ce pouvoir exécutif. Ils ont voulu me mettre à la merci de leur Gonstantini, sans appui et sans nuis moyens; mais M. Lebrun m’en tirera! il me l’a bien promis, et nous aurons servi la France malgré eux : c’est toute ma consolation !

« Mais je vous supplie de me dire sous quelle forme Constantmi\ ous a prié de me faire ses offres, afin de bien juger des choses que je connais par celles que vous aurez la bonté de m’apprendre.

« — Oh ! mais, dit-il, la forme est peu de chose quand le fond est bien avéré. Il m’a dit fort légèrement, après m’avoir beaucoup vanté son crédit auprès des ministres : « Engagez donc ce Beaumar- « chais à me céder sa cargaison à un florin de « moins que l’achat du gouvernement. S’il marte chande avec moi, il s’en trouvera mal! s’il y « consent, il touchera son argent sur-le-champ « chez la veuve Lombaert, d’Anvers, chez qui j*ai « déposé mes fonds. »

« Et sur ce que je lui ai dit que, si vous cédiez les fusils, je n’étais plus tenu d’en recevoir l’expropriation à Tervère: — «Je n’en ai pas besoin, dit-il,

« et je prends tout sur ma responsabilité. J’ai du « crédit auprès de M. Lebrun. Je ne crains pas « qu’il me refuse quelque chose. » Il m’a même ajouté, d’un air un peu protectorat : « Vous recevez « chez vous ce Beaumarchais ! mais je vous avertis « que cela peut vous nuire auprès de notre gou- « vernement. Pensez-y un peu, je vous prie. » (Vous le voyez, lecteur, si cet homme était fort avant dans la confiance des ministres !)

« Et il faut, au surplus, qu’il soit assez sûr de son fait, a continuéM. de Maulde, car, ayantacheté un parti de quatre mille fusils , dont M. Lebrun m’écrit qu’il a déjà livré six mille..., — M. Saint- Padou, officier d’artillerie (envoyé par M. Servan pour visiter les armes que ces grands fournisseurs enlèvent de ce pays), ayant voulu visiter ces quatre mille à leur départ, Gonstantini m’a dit légèrement : « Je ne veux point de sa visite : je n’ai besoin de « lui ni de personne pour les faire accepter là-bas ; « je me charge de tout. J’ai du crédit. J’ai dit à « Saint-Padou qu’il pouvait s’en retourner. »

« Quand j’ai rendu ces mots à M. Saint-Padou, me dit M. de Maulde, il m’a prié de solliciter son rappel près du ministre de la guerre, puisqu’il est inutile ici, ces messieurs prétendant se passer de contradicteurs; ce que j’ai fait.

« — Eh bien ! monsieur, lui répondis-je, dites à M. Gonstantini que je rejette avec mépris ses offres, comme je les ai rejetées sous le poignarda l'Abbaye, et qu’il n’aura pas mes fusils. Il y a longtemps que cette affaire n’est plus commerciale pour moi. Certes, mon pays les aura ; mais il les tiendra de moi seul, au premier prix que je les ai vendus, et pas un florin au delà ! Nul brigandage ne se fera dessus ! »

Je tourmentais M. de Maulde pour se transporter à Tervère, et j’invoque son témoignage sur l’empressement que j’y mis. Il me répondait: « Attendofis que le cautionnement soit arrivé, suivant votre propre principe, qu’il faut tout mener à la fois. J’en viens d’écrire à M. Lebrun , lui disant que nous l’attendons. »

Depuis le 20 septembre jusqu’au 18 d’octobre, point de nouvelles du ministre ! Ma confiance s’ébranlait. J’écris moi-même, le 16, à M. Lebrun. Ma lettre rappelle ses promesses et tout ce que vous avez lu. Après lui avoir annoncé les embûches qu’on me tendait, j’y mis ce petit P. S.:

« A la première nouvelle de nos succès (de ceux de Dumooriez ), notre cent vingt-cinq millions a monté de quinze pour cent ; le change est à trente-six et demi. Il faut être en pays étranger pour se faire une vraie idée du plaisir excessif qu’une bonne nouvelle de France nous cause. La joie y va jusqu’à l’exaltation : elle se compose de notre plaisir et du chagrin qu’il cause aux autres. »

J’attends jusqu’au 6 de novembre. N’ayant point encore de nouvelles, j’adresse à M. Lebrun une seconde lettre plus forte et plus circonstanciée, mais

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toujours sur le même objet. Je vais l’insérer dans le texte, uniquement pour contraster avec toutes celles qui vont suivre.

