LETTRE XV
AU MINISTRE DE LA MARINE
M. DE SARTINES Pour vous seul.
Londres, ce 14 janvier 1776.
Je profite du courrier que j’envoie à M. de Vergennes, pour vous prévenir que, si mes lumières acquises ne me trompent pas aujourd’hui, tout cela a des branches qui vont si haut, qu’il y a peut-être autant de danger d’agir d’un côté qu’il y a d’inconvénients à laisser faire de l’autre.
Cette réflexion de profonde politique est pour vous seul. Je'prendrai de telles précautions, que toute idée relative à vous sera écartée à mille lieues; et même, s’il est possible, toutes celles relatives à moi et aux soins que je me donne. Au reste, si vous n’aviez pas fait approuver l’arrangement de précaution que je viens d’établir pour l'avenir, je ne voudrais pour rien au monde me mêler davantage de cette besogne : ceci me paraît être l'arbre et l’écorce de Platon, entre lesquels l’homme prudent ne doit pas mettre le doigt. Allez dans vos idées aussi loin que vous voudrez, sans craindre d’aller trop loin, et vous approcherez du but.
Au fait, en vérité, l’on ne veut que brouiller, et profiter de la division pour s’emparer du roi ; alors vous seriez certainement perdu. Voilà ce qui a rapport à vous, et me touche infiniment. Quantà moi, j je ne suis rien; mais je m’arrange pour que l’ave- | nir ne soit plus sur mon compte aux yeux des mé-
contents. Pour le passé, il n’est pas en mon pouvoir d’empêcher les ressentiments qu’on me garde; ce sera au roi à m’en garantir, et, en vérité, c’est la moindre chose qui me soit due.
En voilà assez pour cet objet ; ne faites pas perdre un instant à mon courrier. M. de Yergennes vous communiquera sans doute ma grandedépêche ministérielle.
LETTRE XYI.
AU MINISTRE DE LA MARINE
Envoyée le 19 septembre 1777.
Monsieur,
En vous répondant sur le triste désarmement projeté de mon vaisseau de Rochefort, je ne veux ni ne dois rien vous dissimuler, puisque, dans cette affaire, il s’agit autant des intérêts de l’État que des miens.
Lord Stormont s’est plaint, dit-on, qu’un vaisseau que le roi vient de vendre est destiné pour les Américains. D’où le sait-il? Quelques rapprochements hasardés le lui font seulement présumer. Mais le comble de l’audace n’est-il pas d’oser l’affirmer aux ministres du roi, qui savent tous, par mon aveu secret, que jamais ce vaisseau ne fut destiné pour les Américains; qu’il est plutôt armé contre eux, puisque je le destine à m’aller chercher promptement et d’autorité des retours que l’indolence ou la pénurie de mes débiteurs me retiennent trop longtemps? Voici le fait, monsieur, et comment j’ai raisonné.
L’Amérique aujourd’hui me doit cinq millions. Par mes derniers essais, je vois que les seuls retours qui puissent me convenir en ce moment sont le tabac. Or un navire ordinaire ne peut m’en rapporter au plus que trois cents boucauts, lesquels, tous frais d’armement et de désarmement prélevés, me rendraient à peine, en France, cent cinquante mille livres. D’après ce calcul exact, pour parvenir à recouvrer ici la somme de cinq millions en tabac, je devrais armer trente-deux vaisseaux, courir trente-deux fois le danger d’être pris en allant, autant en revenant, et perdre au moins trois ans d’attente, sans compter les mille et une contradictions que j’éprouverais en faisant ces trentedeux périlleux armements.
Il m’a donc fallu chercher un autre moyen de remplir honorablement mes vues. Trop d’ennemis, monsieur, vous le savez, sont conjurés à ma ruine, pour que je n’épuise pas tous les moyens permis d’en sortir à mon honneur; car si le succès attire l’envie, le succès seul peut aussi l’atterrer : c’est ce que je tente aujourd’hui, en armant un vaisseau de mille tonneaux avec lequel je dois, en un voyage, aller chercher et rapporter le cinquième et peut-être le tiers de ce qui m’est du, sans craindre qu’il soit pris en route; car ce navire est un bon porte-respect. Or, s’il convient aux vues pacifiques du gouvernement qu’aucun vaisseau français
ne cherche noise à personne, ce même intérêt n’exige-t-il pas aussi que les plus importants vaisseaux de son commerce aient si bonne mine, que tout brutal Anglais y regarde à quatre fois avant d’oser les insulter?
