‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 625 sur 803 · DE MES ARMES · texte numérisé non relu

DE MES ARMES

Plus, une lettre à James Turing fils, de Tervére ,

■ avec ordre de me livrer tous les fusils qu’il a reçus , mais d’empêcber l’embarquement jusqu’à remise par moi du cautionnement engagé! Plus, une lettre à son armurier de Bruxelles , pour qu’il se transporte à Tervére à ma réquisition, y reconnaître que les fusils n’ont été vus ni touchés par personne depuis qu’il les a encaissés au mois de février dernier, et que tout est conforme à l’état qu’il en a donné.

On voit que je suis bien en règle. Mais dans ceci je ne vois pas que personne y fasse mention ni des prétentions d’un Provins que Lecointre ma opposées , ni des arrêts que ce Provins amis auprès du négociant Osy , pour qu’il ne livrât point ces armes à Pierre- Augustin Beaumarchais , qui est moi.

Dans tout ceci je ne vois pas non plus qu’il soit question d ’ aucuns débats sur ma propriété des armes, par aucun autre propriétaire qui les ait arrêtées à Tervére, comme le ministre Lebrun a dit expressément au dénonciateur lecointre qu’il venait d’en faire à l’instant la très-heureuse découverte.

Monsieur Lebrun! monsieur Lecointre ! ces quatre actes sont imprimés. Les originaux, je les ai. Lisez-les bien, chacun dans votre esprit. Lebrun suit la marche des taupes ; on a rendu Lecointre injuriant pour moi : deux genres d’escrime où je ne suis pas fort. Voyons si la raison et la modération sont des armes d’assez bonne trempe pour faire plier celles-là !

Un mot d’explication est nécessaire ici pour lever toute obscurité sur la conduite des Hollandais.

Loin que les états puissent dire (comme le prétend M. Lebrun) qu’ils n’ont jamais empêché ces armes de sortir ; qu’il y a eu seulement des oppositions de personnes se disant propriétaires, etc., la vérité,

prouvée par pièces juridiques (ma requête du 12 juin et la réponse des Élats-Généraux du 26 juin 1792), la vérité, dis-je, est que le seul réclamant qui se fût opposé au départ de ces armes était un sieur Buohl, ministre, agent de l’empereur , qui prétendait que son auguste maître avait encore des droits sur ces fusils, quoique M. Osy (de qui seul je les tiens) les lui eût bien payés comptant; quoique ce même Osy, avant de les faire enlever des citadelles de Matines et Ncimur ou A Anvers, pour satisfaire aux lois de son traité, eût lait lournir à l’empereur, par MM. Valkiers, Gamaraches de Bruxelles, un cautionnement de cinquante mille florins , lequel est libellé dans l’acte ; duquel cautionnement, qui éteint tous droits de l empeieur , je me suis fait donner, comme on 1 a vu, cette attestation notariée par le même banquier Osy, ainsi que quittance finale de mes payements faits à lui par-devant le même notaire , pour répondre à M. Buohl, et plus encore à MM. Clciviere et L brun, qui feignaient d’élever des doutes non-seulement sur ma propriété, mais sur l’existence même des armes dans le port de Tervére.

La note de M. Buohl remise aux états de Hollande, au nom du roi de Hongrie, devient tellement importante pour reconnaître à tout jamais la vérité, le vrai motif de l’embargo des Hollandais sur nos fusils, et la véracité du ministre Lebrun, que je vais l’insérer ici.

Note de M. le baron de Buohl, chargé des affaires de la cour de Vienne, remise le 5 juin 1792 à LL. HH. PP. ; et le 8, par M. le greffier Fagel, à M de Maulde, ministre plénipotentiaire de Franceà la Haye, qui ena remis copie à M. de la Hogue le 9, lequel a répondu le 12, et auquel LL. HH. PP. ont répondu le 26 juin.

« Le soussigné, chargé d’affaires de S. M. le roi apostolique de Hongrie et de Bohême, a l’honneur de s’adresser à M. le greffier Fagel, le priant de vouloir bien portera la connaissance de LL. HH. PP. que les armes qui se trouvent actuellement au port de Tervére en Zélande sont celles qui ont été vendues par le département de l’artillerie du roi aux Pays-Bas, à la maison Jean Osy et fils, de Botterdam, sous la condition expresse quelesdites armes seraient transportées aux Indes, et qu’il en constaterait au gouvernement. Cette condition, bien loin d’avoir été remplie, ne pourrait que trop faci ement être éludée , au préjudice du service de S. M., par l’effet d’un contrat de rétrocession fait en faveur de divers acquéreurs.

« Le droit manifeste qui en résulte pour le roi apostolique de réclamer sa propriété 1 , par le non-

1. Il est joli Je droit, quand il n’y a nulle époque fixée dans lesdits* actes, et qu’ Osy a fourni une caution de cinquante mille florins; et quand’ les tribunaux de l’empereur même ont fait adjuger ces armes au sieur la Haye, sur la rétrocession à’ Osy! Il est vrai que

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accomplissement de la condition mentionnée, a motivé les ordres très-précis en vertu desquels le soussigné est chargé de demander l’interposition et l’autorité de LL. HH. PP., afin que leur exportation ne puisse s’obtenir sous aucun prétexte quelconque.

(Entendez-vous ces mots, mon dénonciateur : sous aucun prétexte quelconque ? Tout vous paraîtil expliqué ?)

« Les États-Généraux se prêteront sans doute avec d’autant plus d’empressement à cette mesure de justice, qu’ils ne sauraient manquer d’apprécier dans leur sagesse les raisons combinées qui ont porté le gouvernement général à s’attacher à la condition exprimée, dont les circonstances survenues depuis justifient trop V objet pour s’en désister.

(Entendez-vous encore ceux-ci , Lecointre ? sentez-vous maintenant jusqu’à quel point vous fûtes abusé par le publiciste Lebrun?)