« La Haye , le 6 novembre 1792.

u Citoyen ministre,

« Si ma lettre du 16 octobre vous a été remise par mon premier commis, vous y avez vu qu aussitôt mon arrivée ici, je me suis mis en devoir d acquitter toutes mes paroles sur l’épineuse. affaire des soixante mille fusils. Aujourd’hui j ai 1 honneur de vous annoncer, monsieur, que j’ai forcé mon vendeur, très -Autrichien quoique Hollandais , ou bien "parce qu'il est Hollandais , à me livrer légalement cette semaine, au plus tard la prochaine, la cargaison entière des armes, payées depuis si longtemps ; et je le rends garant des obstacles que la politique hollandaise a mis à leur enlèvement, voulant ne reconnaître (à mon titre de négociant) que l'homme qui m'a vendu, et non leurs hautes puissances, à qui, lui dis-je, je n’ai rien à demander; mais bien lui-même, qui est tenu de me livrer pour exporter, non autrement. Il me répond avec un embarras plaisant que ma logique est aussi juste que pressante, et qu’en me livrant effectivement, comme il s’y prépare, il va faire les plus grands efforts pour m’aider à obtenir promptement l’extradition à laquelle l'état actuel de nos affaires politiques ne nuira pas , dit-il ; et moi je réponds : Je l’espère.

« Soyez certain, monsieur, que je ne compromettrai point M. de Maulde, qui n a déjà que trop de désagréments ci la Haye (ce dont je me propose de vous parler dans un instant). Mon intention est de n’employer que ma force de négociant, de citoyen d’un pays libre. Le ministre n’y paraîtra que pour appuyer mes demandes, comme en étant chargé par le gouvernement de France. Mais j’ai l’honneur de vous prévenir, monsieur, que je reste à mon tour sans réponse, quand mon vendeur me dit que je n’ai nulle action civile contre lui jusqu’à ce que j’aie rempli la condition rigoureuse du cautionnement de cinquante mille florins d’Allemagne, auquel il m’a soumis, l'étant lui-même envers l'empereur. Et M. de Maulde sent si bien la force de cet argument, qu’il n’appuierait aucun de mes efforts, si ce préalable important n’était pas rempli de ma part, à cause de la réponse et nette et rigoureuse que leurs hautes puissances feraient au nom de mon vendeur, comme ce vendeur me l’a faite.

« Je suppose, monsieur, que vous l’avez expédié à M. de Maulde ou à moi, ce cautionnement tant différé, mais sans lequel il est inutile de rien entamer d’énergique : car, pour que je puisse mettre un autre en son tort, je ne dois pas commencer par y être moi-même. Nous sommes d’accord du principe, M. de Maulde et moi; et vous sans doute aussi, monsieur? Nous attendons cette pièce im-

portante, que vous m’avez assuré, à mon départ 1 de France, ne plus souffrir aucun retard : sans quoi je n’aurais pas cru devoir partir.

« Je reviens à M. de Maulde , en vous priant de m’excuser si je sors un moment des bornes individuelles de mon affaire de commerce, pour vous parler de politique. Mais, monsieur, je suis citoyen avant tout, et rien de ce qui intéresse la France ne saurait m’être indifférent. Je ne désire pourtant pas que M. de Maulde ait jamais connaissance des réflexions que je vous offre; je craindrais qu’il n’imaginât que je suis ici son espion, ou que j y lais de la politique à ses dépens, sans nulle mission de personne.