Quant à mes travaux, à mes précautions, les voici. Déjà mon subrécargue est parti pour aller acheter et faire amonceler au port de Williamsbourg ou d’Annapolis, dans la baie de Chesapeak, autant de tabac que mes vaisseaux en pourront contenir; déjà l’ordre est donné au cap Français de ne laisser partir aucun de mes navires, qui y sont ou y arriveront, mais d’y attendre mon vaisseau de Rochefort pour charger ensemble et en être convoyés au retour : car, depuis la perte de la Seine , ils m’ont encore pris l'Anna , parti de Saint-Domingue, et font conduit à la Jamaïque. Si je ne m’en suis pas plaint, c’est que j’ai trouvé tout le monde ici peu consolant sur mes chagrins.
Déjà le rendez-vous de tous mes vaisseaux, notamment du dernier parti de Marseille , et le point de ralliement de ceux qui sont à Charlestown ou dans le nord-est, est fixé à cette même baie de Chesapeak. A l’instant où la mer cessera d’être tenable aux croiseurs anglais, mon vaisseau de Rochefort y entrera pour convoyer tous mes navires, et m’en rapporter les cargaisons. Or me laisser suivre un plan aussi savamment combiné depuis six mois, ou le déranger d’un coup de plume, estla différence de ma ruine entière à mon succès le plus brillant.
Si mon vaisseau reste au port, où trouverai-je des secours pour en équiper d’autres? qui me rendra dix mille louis que celui-ci me coûte? qui me remboursera de l’achat et des transports des ballots que j’y ai ramenés de tous les pays pour faire son chargement? qui me rendra les quinze mille louis que je paye aujourd’hui pour quinze mille fusils que je viens d’envoyer? et les frais de mon dernier armement? et mes achats de Virginie , qui s’y gâteront sur les ports, faute de les avoir enlevés à temps? et mes faibles vaisseaux qui seront pris au retour, parce que, comptant leur donner un formidable convoyeur, j’ai négligé de les mettre en état de défense! Un million, monsieur, oui, un million ne pourrait pas réparer un tel désordre, comme je vous l’écrivis la semaine passée. Est-ce le lord Stormont qui me payera ce dédommagement?
Vous voyez bien qu’en tout ceci les Américains ne sont pour rien ; mais moi, qui ne puis envoyer de contre-ordre nulle part, j’y suis tellement pour tout, que, si vous arrêtez mon vaisseau, je me vois sur-le-champ ruiné, déshonoré, bon seulement à pendre ou à noyer : je donne le choix pour une épingle.
Après vous avoir parlé sans déguisement, comme chargé d’affaires secrètes, je dois, en ma qualité de négociant français, assurer les ministres
LETTRES
du roi qu’avant de faire sortir mon vaisseau de Roche fort, ses armateurs connus feront leur soumission, si on l’exige, de rentrer sous six mois dans les ports de France avec des marchandises bien et dûment expédiées de Saint-Domingue, auquel endroit ce vaisseau va porter les troupes qu’on leur a promises. Les rapports secrets de cette opération de haut commerce avec la politique sont si masqués, monsieur, qu’on peut bien les regarder comme nuis, et n’avoir aucun égard aux fausses alarmes du plus indiscret des ambassadeurs. De plus, les armateurs s’engageront à se tenir tellement sur la réserve, que si, dans les traversées, ce navire était obligé d’en venir à bien rosser ceux qui voudraient l’insulter, il le fera si légalement, que ses armateurs se croiront encore le droit de vous demander vengeance, en arrivant, de l’insulte qu’ils auront reçue.
Pareille promesse, un pareil engagement suffit, je crois, pour rassurer le ministère de France, et surtout pour bâillonner l’ambassadeur d’Angleterre.