« Fait à la Haye, le 5 juin 1792,

« Signé le baron de Buohl-Schavenstein. »

Or ce M. Buohl , au nom de l’empereur, avait porté sur ces fusils les prétentions que vous venez de lire, et dont le ministre Lebrun , qui feint toujours de l’ignorer, a la preuve depuis six mois dans cette même note deM. Buohl du 5 juin 1792; dans notre requête du 12, présentée par M. de Maulde aux États-Généraux, en réponse à M. Buohl, avec une note pressante de notre ambassadeur ; enfin, dans la réponse de LL. HH. PP., du 26 même mois : toutes lesquelles pièces ont été remises à Lebrun , étant premier commis , par M. Chamboncis ; et depuis par moi-même, en sa qualité de ministre.

Et les complaisants Hollandais (grâce à leur molle politique) trouvaient les prétentions du sieur Buohl si justes, qu'ils en arrêtaient nos fusils! comme si la Hollande, où ces armes sont par transit et dont j’ai payé tous les droits, devait à ce Buohl la complaisance de vexer un Français pour plaire à sa gracieuse majesté, très-impériale sans doute, mais nullement propriétaire !

Vous avez vu comment LL. HH. PP., en répondant à notre requête du 10 juin, où nous demandions V extradition des armes à grands cris, disaient, dans leur réponse du 26, que les propriétaires (qui sont moi) avaient eux-mêmes renoncé à l’exportation de ces armes. Puis, quand ces vrais propriétaires leur soutenaient avec respect qu’ils n’avaient dit nulle part cette lourde bêtise verbalement ni par écrit, nosseigneurs ne disaient plus rien, fumaient gracieusement leurs pipes, et gardaient encore mes fusils.

c’était avant qu’ils sussent que la Haye me les céderait pour la France. Les manœuvres n’ont commencé contre l’extradition des armes que lorsqu’ils ont été instruits, par la loyauté de nos bureaux de la guerre d alors, que j’étais l’acheteur des fusils , et qu’ils étaient pour nos soldats. Voilà ce que Lebrun n’a jamais ignoré. Ainsi le droit de l’empereur était aussi fondé que \’ ignorance de Lebrun sur ce fait était vraie!

Bien est-il vrai qu’ils ajoutèrent dans leur réponse du 26 juin (ce qui est plus intéressant) que ces négociants (toujours moi) étaient les maîtres de disposer, d’après leur bon plaisir , des neuf cent vingtdeux caisses, vingt-sept barils (tonneaux) de fusils et de baïonnettes, dans ^intérieur de la république, attendu que 1 importation de ces armes est permise SANS restriction, moyennant le payement des droits , QUI ONT ÉTÉ acquittés. (Acquittés par moi, monsieur Lecointre! acquittés par moi, monsieur Lebrun!) Ne perdons pas le fil du raisonnement des Hollandais : il est parfait.

Ils me donnent le droit de vendre mes armes dans V intérieur, parce que j'ai payé les droits; mais quels droits leur ai-je payés? ceux de transit . Admirez la justesse! parce que j’ai payé les droits qu’on nomme de passage, celui d’entrée et desortie , ils gardent mes fusils sous clef ! (Dieu bénisse les politiques avec leurs fatals raisonnements !) Et c est de cette nourriture qu’on alimente ma raison depuis neuf tristes mois, tant en Hollande qu’à Paris ! Hollandais, Buohl et Lebrun, vous êtes tous de la même force !

Notez encore que ces États,, amis de l’empereur François, me donnaient une permission (que je ne leur demandais point) de vendre ces fusils en Europe à nos ennemis , qui les recherchaient à tout prix (si c’est mon bon plaisir, disent-ils!), malgré que l’empereur, leur ami, eût exigé d’un Hollandais que ces armes iraient h Saint-Domingue, sous peine de cinquante mille florins, etmalgré queLL. HH. PP., à l’appui de cette sûreté, eussent exigé 'de nous en avril trois fois la valeur de ces armes. Jeu puéril ! tout était oublié ! Soldats français , tout était bon, pourvu que vous ne les eussiez jamais ! Et nos perfides ministres, en abusant Lecointre et faisant publier la chose , viennent de faire gagner la partie à vos ennemis, par votre décret de novembre!

Hélas ! nosseigneurs de Hollande nous traitaient comme gens qui ne méritaient pas qu’on se donnât la peine d’avoir raison en leur parlant! Moquerie outrageuse que Lebrun connaissait! Et c’était votre ambassadeur, d Français, qu’on bafouait ainsi : car il appuya ma requête d’un très-fort mémoire de sa main, au nom de la nation française ! Mais pourquoi m’en étonnerais-je, lorsqu’il était bien plus bafoué par le ministre de Paris que par le bureau de la Haye ?

En demandant pardon à cet ambassadeur maltraité, vexé, rappelé, quoiqu’il soit bien dans la diplomatie un des hommes les plus forts que j’aie jamais rencontrés , un travailleur infatigable, à qui je donnerais très-hautement ma voix pour en faire un ministre des affaires étrangères, si on les choisissait sur leur capacité : hélas! j’en dis tout le bien que j’en sais, pour qu’il daigne me pardonner la contrariété que je me vois forcé de lui faire éprouver.

Pour revenir à mon affaire, je somme donc

MEMOIRES

M. de Maulde de déclarer, sans nui détour, si tout ce que j’ai dit tenir de lui surle Constantini est faux.

Je le somme de présenter la lettre qu’il a reçue à ce sujet de la veuve Lombaert , d'Anvers , sur la cession de mes fusils.

Et comme le Constantini est vantard , avec son parler un peu niais, je somme aussi M. de Maulde de déclarer à la nation si ce que cet homme a dit en d’autres lieux, savoir : qu’il donne un intérêt de vingt cinq pour cent sur tous ses achats de Hollande à certain protecteur de son privilège exclusif , et lui en a remis sa soumission, il ne le lui aurait pas dit aussi dans ses vanteries accoutumées.

Je le somme encore de nous dire s’il ne lui a pas fait quelque offre semblable , à lui-même , pour fermer les yeux sur le tout, même y aider dans l’occasion.

Ce qui m’engage à peser sur ces faits, c’est le rappel, si brusque et sans motif, de cet ambassadeur, au moment où c’était un crime d’enlever de la Haye un homme aussi instruit des intérêts du Nord, aussi aimé des Hollandais, très-estimé de leur gouvernement, quoiqu’on lui fît des avanies par haine de notre nation; au moment, dis-je, où tous les cabinets venaient se mêler et se peindre au cabinet stathoudérien , comme tout l’horizon se peint sur la rétine de notre œil, grande comme un œuf de serin !