« Si jamais quelque chose eût pu me dégoûter de ce métier de politique, c’est le supplice réel auquel le ministre de France est condamné dans ce pays, l’éternelle cruciation qu’il y souffre, mais fièrement et sans se plaindre. De tous les genres de dégoûts, on l’en abreuve à la journée. Il lui faut une vertu plus qu’humaine, un patriotisme robuste, pour ne pas prendre à chaque instant des bottes de sept lieues et s’enfuir! Je vois qu’il se console de cette affligeante existence en travaillant comme un forçat, faisant sa besogne lui-même; et elle n’est pas petite, la besogne, obligé de la faire sans un caractère avoué, avec le train le plus chétif qu’envoyé d’aucune puissance ait jamais eu dans ce pays, où tout le Nord viçnt aboutir, et qui est, selon moi, le centre de la diplomatie intéressante de l’Europe, pays où toutes les intrigues des diverses coalitions viennent se nouer et se dénouer, Les autres ambassadeurs brillent, corrompent, dépensent et se montrent; lui seul, réduit au plus chétif état, qu’il ennoblit pourtant par un maintien républicain, deviendrait la risée de tous si, avec beaucoup de talent, sa fierté ne le soutenait. D’honneur! il me fait compassion, et j’ai peine à me persuader que nos affaires n’en souffrent pas !

« Avant-hier, trois ou quatre riches négociants d 'Amsterdam me disaient qu’il allait avoir d’autres couleuvres à dévorer, s’il était vrai, comme on l’écrivait de Berlin, que... (ici je racontais le fait , étranger à l'affaire des fusils).

« Ne sachant comment entamer un point si délicat avec M. de Maulde, je me suis proposé de vous en écrire avan l tout. Cela peut attirer des maux i n calculables. Cet avis finit la mission que je me suis donnée moi-même. Vous êtes sage et mes "ré, monsieur : vous ne me compromettrez point avec notre ex-ambassadeur.

« Je reviens à moi maintenant. Mes lettres de Paris m’apprennent qu’enfm l’indigne opposition que des brigandeaux avaient mise sur toutes les sommes que j’aurais à toucher au département de la guerre venait d’être déclarée par les tribunaux de Paris et sans motif et vexcitoire, les fripons condamnés en tous dommages en ma faveur. C’est cette

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sale intrigue, c’est cette indigne opposition dirigée par d’autres brigands, qui seule m’empêcha de toucher en juillet les deux cent mille florins que j’ai reconnus dans mon acte m’avoir été payés par le ministre, et dont la retenue a fait un si grand mal à mon affaire des armes et à toutes mes autres affaires. J’ai ordonné chez moi qu’on vous signifiât, monsieur, cette mainlevée, en votre qualité de ministre par intérim du département de la guerre : car je ne puis rester dans la détresse où l’on m’a mis, et qui m’a forcé en partant de faire porter chez mon banquier, pour avoir de quoi vivre ici, le peu d’argent que je conservais en cas d’un malheur très-pressant.

« La belle équipée qu’on a faite de m’envoyer à Paris , en prison , au secret , pour éclaircir l’affaire des fusils, et celle de la publier ensuite dans des journaux bien scandaleux, ont fait retirer de Hollande les lettres de crédit que mes banquiers m’avaient données, me regardant comme un homme égorgé, ou tout au moins forcé de fuir. Mon crédit s’y trouve altéré; et j’avoue que, sur les détails de ce que j’ai souffert en France, beaucoup de gens dans ce pays me prennent pour un émigré, ce qui n’y établit point mon crédit. Tout ce que je dis n’y fait rien. Jamais acte patriotique n’a causé tant de mal à aucun citoyen français!

« Quand les détails en seront publiés, on ne comprendra pas plus que les comités qui m’ont donné tant d’attestations honorables ne l’ont fait, comment j’ai pu subir cette persécution constante.

« L’opposition étant levée, je vous supplie, monsieur, de me mettre en état d’achever honorablement l’ouvrage que j’ai commencé. Quand vous ne m’enverriez d’abord que cinquante mille florins par M. de Maulde, comme vous me l’avez dit en partant , je me tiendrais fier en Hollande : n’y ayant plus besoin des secours de personne, on y verra si je suis citoyen.

