AU NOM DE LA NATION
A tous officiers civils et militaires chargés de maintenir l’ordre public dans les quatre-vingt- trois départements, et de faire respecter le nom français chez l’étranger : laissez passer librement Pierre- Augustin Caron- Beaumarchais, âgé de soixante ans, figure pleine, yeux et sourcils bruns, nez bien fait, cheveux châtains r. res, bouche grande, menton ordinaire, double, taille de cinq pieds cinq pouces, allant à la Haye en Hollande, avec son domestique, charge dune mission du gouvernement.
A Paris, le 18 septembre 1792, l’an IV de la liberté, 1er de l’égalité.
Le conseil exécutif provisoire,
Signé Lebrun, Danton, J. Servan, Clavière.
Par le conseil exécutif provisoire,
Signé Grouvelle, secrétaire.
Vu à la municipalité du Havre, le 26 septembre 1792, l’an premier de la république française.
Signé Ri allé, maire.
MÉMOIRES
dres y recueillir des instructions sur la seule, l’unique affaire qui m’eût fait quitter notre France avec un passe -port et une prétendue mission signés du ministre Lebrun et griffés par tous ses collègues? .
Voilà, dans tout pays, comment agit l’aveugle haine, et surtout comme elle raisonne! Mais je distingue ma patrie de tous ces artisans de meurtres. J’étais si sûr de leurs motifs, que j’écrivis à ce sujet au ministre de la justice, le 28 décembre, ce qui suit :
« De la prison du Ban du Roi à Londres, le 28 décembre 1792, l’an Ier de la République.
« Partie le 28, à onze heures du soir.
Citoyen ministre de la justice de France,
« J’apprends dans cette solitude, par des nouvelles de Paris du 20 décembre, que, mettant en oubli toute autre attaque contre moi que ma lettre imprimée dans les journaux étrangers du 9 décembre, on en conclut en France que je suis émigré ; qu’en conséquence, et sans s’occuper davantage de la très-ridicule affaire des fusils de Hollande, où j’ai cent fois raison, on va, dit-on, vendre mes biens comme ceux d’un pauvre émigré, soit que j’aie tort ou raison sur l’exécrable calomnie qui a fondé mon décret d' accusation.
« Je vous déclare donc, ministre citoyen, comme au chef de notre justice, que, loin d’être émigré ni de vouloir le devenir, je suis bien plus pressé de me justifier hautement devant la Convention nationale qu’aucun de mes ennemis n’est curieux de m’y voir ; et que, sans l’affreuse traversée que j’ai faite en ce temps déplorable où j’ai manqué de périr, et qui m’a enlevé mes forces et ma santé, surtout que sans un accident, suite de toutes les injustices que j’éprouve dans mon pays, je me rendrais à l’instant à sa barre.
« Mais un de mes correspondants de Londres, qui dans cette affaire des fusils, après tout déni de justice de votre pouvoir exécutif, lequel m’a mis au dépourvu, m’avait aidé de dix mille louis d’or, apprenant aujourd’hui que mes biens sont saisis en France, sous prétexte d’émigration, et que j’y voulais retourner pour prouver le contraire, m’a demandé caution pour cette somme; et, sur l’impossibilité de la lui donner sur-lechamp, m’a fait mettre en arrestation dans la prison du Ban du Roi, où je languis du besoin de partir, en attendant que des amis, à qui j’écris, me rendent le service de me cautionner pour les dix mille louis que je dois : ce que j’espère obtenir pour réponse.
«Je vous préviens, ministre de justice, que, pendant que mon corps est privé de toutes ses forces, mon esprit, soutenu par une juste indignation, en a conservé assez pour dresser une pétition à la Convention nationale , dans laquelle je la prie, pour unique faveur, de me garantir du coup de
poignard qu’on me destine (et j’ai trop de fois raison pour qu’on ne me le destine point) ; de m’en garantir, dis-je , par une sauvegarde qui me permette d’aller me justifier hautement devant elle. Je m’engage dans cette pétition de consommer ma ruine en donnant à la France mon immense cargaison d’armes, sans aucun payement de sa part, si je ne prouve pas, au gré de ma patrie, de tous les honnêtes gens, qu’il n’y a pas un seul mot dans toutes ces dénonciations qui ne soit une absurde fausseté, une fausseté absurdissime ! J’y engage non-seulement mes armes, mais toute ma fortune et ma vie ; et la Convention nationale aurait ma pétition depuis plus de huit jours, si les ouvrages français s'imprimaient aussi vite à Londres qu’à Paris.
« Ne pouvant me traîner, je me serais fait porter à sa suite, eussé-je dû mourir arrivant à Paris ; mais je suis en prison jusqu’aux réponses d’outremer. D’ailleurs j’avais pensé que, dans l’horrible fermentation qu’ils ont excitée contre moi pendant mon absence de France, uniquement pour que je n’y pusse arriver, je devais me faire précéder au moins par un commencement de justification : car j’ai la conviction en main qu’on a voulu me faire assassiner, pour m’empêcher de faire avec éclat une justification pleine et satisfaisante. Les écailles tomberont des yeux sitôt qu’on m’aura entendu, et je courrai me faire entendre sitôt que mes amis m’auront envoyé une caution.
u Cette affaire des fusils est si atrocement absurde, que je n’eusse jamais cru à un décret d'accusation sur elle, si la gazette de la cour de la Haye , du 1er décembre, n’eût articulé très-positivement ces mots, après la dénonciation des fusils :
« On a été occupé hier , 22 novembre , à mettre les scellés partout dans la maison de Beaumarchais, qui figure aussi parmi les grands conjurés, et a écrit plusieurs lettres à Louis XVI.
a Je ne mets que la traduction, mais j’écris à la Haye pour qu’on m’envoie une demi-douzaine d’exemplaires de cette gazette du 1er décembre à Paris: c’est la seule accusation qui m’ait uniquement occupé. L’autre est aussi trop maladroite, et je ne tarderai pas à le prouver d’une façon qui ne laissera rien à désirer.