Et si, contraire au triumrapinat, l’honneur de M. de Maulde l’a obligé de rejeter leur offre, je ne m’étonnerai plus de son brutal rappel, quoiqu’il fût l’homme le plus propre à nous bien servir en Hollande 1

Des regards aussi vigilants auraient pu gêner bien des choses ! Eh! qu’est le bien de la patrie près de M. Constantini? lia bien mieux valu y envoyer Thainville , qui, tout aussi vantard que l’autre, leur disait noblement au Havre , en racontant qu’il allait relever de M aulde : Je m’en vais à la Haye balayer toute la boutique !

Cette diplomatie peut sembler un peu bien étrange à ceux qui savent combien il faut de vrai talent, de grâces, de ruse et de souplesse pour faire supporter ces missions inquisitoriales !

Tels sont les gens qui mènent nos affaires, en faisant du gouvernement un réceptacle de vengeance, un cloaque d’intrigues, un tissu de sottises, une ferme de cupidité !

Après avoir fini avec Osy de Rotterdam , et sans aucun égard aux menées de Lebrun, mais attendant ce qu’il me ferait dire par son nouveau collègue Vache , j’écrivis à M. de Maulde une lettre officielle, le 21 novembre, ayant rapport à la réception de mes armes, qu’il était obligé de faire en qualité de maréchal de camp. J’y joins la lettre de ce ministre, en réponse à la mienne du 22.

Cette réponse de M. de Maulde, exacte et fort honnête, comme tout ce qu’il écrit, est remarquable par trois points :

1° Par la conviction où il est que tous ces revendeurs protégés de marchandises hollandaises, Constantini et compagnie, ne me pardonneront pas de les avoir privés d’agioter sur mes fusils. Je crois, dit-il, que, pour parer encore à quelque diablerie, car tous ces factieux d’agioteurs ne vous les économiseront pas, etc.

2° Elle est remarquable par sa très-franche volonté d’exécuter sur ces fusils les devoirs que lui imposait le traité du 48 juillet, d’après les ordres de Lebrun , qu’il ne croyait point illusoires.

3° Par la fatigue qu’il avait des vexations sans nombre que mon affaire n’avait cessé de lui faire éprouver depuis huit mois qu'il la traitait et la suivait auprès des états de Hollande. (Voyez sa lettre.)

Il y en avait donc réellement, de longues et fatigantes vexations de la part des états de Hollande sur cette affaire, que l’ambassadeur vigilant ne perdait pas de vue depuis huit mois, dont il avait lassé les ministres de France, et dont Lebrun, qui se donne l’air aujourd’hui de s’instruire des faits par un nouvel agent, avait eu les oreilles battues et les deux yeux frappés cent fois comme premier commis, ensuite comme ministre, par vingt dépêches de M. de Maulde et par mes vives réclamations !

M. de Maulde m’envoyait avec sa réponse une lettre réquisitoriale au commandant français à Bruxelles. La voici :

« La Haye, ce 22 novembre 1792, l’an 1er de ]a république française.

« Citoyen,

« La présence de M. Tomson, de Bruxelles, étant absolument nécessaire dans ce pays pour terminer un achat d’armes fait par le citoyen Beaumarchais pour le gouvernement de notre république, je vous prie, citoyen général, de faire obtenir à M. Tomson le passe-port nécessaire pour ce voyage. Servir la patrie, voilà notre devoir et notre plaisir. L’aimer uniquement, voilà le culte digne de nous, vrais Français républicains.

« Signé Emm. de Maulde de Hosdan. »

Le 24 novembre, je demandai à ce ministre plénipotentiaire de France, mais officiellement, copie des lettres que les différents ministres lui avaient écrites sur l’affaire des fusils. Il répondit qu’*7 n’était pas d’usage qu’on- donnât en diplomatie copie des lettres qui pouvaient parler d’autres choses, mais seulement de bons extraits. Il voulut bien me les envoyer.

On peut remarquer cette phrase dans ma lettre : Je ne vous parle plus de ce fatal cautionnement, etc., qui n’arrive jamais, etc., parce que la malveillance qui l’arrête ne vient nullement de votre part , et que vous en avez écrit plusieurs fois au ministre, comme je l’ai fait moi-même , etc.

On peut remarquer celle-ci dans la réponse de

M. de Maulde : Il faut donc être en mesure de prêter ce cautionnement, ou nous ne tenons rien. Vous ne doutez pas que je ne retrace souvent cette observation au ministre, à qui je présume que le citoyen Beaumarchais écrit chaque courrier .

Hélas! oui, je lui écrivais; M. de Maulde lui écrivait; Constantini sans doute aussi lui écrivait. L’usage qu’il a fait des trois correspondances est l’exécrable et dernier acte de ce drame ministériel ; mais, comme c’est la fin de tout, avant de vous le présenter je dois vous mettre sous les yeux ma lettre pressante du 30, et la réponse de M. de Maulde , sur la livraison de mes armes. Elles sont trop importantes pour ne les pas insérer dans le texte. Voici ma lettre :

« La Haye, ce 30 novembre 1792, l’an 1er de la république.

(c Citoyen ministre plénipotentiaire de France,

« J’ai l’honneur de vous prévenir que l’armurier de Bruxelles, que mon vendeur hollandais et moi avons été d’accord de faire venir à Tervère pour y reconnaître en ma présence et en la vôtre la quantité des armes en caisses qui y sont détenues depuis plus de sept mois, est enfin arrivé à la Haye sur l’expédition du passe-port que le général français qui commande à Bruxelles lui a donné, d’après la demande que vous lui en avez faite vous-même.

« Je vous ai prévenu dans le temps, citoyen ministre et ministre citoyen, que si nous préférions cet armurier brabançon à tout autre, c’est parce que, depuis le commencement de l’affaire, cet homme a été chargé d’abord de faire passer les armes des citadelles de Malines et de Namur en Zélande ; ensuite de réparer la partie des fusils qui en avait le plus besoin ; qu’il a huilé et encaissé ces armes , et qu’il en a remis alors l’état certifié à mon vendeur, lequel me l’a remis depuis en le certifiant lui-même.