.« Si vous jugez à propos, monsieur, de remettre votre réponse à mon premier commis, qui vous rend cette lettre, elle me parviendra plus sûrement que par toute autre voie connue.

« Agréez le respect d’un citoyen qui vous honore, et qui ne prodigue point ses éloges.

« P. S. J’ai eu l’honneur de vous mander dans ma dernière que beaucoup d’indiscrets Français venaient ici mettre le feu dans les affaires qui regardent la France, voulant tout haut des fusils à tout prix; ce qui, en nous discréditant, fait monter jusqu’à des prix fous tout ce qu’on demande pour la France. Qui croirait que de pareilles gens sont accrédités par l’État, et qu’une de ces compagnies errantes, sur la caution de... , dispose de cinq cent mille livres pour soixante mille fusils aussi, dont vous n’obtiendrez pas un seul? ce qui est bien sur aujourd'hui que je sais que ce sont les miens. Et

quant à vos cinq cent mille francs, vous les retrouverez où et quand il plaira au dieu qu’on nomme Hasard, etc., etc. »

Le 9 novembre, ne voyant rien venir, je lui envoie ce peu de mots, pour ne point trop l’impatienter :

A M. Lebrun.

« La Haye, ce 9 novembre 1792.

« Monsieur,

« Lorsque la France a d’aussi grands succès, c’est un terrible exil que d’avoir affaire en Hollande.

« Je le serai pourtant, exilé de la France, jusqu’au jour où une lettre catégorique de vous m’apprendra SI LE CAUTIONNEMENT NOUS ARRIVE, OU s’il

ne me reste plus qu’à partir, pour aller justifier ma conduite patriotique dans mon pays !

« Recevez les respects d’un citoyen.

« Le trésor et les archives de Bruxelles sont arrivés à Rotterdam; les nouvelles de l’armée de Clairfayt mettent ici tout le monde au désespoir, excepté moi. »

Je commençais à perdre patience, accusant tous les embarras ou la lenteur de ce ministre; et, le courrier suivant, je lui écrivis de nouveau. Il n’était pas possible, après avoir plaidé ma cause au conseil, comme il me l’avait assuré; après m’avoir enjoint de partir au plus vite; après avoir reconnu, certifié l’acte du \ S juillet; après avoir donné l’ordre à M. de Maulde de l’exécuter avec zèle et promptitude, en me priant de l’y aider; après m’avoir solennellement promis que le cautionnement éternel serait avant moi à la Haye ; après m’avoir offert, sans que je le lui demandasse, deux ou trois cent mille francs sur son département, me priant même de lui envoyer mes avis sur la manière d’acheter les toiles et autres marchandises sèches de Hollande : je ne pouvais, sans l’insulter, lui montrer aucun doute sur sa bonne volonté. Prenant patience en enrageant, j’allais me rappeler encore à sa mémoire, lorsque l’on me remit une grande lettre contre-signéc Lebrun.

Ah! me dis-je avec un soupir, qui sait attendre voit souvent la fin de ses tribulations. J’ouvris cette lettre, et j’y lus :

« Paris, le 9 novembre 1792, l’an I<-r de la république.

« J’ai reçu, citoyen, la lettre que vous m’avez écrite de la Haye, et je n’ai différé d’y répondre que parce que je me suis procuré de nouveaux renseignements sur la cargaison des fusils arrêtés par ordre de l’amirauté à Tervère. Sans entrer dans aucun détail sur la spéculation que vous avez faite, ni sur son objet, je vais vous instruire tout simplement de ce qui m’est revenu sur la qua-

Jité de ces armes. Elles ont d’abord servi aux corps francs à l’époque de la dernière révolution tentée par les patriotes hollandais, ensuite vendues aux Belges, qui en ont aussi fait usage dans le temps de leur révolution; elles ont enfin été achetées par des négociants hollandais, de qui vous les tenez.