« A l’instant où je fais partir cette lettre, ministre citoyen, j’envoie chercher mon médecin pour savoir dans quel temps il croit que je puisse soutenir la voiture de terre et de mer. Ma caution arrivée, je pars sur-le-champ pour Paris : car ce n’est pas la frayeur de la mort qui peut m’empêcher de partir; c’est la crainte au contraire de mourir sans être justifié, et par conséquent sans vengeance d’une aussi longue série d’atrocités, qui me fera braver tous les dangers.
« Je déposerai au greffe de Londres la copie certifiée de cette lettre, si je suis assez heureux pour qu’on me permette d’en partir, afin qu’il soit au
MEMOIRES
moins prouvé que je n’étais ni émigré ni peureux, que j’ai prévu tout ce qui m’attendait; et que si un poignard m’atteint avant que le jugement de la Convention nationale soit porté, d’après mes défenses imprimées il puisse être certain que mes ennemis n’ont pu souffrir que je me justifiasse de mon vivant, à la honte absolue de mes accusateurs. Mais je voue à l'indignation publique mes suivants et mes héritiers, si, ayant mes papiers en main , ils ne le font pas après moi.
« Ministre de la justice, je vous déclare aussi qu’il importe beaucoup à la nation que je me justifie : car mon voyage de Hollande est très-intéressant pour elle ; et si, en m’attendant, l’on vend mes biens sous prétexte d’émigration avant que je me justifie, je préviens l’Assemblée qu’elle aura la triste justice de les faire racheter sitôt qu’elle m’aura entendu , comme ceux d’un très-bon citoyen vendus sur des mensonges horribles.
« Je suis avec respect,
« Citoyen ministre de la justice de France,
« Le plus confiant des citoyens en votre équité.
« Signé Beaumarchais. »
La seule lettre raisonnable que j’aie reçue des hommes en place de mon pays, dans cette abominable affaire, est la réponse de ce ministre. Elle m’a donné le courage d’écrire promptement mes défenses et de les envoyer. Puis, après avoir fait les plus grands sacrifices pour m’acquitter en Angleterre, j’accourais me mettre en prison, aux risques que l’on court dans les prisons de France, lorsque la Convention a daigné lever mon décret, en suspendre l’effet pendant soixante jours, pour me donner le temps de venir me défendre. Mais je n’en abuserai point : il ne me faut pas soixante heures. Actions de grâces soient rendues au ministre de la justice ! actions de grâces soient rendues à la Convention nationale , qui a senti qu’un citoyen ne doit jamais être jugé sans avoir été entendu !
Voici la lettre du citoyen Carat, bon ministre de la justice; et je l’imprime exprès pour consoler les gens que l’injustice opprime, et fermer par un acte pur le cercle odieux des vexations que j’éprouve depuis dix mois, pour avoir servi mon pays contre le vœu de tous ceux qui le pillent:
« Paris, ce 3 janvier 1793, l’an II de la république.
« J’ai reçu, citoyen, votre lettre du 28 décembre 1792, datée de la prison du Ban du Roi à Londres. Je ne puis qu’applaudir àfempressementque vous me témoignez de venir vous justifier devant la Convention nationale ; et je pense qu’aussitôt que vous serez libre, et que votre santé vous le permettra, rien ne doit retarder une démarche si naturelle à un accusé sûr de son innocence. L'exé-
cution de ce projet, si digne d’une âme forte et qui n’a rien à se reprocher, ne doit pas même être retardée par des craintes que des ennemis de votre tranquillité, ou des esprits trop prompts à s’alarmer, peuvent seuls vous avoir suggérées. Non, citoyen, quoi qu’en disent les détracteurs de la révolution du 10 août, les événements désastreux qui l’ont suivie, et que pleurent tous les vrais amis de la liberté, ne se renouvelleront pas.
« Vous demandez une sauvegarde à la Convenu tion nationale, pour pouvoir avec sûreté lui présenter votre justification : j’ignore quelle sera sa réponse, et je ne dois pas la prévenir ; mais, lorsque l’accusation même portée contre vous vous remet entre les mains de la justice, elle vous place spécialement sous la sauvegarde des lois. Le décret qui me charge de leur exécution m’offre les moyens de vous rassurer contre toutes les terreurs qu’on s’est plu à vous inspirer. Marquez-moi dans quel port vous comptez vous rendre, et à peu près l’époque de votre débarquement. Aussitôt je donnerai des ordres pour que la gendarmerie nationale vous fournisse une escorte suffisante pour calmer vos inquiétudes et assurer votre translation à Paris. Et même, sans avoir besoin de ces ordres, vous pouvez vous-même réclamer cette escorte de l’officier qui commande la gendarmerie dans le port où vous descendrez.
« Votre arrivée ici suffira pour empêcher que l’on ne puisse vous confondre avec les émigrés ; et les citoyens qui ont cru devoir vous mettre en état d'accusation entendront eux-mêmes avec plaisir votre justification, et seront flattés de voir qu’un homme employé par la république n’a pas mérité un instant de perdre sa confiance h
« Le ministre de Injustice, signé Garat. »
Il me reste à fixer l’attention des bons citoyens, dont l’exaltation de parti n’a pas égaré les lumières sur le décret d'accusation que Von a lancé contre moi : je vais l’examiner avec la même sévérité que j’ai mise à scruter mes œuvres et celles de mes accusateurs, puis résumer ce long mémoire, me reposer sur mes travaux ; enfin, attendre avec confiance le prononcé de la Convention.