(c La malveillance ministérielle, qui jusqu’à ce jour a retenu en France le cautionnement exigible tant demandé et tant de fois promis , ayant servi de prétexte à la malveillance hollandaise pour empêcher l’embarquement et l’extradition de ces armes, vous savez aussi bien que moi que le moment de résipiscence hollandaise, que nous devons aux grands succès de Dumouriez, est à peu près déjà passé, par le décret de la Convention nationale sur l’ouverture de la Meuse et de l’Escaut. J’ai donc l’honneur de vous requérir, et même de vous sommer { pardonnez la rigueur du terme à la rigueur des circonstances); j’ai l’honneur, dis-je, de vous requérir et sommer de vous transporter avec moi à Tervère, pour y recevoir, en votre qualité de maréchal de camp, mon expropriation légale et la livraison réelle de ces armes, payées depuis si longtemps par moi, au même instant où elle me sera faite à moi-même, aux termes du traité passé le

18 juillet dernier entre les ministres de la guerre Lajard et des affaires étrangères Chambonas, d’après l’avis très-motivé des trois comités . diplomatique, militaire, et des douze, réunis ; traité dont la teneur, expressément reconnue par le ministre Lebrun, en date du 20 septembre, qui vous l’a envoyé par moi, vous y oblige, ainsi que l’ordre exprès que ce ministre vous adonné pour la partie qui vous concerne dans ce traité, par sa lettre du 20 septembre, que je vous ai remise à mon arrivée à la Haye.

« Pardonnez si je vous préviens, citoyen ministre plénipotentiaire, qu’à votre refus de le faire à ma réquisition , si une guerre, qui paraît malheureusement trop prochaine, entre la France et la Hollande aidée de l’Angleterre, privait la patrie de ces armes qui lui appartiennent, soit par quelque pillage ou l’usurpation que les Hollandais en feraient, je me verrais forcé dès à présent d'en reverser toute la responsarilité sur vous, comme je l'ai déjà fait à Paris sur le ministère de France, pour le refus de fait, qui existe de sa part, d'envoyer en Hollande le cautionnement exigé par le traité du 18 juillet , et d'en exécuter les conditions ; vous rendant garant envers la nation de toute la perte qui résulterait pour elle de votre refus de partir.

« J’ai écrit au ministre Lebrun, pour être mis sous les yeux du conseil exécutif provisoire, que je ne ferais pas une démarche en Hollande sans lui donner toute la rigueur des formes, connaissant bien les motifs des oppositions, et mon intention étant de dénoncer à la nation toutes les lâches intrigues dont nos ministres sont malheureusement investis et enveloppés, pour empêcher ces armes d’entrer en France.

« Agréez, citoyen ministre plénipotentiaire de France, les salutations respectueuses du vieux citoyen

« Beaumarchais. »

J’étais malade ; ma lettre lui fut envoyée par u de mes amis, auquel il répondit :

« La Haye, ce 30 novembre 1792.

« Citoyen,

« Je ne puis que transmettre au citoyen Caron Beaumarchais Vordre impératif du ministre de la guerre. Il ne m’appartient pas de le commenter. Notre ministère nous astreint aux notifications qui nous sont imposées. Je les fais officiellement; c’est remplir mes obligations. Je sais, comme particulier, ce que l'honneur et la justice me prescrivent, et je n’aurai jamais besoin à cet égard de consulter personne Mais comme garçon-ministre , subordonné dès lors, je ne puis qu’obéir Vous sentez qu’il ne m’est plus possible de me rendre à Tervère. 11 est vraisemblable que les causes d’un ordre qui m'étonne seront bientôt manifestées : peut-être

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même en serez-vous plus tôt instruit que moi, car les nouvelles m’arrivent bien lentement.

« Votre concitoyen,

« Le ministre plénipotentiaire de France ,

« Emm. de Maulde de Hosdan. »

Sa lettre contenait la partie officielle d’une autre lettre du ministre Fâche , très-importante à lire pour juger du désordre et de la profonde ignorance où vivaient tous les malveillants qui ont lourni les matériaux de ma dénonciation ; lettre que Lebrun envoyait tout ouverte au citoyen Maulde , avec un mot de lui (ce qui la rend plus digne de remarque) à Maulde , qu’il nommait encore ministre plénipotentiaire à la Haye, quoiqu’il y eût un mois que Thainville, qui le balayait , était parti en poste, avec son balai, de Paris.

O désordre! ô contradiction! Je jure que tout m "che ainsi dans ce fatal département.

Lettre du ministre Lebrun.

« Paris, le 20 novembre 1792, l’an Ter de la république.

« Le ministre des affaires étrangères envoie la lettre ci-jointe au citoyen Maulde, que vient de lui remettre le citoyen ministre de la guerre. »

Lettre du ministre Fâche. ( Artillerie .)

« Je vous prie, citoyen, de mettre le plus de célérité qu’il vous sera possible à m’informer si, en conséquence de l’invitation qui a pu vous en être faite à la fin d’avril ou au commencement de mai dernier, vous avez, conjointement avec le maréchal de camp la Hogue, fait vérifier et constater l’état et la quantité des fusils et autres armes à feu déposés au port de Tervère au compte de Caron Beaumarchais ; et si vous avez fait ficeler et cacheter les caisses qui les contiennent, afin qu’elles restassent dans leur intégrité.

« Si vous avez eu mission, citoyen, pour faire cette opération, et que vous l’ayez remplie, je vous prie de ne pas différer un instant à m’en faire part, et de surseoir, en attendant, à toute vérification ultérieure à cet égard.

a Si, au contraire, vous n’avez eu ni mission à ce sujet ni opération à faire, il convient que, sous quelque prétexte que ce soit, vous n’en commenciez aucune jusqu’à ce que, d’après les renseignements que je vous prie de donner à cet égard, je vous fasse connaître le parti à prendre ultérieurement.

« Signé : le ministre de la guerre , Pache. » Au-dessous est écrit :

« Pour copie demandée par le citoyen Beaumarchais, le premier décembre au matin.

« Signé Leroi d’Herval, secrétaire. »

Réellement on ne sait par où prendre ce chef-

d’œuvre ministériel, pour en faire le commentaire. Certes ce n’est point là l’ouvrage de M. Pache. Un ministre sensé n’écrit point de telles sottises sur une affaire qu’il ignore, et quand il se doute, surtout, qu’il pourra être relevé. Mais le hasard, joint à mes réflexions, m’a fait trouver encore le mot de cette absurde énigme.