u Je conviens qu’un cautionnement de cinquante mille florins, demandé pour lever l’embargo mis sur de vieux fusils, vous dégagerait sans doute d’un embarras bien grand, de savoir où les placer. Je conviens que le traité passé entre vous et l’ex-ministre Lajard est fort avantageux ; mais soyez de bonne foi, citoyen, et convenez à votre tour que nous serions bien dupes d’approuver un pareil traité et d’y donner notre adhésion. Nos vues et nos principes ne s’accordent point avec ceux de nos prédécesseurs. Ils ont eu l’air de vouloir ce qu’ils ne voulaient pas; et nous, bons patriotes , bons citoyens, désirant sincèrement faire le bien et le voulant, nous remplissons les devoirs de notre place avec autant de loyauté, de probité, que de franchise h

« Depuis quelque temps je ne me mêle plus d’achats d’armes. Ces opérations mercantiles ne s’accordent guère avec le genre de travail et de connaissances qu’exige mon département. Dans un moment pressant, où il fallait de toute nécessité des fusils, on s’est jeté avidement sur tout ce que l’on a trouvé. Actuellement que les mêmes besoins n’existent plus, le ministre de la guerre s’attache principalement à la bonté des fusils et au prix modéré. Ce n’est donc plus mon affaire, et j'ai cessé de m’en occuper. Retournez-vous du côté du citoyen Pache, et adressez-lui vos réclamations: c’est à lui à prononcer, et à vous dire si elles sont justes et fondées.

« Quant à moi, je ne suis plus en mesure ni en position de rien faire et décider sur un objet, comme vous savez, hors du ressort de mon département.

« Le ministre des affaires étrangères,

« Lebrun. »

« P. S. J’ai envoyé copie de votre lettre au ministre de la guerre ; je recevrai incessamment sa réponse, dont je vous ferai parvenir la copie. »

Ah! grand Dieu! m’écriai-je après ma lecture achevée, vit-on jamais rien de semblable? Et c’était pour finir ainsi que l’on m’envoyait en Hollande ! ô détestable perfidie !

Dans le premier mouvement de mon indignation, j’avais lutté, par ma colère, contre l’ironie du ministre. J’opposais à l’hypocrisie de son fatal patriotisme ses basses requêtes et ses perfides lettres à V empereur Joseph contre la liberté brabançonne en

1. Lebrun, bon patriote ! aimant la liberté ! Il a donc bien changé depuis 1788 !

1787 et 1788, et je mettais le gazetier à jour. Mes amis n’ayant pas souffert que ce premier élan trop amer m’échappât, je pris le pénible parti de raisonner avec qui m’insultait. Quand mes sens furent apaisés, je lui écrivis ce qui suit.

Ah! je prie mes lecteurs d’en dévorer l’ennui. C’est le secret de cette comédie terrible !

« La Haye, ce 16 novembre 1792.

« Citoyen ministre,

« En réponse à l’unique lettre que j'aie jamais reçue de vous, en date du 9 novembre, je vous préviens que les difficultés qui clouaient a Tervère les fusils de Hollande sont levées, grâce à Dumouriez, à l’instant où l’intrigue de la bureaucratie française en fait renaître de nouvelles, pour les y river si elle peut.

« Vous êtes un homme trop honnête pour avoir lu, én la signant, la perfide ironie que l’on m’envoie en votre nom.

« Vous auriez réfléchi qu’il ne s’agit ici d'aucun embarras de ma part de vendre ces armes à personne, puisque depuis huit mois mon premier traité les attache à la France ; que depuis quatre mois le second traité vous démontre que deux ministres et trois comités réunis ont refusé de les en détacher, lorsque, las des repoussoirs de nos ministres patriotes, je demandai très-net qu'on me permît d’ en disposer, pouvant le faire alors avec grand avantage, s’il était vrai que la France n'en voulût plus.

« Vous auriez réfléchi que, ne pouvant être à la fois propriétaire et dépouillé par l’acte du 18 juillet, je n’ai plus d’autre soin que de livrer ces armes; que, dans la position contraire, j’en serais maintenant d’autant moins empêtré, que votre élu Constantini m’en a fait offrir de nouveau par M. de Maulde les sept florins huit sous que ses grands associés me proposaient a l’abbaye, avec promesse de m'en tirer si j'accédais à ce marché.