Le lettre est d’un commis, fabricateur des fausses instructions qui ont trompé le citoyen Lecointre.

Avant de parler de cet homme, commençons d’abord par commenter sa lettre signée Pache.

(la lettre.)

Je vous prie (dit le ministre mal instruit à l’ambassadeur bien instruit) de m’informer si, en conséquence de X invitation qui a pu vous en être faite à la fin cT avril ou au commencement de mai dernier, etc.

— Que parle M. Pache des mois d’avril et de mai ? est-il possible qu’il ignore que les ordres donnés par le ministre Lebrun au citoyen ministre Maulde sont du 20 septembre dernier : lesquels ordres, portant de recevoir mon expropriation à Tervère , aux termes de Y article 8 du traité du \ 8 juillet, ne peuvent avoir aucun rapport à ce qui existait avant la fin d’avril, temps auquel cette livraison devait, par moi, se faire au Havre, et sur -laquelle M. de Maulde n’avait eu ni invitation ni aucun ordre de personne, car il n’était pas en Hollande ?

(la lettre.)

Si, en conséquence de l’invitation d’avril... vous avez , conjointement avec le maréchal de camp la Hogue...

— Grand merci, monsieur Page, pour mon ami la Hogue ! le voilà, grâce à vos commis, maréchal de camp en avril , lui qui n’y a jamais songé ; et vous lui faites ce ridicule honneur sur ce que, le 1 8 juillet, un traité fait par deux ministres, sur l’avis des trois comités, enjoint au citoyenne Maulde, en qualité de maréchal de camp, de recevoir la livraison des armes de mon ami M. de la Hogue , nullement maréchal de camp, mais chargé de faire pour moi la livraison à cet ambassadeur, en vertu du traité passé le 18 juillet!

Si de pareilles lettres sortaient d’un des cabinets ennemis, que de rires nous en ferions ! comme nos gazetiers de Liège s’en extasieraient de plaisir! Je vois ici le commis rédacteur se pavanant de sa sagacité. Il me rappelle un chasseur gentilhomme qui, voulant se donner un air savant sur la mythologie, avait nommé son chien Thisbé, et sa chienne Pyrame, et 's’en pavanait devant nous. Je vous dirai dans un moment quel est ce sage commis-là.

(la lettre.)

Si vous avez , conjointement avec le maréchal de camp la Hogue, fait vérifier... et fait ficeler et cacheter les caisses (et toujours en avril). — Suivant

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l’ordre donné, comme je l’ai dit plus haut, le 20 septembre suivant, remis le 12 octobre au citoyen Maulde , par moi, missionnaire de M. Lebrun.

(la lettre.)

Et si vous l'avez faite , cette vérification, je vous prie de surseoir à toute vérification ultérieure. — Surseoir à la vérification d’une vérification faite et consommée! Tout cela est d’une justesse, et je dirais, d’un sens exquis.

(la lettre.)

Si, au contraire , vous n'avez eu ni mission à ce sujet ni opération à faire , il convient que vous n’en commenciez aucune.

A quel titre M. de Maulde en commencerait-il, s’il n en a eu la mission de personne? lui, ministre de France, qui ne fait rien sans ordre; et de plus maréchal de camp, titre que je lui restitue : il y a trop longtemps que l’on en pare mon ami , qui n’y a jamais prétendu.

Restituons aussi l’honneur d’avoir fait cette lettre à qui il appartient, car M. Vache l’a seulement signée. M. Lebrun, qui sait le fond des choses, la lit, et nous l’envoie ouverte, sans se soucier le moins du monde qu’elle ait le sens commun ou non; et nous disions en la lisant : La tête a-t-elle tourné à tous les chefs et à tous les commis?

Je me mets à vos pieds, ô citoyens législateurs, pour obtenir votre indulgence sur le ridicule détail où je me vois forcé d’entrer! mais il est si fort inhérent à cette dénonciation qui vous a fait lancer un décret contre moi, que je les crois de même main !

Et vous, mon dénonciateur, pardonnez-moi, ou plutôt sachez-moi bon gré de prouver à la Convention que ces imposteurs matériaux ne sont nullement votre ouvrage; que vous avez été trompé, vilainement trompé par ceux qui ne m’ont éloigné de France que pour m’assassiner avec impunité Voici le fait :

J’avais chargé spécialement le chef de mes bureaux mon fondé de pouvoirs, de tourmenter M. Lebrun pour m’obtenir une réponse à quatre lettres successives. Il m’écrit qu’il n’a pu parvenir à rien tirer de ce ministre, ni sur ses réponses en retard, ni sur le cautionnement promis; qu’il lui a constamment trouvé tout l’embarras que je lui avais vu! Ce fut au point que, pour se tirer de mon homme sans laisser échapper le noir projet qu’il méditait, il renvoya le pressant questionneur à un sieur du Breton, des bureaux de la guerre ; lequel, après l’avoir poliment renvoyé dans des bureaux trop peu instruits, finit par l’adresser à un sieur fl***... Mais laissons raconter à mon fondé de pouvoirs, qui l’a subie, la ridicule scène qu il eut avec cet fl***. C’est la lettre que je copie. m (< ^reton’ dil-jÉ a Uni par m’adresser à

M. fl , dans les premiers bureaux duquel j’ai

trouvé une foule de gens qu’il a fallu laisser expédier avant que mon tour arrivât. Enfin j’ai pénétré jusqu’à son cabinet.

« Un peu surpris de l’air égaré de cet homme, pour m’assurer si c’était lui, j’ai débuté lui demandant si j avais l’honneur de parler à M. fl***, qui, 1 œil hagard, le teint enflammé, le poing fermé, m a dit d une voix de tonnerre, et avec l’expression de la fureur : Tu n'as point l'honneur..., je ne suis point monsieur. ..,je m'appelle IF**.