« Vous auriez réfléchi encore, vous qui connaissez tant l’affaire comme commis , comme ministre, que, loin d’avoir jamais donné ces armes à personne pour neuves, je n’ai cessé de dire et d’écrire à vous et à tous vos collègues qu’elles venaient des Brabançons. Ce cautionnement exigé par l’empereur, du Hollandais que je dois en couvrir, n’est-il donc pas la preuve matérielle d’un fait qui vous battit les oreilles cent fois? Vos commis vous respectent peu, de vous faire dire dans cette lettre que vous apprenez à l'instant ce que vous savez bien que vous savez depuis six mois! (Je vous nommerai celui que vous devez gronder.)

«Vous auriez réfléchi en outre que, si ces armes eussent été neuves, je n’aurais pu vous les laisser au prix de huit florins banco, ou de quatorze schellings en or, ou de dix-sept francs en écus, ou de trente livres en assignats (c’est tout un), quand vous aviez la bonhomie {que vous avez encore, messieurs) d’acheter pour trente schellings en or, à Londres,

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qui font trente-six livres en écus et plus de soixante livres en assignats, des fusils neufs très-médiocres; lorsque, dans la même ville, vous avez depuis acheté de vingt jusqu'à vingt cinq livres schellings en or, ou trente livres en écus , ou plus de cinquante en assignats, de vieux fusils qui presque tous avaient servi de lest dans les vaisseaux allant aux Indes; dont on était forcé, pour parvenir à vous les vendre, de détremper toutes les platines pour pouvoir dévorer la rouille, n’y retrempant que la batterie !

« Vous les recevez néanmoins sans vous plaindre ni du haut prix ni de la basse qualité, parce que ce sont, nous dit-on, vos affiliés qui les fournissent (oui, mais per partachir , comme dit le Ragusain ) : ce qui est un peu loin du prix modéré de mes armes vendues à huit florins ou quatorze schellings en or, ou dix-sept francs écus de France, ou trente livres en assignats ; mes armes, dans lesquelles il se trouve une forte partie de neuves, que vous n’auriez pas aujourd’hui pour six couronnes à Liège, ou trentesix livres en écus, ou soixante livres en assignats; mes armes, que je soumettais au triage, les ayant achetées en bloc!

« Vous auriez enfin réfléchi qu 'un cautionnement commercial de cinquante mille florins n'est point un déboursé de cette somme; et que tout se réduit, en rapportant Yacquit à caution déchargé , à une commission de banque, qui ne va pas à deux mille francs, comme je vous l’ai dit vingt fois, tant chez vous qu’au conseil des ministres; mais l’ignorance et la malignité marchent de pair autour de vous, monsieur; c’est le malheur des mauvais choix!

«Notez, ministre trompé, que ceux qui vous écrivent ou qui vous donnent ces belles notions sur mes armes ne les ont jamais, jamais vues, car elles sont encaissées depuis près d'une année.

« Notez que ces donneurs d'avis ont fait près de moi l’impossible pour me les arracher en bloc, tant à Paris que depuis à la Haye, à un florin de moins que vous ne les payez.

« Notez que je vous l’écrivis le 19 août à Paris; que mon refus de les céder me fit emprisonner, trois jours après, à l’Abbaye, où, sous vos bons auspices, ils vinrent renouveler leùrs offres; où je manquai enfin d’être égorgé : ce que la société voulait.

« Notez encore, 6 ministre trompé, que ces acheteurs exclusifs (privilégiés par vous) de toutes fournitures hollandaises , et que vous gorgez d'assignats (comme l’on fait pour ses amis), ne peuvent pas m’offrir sept florins huit sous, sans les frais, au premier mot qui leur échappe, s’ils ne sont pas certains de les vendre dix, onze ou douze florins à la nation, par l’entremise bénévole de nos ministres patriotes; surtout s’ils donnent, comme ils disent, vingt-cinq pour cent de toutes leurs fournitures au protecteur du privilège, sans tous les intérêts qu’on réserve aux amis (per partachir, bien entendu) !

« Votre secrétaire vous fait dire, dans la lettre que je commente, que depuis quelque temps vous ne

vous mêlez plus d'achats d'armes. Ah! plut au ciel, pour la nation, que vous ne vous en fussiez jamais mêlé! Mais tâtez-vous sérieusement: j’ai peur qu’on ne vous trompe encore; témoin l’élu Constantini, qui en achète par vos ordres.

« Il vous fait dire aussi que vos prédécesseurs, en traitant avec moi, feignaient tous de vouloir ce qu’ils ne voulaient pas. (C’est sans doute servir la patrie que vous entendez par ces mots.) Mais il oublie que vos prédécesseurs Lajard, Chambonas et de Graves eurent la modestie, que vous n'avez pas eue , de consulter les comités de l'Assemblée nationale; qu’aucun d’eux n’a rien fait sans leur avis au préalable: d’où il résulte, selon vous, quoiqu’on n’ose pas vous le faire dire, que tous ces comités étaient leurs complices et les miens ; tandis que vous, ministre soi-disant patriote, m’avez tout refusé pour le service de la patrie, quand je partis pour la Hollande, malgré l’avis des comités , quoiqu'ils l’exigeassent de vous, au nom de V Assemblée, et que vous le leur promissiez !

« Ministre, il est bien clair que vous n’êtes en ceci ni mon complice ni le leur. Personne ne vous en accuse. Si vous aviez besoin d’un joli témoin sur ce fait, l’ami Constantini pourrait très-bien vous en servir.

« Je finis. — Si, au lieu d’apprendre ces choses ou de vos commis ou de moi, par hasard, ministre trompe, vous en étiez instruit d’avance, je me verrais réduit à supputer que vous aviez bien envie de ces armes, pourvu que Yélu les fournît, et non moi; que, comme il est certain qu’«7 fie les obtiendra jamais, cette brutalité gauloise, bien annoncée par lui à ses amis, peut avoir fait changer les anciennes mesures en de nouvelles plus sévères, qu’on ne m’annonce encore que vaguement ! Alors je serais bien tenté de vous écrire, en finissant mà lettre avec respect, que je suis en. grande surprise de votre conduite impolitique.

« Citoyen ministre trompé.., dans vos vues,

« Votre, etc.

« Signé Caron Beaumarchais. »

« A Dieu ne plaise que je le pense! Mais, puisque vous avez, dites-vous, communiqué la lettre au nouveau ministre Pache, communiquez-lui la réponse : c'est un commencement d'instruction dont il vous saura très-bon gré. »

Quand ma lettre fut à la poste, je me sentis bien soulagé : ma foi ! pour celle-ci, elle partit à son adresse, craignant pour mon chef de bureau qu’on ne lui fit un mauvais tour si je l’en rendais le porteur. Attendons, dis-je, maintenant les avis que l'on me promet. Voyons surtout ce que dira notre nouveau ministre Pache.

Je m’en allai à Rotterdam faire dresser les actes que je voulais avoir du négociant Osy, premier vendeur. Il parut étonné de ce genre de précau-

MÉMOIRES

tion. Je l’assurai que ma position l’exigeait. Cela le rendit tàtonneur. Je m’apercevais bien qu’il servait son pays ; mais qu’avais-je à lui dire, moi qui servais le mien ?

Enfin nous terminâmes tout, moyennant les quatre actes notariés que l’on peut voir : le premier, par lequel il me reconnaît légalement 'propriétaire des fusils , moyennant toutes les sommes à lui payées par moi, dont la quittance finale est de la modique somme de mille vingt-six florins deux sous huit deniers pour solde ;

Le second, par lequel je m’engage de ne point faire sortir les armes de Tervére , sans lui avoir fourni le cautionnement de cinquante mille florins d’Allemagne ;

Le troisième, par lequel je m’engage à lui rembourser tous les frais de magasinage et autres qui ne sont pas compris dans le payement des armes, et doivent en être arbitrés ;

Le quatrième, enfin, par lequel je promets de ne le point poursuivre personnellement pour les obstacles politiques qü eLL. HH. PP. ont mis a l’extradition

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