« Interdit d’une telle réception, j’étais prêt à m enfuir; mais, considérant que le personnage n était point imposant, et voulant remplir ma mission, je lui ai répondu avec sang-froid : « Pardon, citoyen, si J ai mal débuté avec toi ; mais considère que les gens du commencement du siècle ne s’habituent pas en une seconde au grotesque langage de sa fin. Au surplus, c’est donc ta manie de te faire tutoyer ? Pourrais-je te parler seul ? Je suis renvoyé à toi par un ministre qui se nomme Lebrun, pour savoir où en est l’affaire du cautionnement tant promis à M. Beaumarchais , sur lequel on lui a donné tant de paroles qui toutes ont été sans fruit! Voilà ma question : tu peux répondre. — A qui parlé-je? A Gudin t, fondé de pouvoirs de 1 homme que j ai nommé, et qui te demande une parole positive.

« L'affaire dont tu me parles, me répond fl***, est une affaire sur laquelle je suis occupé à jeter un coup d œil sévère. Beaumarchais a trompé Lajard, qui, comme un sot, s'est mis à la place de Beaumarchais

PAR UN MARCHÉ QUE JE PRÉTENDS DÉTRUIRE 2 ; je Vais

le faire imprimer avec le premier, pour que le public puisse juger lui-même et l'affaire et l'homme. — Vous le pouvez, monsieur, lui dis-je ; et je ne doute pas que, sur votre réponse que je vais lui faire passer, il ne prévienne vos intentions hostiles, et n’instruise ce public, que vous interpellez, des torts des ministres à son égard, et de la manière utile dont il a cherché à servir la nation, à laquelle la publicité que vous voulez donner à cette affaire arrache cinquante-trois mille armes dont elle a le plus grand besoin. — Nous n’avons point besoin d’armes, répond fl*** en courroux ; nous en avons plus qu’il ne nous en faut ; qu'il fasse des siennes ce que bon lui semblera ! — C’est là votre réponse 1 — Je n'en ai point d'autre à te faire !

a J’aurais bien reparti que vous n’aviez trompé personne, ni traité avec Lajard seul ; que c’était avec trois comités réunis de l'Assemblée législative et deux ministres que vous aviez traité: mais j’ai pensé que, s’il avait l’audace d’imprimer, il fallait lui laisser la gloire de la victorieuse réponse que vous avez à faire en produisant l’avis des comités, et les éloges qu'ils ont donnés à votre civisme connu.

lel est, monsieur, le résultat de mes démar-

Frère de l’homme de lettres.

Ici le bout d’oreille du délateur se montre.

MEMOIRES

ches auprès de M. Lebrun. Il est visible que cette fin d’affaire est un piège affreux qu’on vous tend : il est prouvé qu’on voit avec plaisir que vous y avez compromis une partie importante de votre fortune. Il ne s’agit plus pour vous de solliciter ni faveur ni Justice. Ce n’est plus cela qu’il faut obtenir, c’est vengeance ! c'est adresse à la Convention , et la punition des coupables.

« J’ai l’honneur de vous répéter que Von ne veut point de vos armes : ils veulent votre ruine entière ; vous compromettre , si on le peut, aux yeux de toute la nation , pour vous perdre avec plus d'audace !

« Je viens d’écrire à H *** que je n’ai pas bien compris ce qu’il m’a dit; que, pour ne pas hasarder près de vous une lettre insignifiante sur une affaire aussi importante, il convient qu’il me trace de sa main ce que j’ai mal entendu.

« Voici ma lettre à H***, absolument dans son beau style :

« Je t’avais demandé un entretien particulier, et ton cabinet se remplissaitàmesurequeje te parlais. Je ne fai pas bien entendu ; écris-moi ta réponse, parce que je dois la transmettre à mon commettant. Voici ma question : Donnera-t-on le cautionnement tant de fois promis et non obtenu ? Tu vois que j’ai profité de ta leçon, que la politesse est bannie de notre société ! Sois vrai, c’est tout ce que je te demande. Adieu, H*** : j’attends ta réponse. Avec un homme de ton caractère on ne doit point attendre.

« Signé Gudin, républicain tout aussi fier que toi. »

Il nous revient une réponse de ce burlesque homme d’État, nommé, dit-on, le Lièvre, qui, allemagnisant son nom pour qu’il fut moins commun, et presque aussi original que lui, s’est fait appeler II***, comme qui dirait aimant le lièvre. Mais, avant de la présenter, rappelons-nous sa réponse verbaie, si sage et si digne de lui : Nous n'avons aucun besoin d'armes; nous en avons plus qu’il ne nous en FAUT : qu’il fasse des siennes tout ce que bon lui semblera !

Quoi ! monsieur, c’est sérieusement que vous nous dites ces folies? quand il s’en faut de plus de deux cent mille fusils que nous n’en possédions le nombre nécessaire? Votre ministre Lâche , bien mieux instruit que vous, surtout plus véridique, répond en ce mois de janvier, au conseil général de la commune de Paris, d’un autre ton que son chef de bureau :

« J’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite, par laquelle vous demandez le remplacement des armes que les citoyens de Paris ont données. Malgré l’en- Me que j ai d’armer promptement les citoyens de Paris, il m est impossible d’effectuer, quant a présent, Je remplacement d’armes que vous demandez : la république se trouve dans une telle pénurie d armes, que je puis à peine suffire à l’ar-

mement des bataillons de volontaires qui deman dent à voler à l’ennemi.

« Signé Pache. »

Certes il y a quelqu’un qui ment entre le maître et le commis. Ce n’est point le ministre, et j’en trouve la preuve dans la réponse du commis h Gudin, mon chef de bureau :

« Détruisons l’obscurité!

« La question que tu poses : Donnera-t-on le eau tionnement tant de fois promis et non obtenu ? n’esi point du tout celle à laquelle je puisse et je doive répondre.

« Il faut, avant tout, que j’aie une réponse décisive à cette question : A-t-on rempli les engagements du premier et du deuxième marché ? Rien ne le dit dans la correspondance et dans les pièces qui sont dans les bureaux. »

Mes lecteurs doivent être instruits que le sage H*** (garçon de fourneau d’un chimiste avant d’être premier commis), au lieu de souligner les phrases qui le sont dans cette copie, les a écrites en encre noire, le reste de l’épître étant à l’encre rouge. Les savants ont beau faire, ils ne sauraient se déguiser ! Gudin lui réplique à l’instant :

« Tu réponds à ma question par une autre : cela n’est plus répondre. Et cependant tu dis : Détruisons l'obscurité ! Ce que je demande est le mot de l’affaire. Sans cette satisfaction, elle est perdue. Est-ce à ceux qui mettent les entraves à demander si les engagements sont remplis ? Si ce que tu as de la correspondance est insuffisant pour t’éclairer, ou ne Va pas tout remis.

« L’homme dont je stipule les intérêts n'en a rien perdu ni égaré. Elle lui a déjà servi à lui sauver la vie, à lui mériter les certificats du civisme le plus pur. J’aime à me persuader qu’elle lui servira encore dans cette occasion.

« Tout homme qui voudra l’examiner sans prévention n’y verra que gloire pour lui!

« Au surplus, si tu cherches la vérité , dis-moi sans nul détour en quoi consistent les engagements du premier marché , ainsi que ceux du second, dont tu aurais à reprocher l'inexécution. »

Le Huron n’a plus répondu; mais il a fait la belle lettre signée Pache, à M. de Maulde, sur le maréchal de camp la Ilogue et sur moi, où l’on voit le gâchis que j’ai analysé, et que j’ai appelé chefd'œuvre d’ ignorance . J’en demande pardon à. Pache. Qui l’obligeait à signer cette lettre d’un insensé? Et c’est ce M. H*** qu’on charge des dépouillements d’une affaire aussi capitale, qui n’a pas la moitié des pièces, qui ne sait ce qu’il lit, pas plus que ce qu’il trace ; lequel, bien ignorant des faits, mais n’en voulant pas moins détruire (ainsi qu’on le voit s'en vanter ) un traité dont il ne sait rien, pas même les clauses qu’il contient, a fait tout le tra-

MEMOIRES

vail de mon accusation , travail dont l’ineptie m’avait tant étonné, avant d’être averti qu’il était du

Lièvre !

O Dieu! que la défense est épineuse et longue sur l’attaque la plus absurde, quand on ne veut rien oublier! Hâtons-nous, finissons. Le défaut d’intérêt tue la curiosité.

Je reprends mon triste narré.

Le Ier décembre, on m’apporte la Gazette de la Haye , et j’y lis l’article qui suit :

« Paris, ce 23 novembre 1792.

,« Hier, cent vingt mandats d’arrêt étaient déjà décrétés. Aussi était-on hier occupé à poser le scellé surtout dans la maison de Beaumarchais , qui est membre et appartient a la clique des conspirateurs, et a écrit diverses lettres à Louis XVI. »

Ensuite elle donnait un compte rendu sur l’affaire des fusils, fait de main de maître... Gonin. Cet extrait de gazette, traduit par un notaire juré de Londres et légalisé par M. Chmvelin , ministre plénipotentiaire de France, vous sera remis.

En lisant je souriais, et je disais : C’est avec ces fausses nouvelles que les gazetiers étrangers désaltèrent la soif qu’on a partout des événements de Paris , lorsque divers avis d’amis très-bienveillants m’arrivent, et me préviennent que, si je veux apprendre le comble des horreurs à mon sujet , je n’ai pas un instant à perdre pour les aller chercher à Londres, mes amis n'ayant pas osé me Us envoyer à la Haye , etc.

Je cours chez M. de Maulde le prévenir que je pars à l’instant, mais que je reviendrai sous peu. J’étais invité à souper, j’attends dans son salon. Sur la remise d’un paquet, il venait de passer chez le grand pensionnaire. Je partis, et le lendemain je lui écrivis ce qui suit:

« Du paquebot qui me passe à Londres, ce 2 décembre 1792, l’au 1er de la république française.

« Citoyen ministre plénipotentiaire,

« Une nouvelle fort étrange, que je trouvai hier dans la gazette hollandaise à mon sujet, m’avait déterminé à partir pour Amsterdam ; mais la confirmation de cette nouvelle, qui m'a été apportée de deux endroits différents, avec avis d’une de ces deux parts que si je voulais avoir les plus grands détails sur l’infamie qu’on veut me faire en France auprès de la Convention nationale, je les trouverais en Angleterre , m’a sur-le-champ déterminé à partir pour Londres , au lieu d’aller à Amsterdam. Je voulais avoir l’honneur de vous faire part de cette résolution, mais on m’a dit que vous étiez chez M. le grand pensionnaire. On m’accuse d’avoir écrit plusieurs lettres à Louis XVI. C'est une scélératesse qu’on me fait , pour parvenir à une friponnerie. Je n’ai de ma vie eu l’occasion d’écrire à ce prince, sinon la première année de son règne, il y a plus de dix-huit ans. Sitôt que j’aurai vu à

Londres de quoi il est question au fond, je pars à l’instant pour Paris, car il est temps que la Convention nationale soit instruite de tout; ou je reviendrai à la Haye terminer avec vous l’interminable affaire des fusils de Tervère.

« Recevez, ministre citoyen, les assurances le." plus sincères de la gratitude du vieux citoyen persécuté.

« Signé Beaumarchais. »

Arrivé par miracle à Londres , après avoir manqué périr comme le bâtiment qui nous suivit de près, et qui portait des émigrés français, la première phrase que j’y lus, en ouvrant mon paquet, fut celle-ci :

« Si vous lisez ceci en Angleterre , rendez grâces à genoux, car un Dieu vous a préservé! » Suivaient les détails bien exacts des manœuvres de nos ministres; et ce sur quoi l’on m’invitait surtout à rendre grâces au ciel était que si l’on m'eut arrêté en Hollande, où l’on avait dépêché un courrier extraordinaire pour m’amener pieds et poings liés, on comptait bien que je n'arriverais pas vivant à Paris ; car ce qu’on y craignait le plus, c’était ma justification, dont j’avais trop , dit-on, menacé les ministres !

J’écrivis sur-le-champ au. citoyen de Maulde la lettre suivante : je supplie qu’on la lise avec quelque attention, à cause de la réponse qui me fut faite, non par lui, mais par un de mes amis de la Haye.

A M. de Maulde.

« Londres, ce 7 décembre 1792, Lan 1er de la république française.

<c Citoyen ministre plénipotentiaire,

« Les instructions que mes derniers avis me disaient de venir chercher promptement à Londres , parce qu’on n’avait pas cru bien sûr de me les renvoyer à la Haye, étaient très-importantes. Elles me détaillent fort au long le plan de mes ennemis contre moi. On m’assure même qu’aussitôt qu’ils auront obtenu le fruit de leur trame odieuse, ils doivent vous envoyer Y ordre de me faire arrêter en Hollande.

« Ce serait une chose piquante, si ce ministre étrange des affaires étrangères allait vous expédier un courrier pour cela! lui qui ne vous en a jamais envoyé un seul pendant tout le temps de votre ambassade ; lui qui a laissé relâcher, et n'a rien fait pour l’empêcher, les fabricateurs d'assignats : si, pour servir de cupides intérêts, il allait se montrer, pour la première fois, vigilant au point de vous charger, par un exprès, de la plus ridicule commission auprès des États-Généraux, en me donnant la préférence d’une inquisition si atroce, quand la Hollande est pleine d’ennemis déclarés qu’on y laisse •tranquilles, et à qui elle accorde une très-paisibie retraite! Il serait tout aussi étrange que cette puissance, soumise aux fantaisies de toutes les autres,

MEMOIRES

crût qu’elle doit obtempérer à la honteuse demande | de Lebrun!

« Mais pardon de mon bavardage : mon voyage d’Angleterre vous dégagera de tout embarras à cet égard, si par hasard on vous le donne. Je n’ai besoin ni d’exempts ni d’archers pour me rendre à cette capitale infortunée, où tous les genres de désordre attendent que la Convention s'occupe enfin de nous donner des lois. On l’en empêche autant qu’on peut : et moi je lui demande, par une pétition très-forte, de garantir ma tête du poignard de mes assassins; puis je pars sur-le-champ pour la soumettre au fer des lois, auquel seul je la dois, si j’ai les torts qu’on me reproche.

« Recevez les salutations respectueuses du citoyen le plus persécuté.

« Signé Caron Beaumarchais. »

Certain alors, à n’en pouvoir douter, de l’horrible farce jouée, je rendis grâces au ciel de m’avoir encore préservé.

Mais, ne sachant plus où écrire à ma famille irrante et désolée, je mis dans les journaux anglais la lettre à ma famille , qu’on a tant critiquée, et qu’on peut relire à présent ( voyez les lettres). Les Français, si prompts à juger, ne la regarderont plus comme une évasion de ma part. On cessera de trouver indécent que j’y aie versé le mépris sur cette misérable affaire des fusils (ainsi que je la nomme), et que je me sois cru seulement décrété sur le dénoncé , aussi faux que terrible , d'une correspondance coupable, dit-on, avec Louis XVI.

Sans cette explication, que je donnai moi-même à Y empressement d'un courrier envoyé jour et nuit par Lebrun pour me garrotter en Hollatide et m'amener en France avec scandale, de brigade en gendarmerie, jusqu’à la catastrophe horrible qui m’eût enterré je ne sais où, quel homme aurait pu croire à l’aveugle rage des ministres? Eh bien! c’était là leur projet! On me le mandait de Paris.

Le ministre Lebrun, qui sait mieux que personne combien les gazetiers sont bavards, craignant avec raison qu’ils n’eussent divulgué le fait de mon arrestation, se hâta d’envoyer son courrier à la Baye, pour jouir de la volupté d’être le premier à me l’apprendre. Mais, heureusement pour les hommes, l’art de deviner les méchants fait autant de progrès que leur art de se déguiser.

Je veillais pendant qu’il veillait; et mes amis veillaient autour de lui sans qu’il pût s’en douter, malgré ses hauts talents pour nuire.

Voyant que j’avais la vie sauve, tout prétexte a semblé si bon pour m’écraser dans ma fortune, qu’au jour où ma Lettre à ma femme parut dans les journaux anglais, changeant et de thèse et de plan sur cela seul que je datais de Londres , on a crié partout : Émigré ! émigré ! comme si un homme libre, ou auquel on le fait accroire, sorti de France avec un passe-port tel que celui qu’on peut lire en

note 1 ; sorti chargé d’une 7nission du gouve7mement de la France ( car c’est là le style du mie7Ï), quoiqu’au fait il n’en ait aucune, devenait émigré parce qu’il passe, pour affaires, de la Haye , pays étranger, à Londres , pays étranger!

Vous venez, citoyen, de la voir dans tous ses détails, cette superbe mission que le ministre Lebrun, usant de mes lumières, de mes talents, de mon expérience, m’avait donnée chez l’étranger. Vous savez maintenant que cette mission était celle d’y aller attendre qu’on pt^ofitât de mon absence pour élever un orage à Paris contre moi, dont la présence avait déjoué pendant six mois tous leurs projets, moi qu’ils nommaient dans leur fureur un vrai volca7i d’activité !

Et le grand balayeur Thainville, nouvel envoyé à la Haye où il fait d’excellent ouvrage; qui avait balayé (pour me servir de sa noble expression) toute la boutique de Maulde : de cela seul que je ne m’étais pas aussi laissé balayer de son fait, dans un passe-port qu’il donnait à mon pauvre valet malade, m’appelait, de sa grâce, fugitif émigré! Mais fugitif de quoi? fugitif de Thainville? Le beau motif pour sortir de la Haye! Émigré d’où? de la Hollande? Mais ce pays, monsieur, n’appartenait pas à la France. Émigrer (dans notre acception), n’est-ce pas s’échapper de l'intérieur à l’extérieur en coupable ou en fugitif, et non passer très-librement de l'extérieur à l'extérieur ?

Et sur ce cri fatal : É7nigrè! émigré! voilà qu’on met chez moi scellé, double scellé, double gardien, triple gardien, et qu’avec un raffinement de cruauté de cannibale , un homme préposé au maintien du bon ordre choisit exprès l’horrible nuit pour venir avec des soldats croiser des scellés déjà mis, et faire expirer de terreur la femme et la fille de celui qu’on n’a pas pu assassiner, et qu’il insultait lâchement, comme tous les hommes vils le font quand ils se croient les plus forts! Qu’importe si j’ai tort ou non sur l’atroce affaire des fusils? N’est-il pas clair que je suis émigré , puisque sur des avis pressants je suis allé de la Hollande à Lon-

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