Maintenant, si les ministres du roi voulaient bien réfléchir qu’il est (tranchons le mot) honteux pour la France que la ferme royale du tabac soit obligée de le payer jusqu’à cent vingt livres le quintal, d’en manquer même, pendant que l’Amérique en regorge; et que, si la guerre anglaise dure encore deux ans, le roi, pour avoir eu l’honnêteté d’y rester neutre, est dans le cas de voir les trente-deux millions du revenu de sa ferme du tabac compromis, parce qu’il plaît aux Anglais, qui ne peuvent plus fournir cette denrée, de nous en interdire insolemment l’achat dans le seul pays du monde où sa culture est en vigueur; si, dis-je, les ministres du roi veulent bien y réfléchir, ils conviendront que cette insolente tutelle anglaise nous rejette à mille lieues des privilèges de la neutralité que nous affectons : et cela paraît si bizarre à tout le monde, qu’à Londres même, à Londres, on plaisante hautement de notre mollesse à cet égard.
Peut-être serait-il à propos ici de mieux poser les droits de la neutralité qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour. Permettez-moi, monsieur, cette courte digression; je la crois d’une importance extrême.
Milord Abington, l’un des hommes les plus éclairés d’Angleterre, vient de publier un ouvrage qu’il signe de son nom, et qu't'Z scellerait , dit-il, de son sang avec la même alacrité : dans cet ouvrage, il établit fort bien que les Anglais, et non les Américains, sont les seuls vrais rebelles à la constitution commune; et c’est ce que je crois avoir prouvé moi-même sans réplique, il y a dix mois, à Paris, aux deux orateurs anglais Fox et Littleton, comme j’eus l’honneur de vous le dire alors.
Milord Abington, plus hardi que moi, finit son travail par proposer ouvertement à toute l’opposition de se retirer du parlement, en écrivant sur les
registres, pour cause de leur sécession (mot nouveau qu’il a fait exprès pour exprimer cette insurrection nationale), que le parlement et le prince ont de beaucoup passé leur pouvoir en cette guerre; que le parlement, uniquement composé des représentants du peuple anglais, n’a pas dû jouer la farce des Valets-maîtres, et sacrifier les intérêts de ceux qui les emploient à l’ambition du prince ou de ses ministres ; que, dans le cas d’un pareil abus, le peuple a droit de retirer un pouvoir aussi mal administré; qu’à lui seul appartient la décision de la guerre d’Amérique, comme législateur suprême et premier fondateur de la constitution anglaise. En cet écrit, lord Abington ne ménage personne ; mais venons à l’application qu’on en doit faire à notre état actuel.
Si, même en Angleterre, il n’est pas décidé lequel est rebelle à la constitution, de l’Anglais ou de l’Américain, à plus forte raison un prince étranger, comme le roi de France, indifférent et neutre en tout cela, peut-il bien ne pas se donner le soin de juger la question entre ces deux peuples, pas même de l’examiner. C’est aussi le terme auquel il se tient.
D’après ce principe d’indifférence et de neutralité, le roi de France a dû faire écrire aux chambres de son commerce, ainsi qu’il l’a fait par vousmême , monsieur , que ses ports étant ouverts à toutes les nations pour le commerce , les vaisseaux marchands de V Amérique septentrionale continueront d’y être admis avec leurs cargaisons, et qu’ils pourront charger, en retour, des denrées dont la sortie est permise.
Ainsi, par indifférence pour des querelles étrangères, vous avez justement ouvert vos ports aux vaisseaux américains comme à ceux de toutes les nations. Mais, en s’attachant à ce principe incontestable, on ne peut s’empêcher de raisonner ainsi :
Commeil y auraitcontradiction, quandla France ouvre ses ports aux vaisseaux anglais, danois, hollandais, suédois, etc., d’interdire aux négociants français la liberté d’aller commercer à Londres, à la Baltique, au Zuyderzée, etc. ; de même, en recevant tes vaisseaux marchands américains sur le pied de toutes ces nations dans ses ports, la France ne peut, sans contradiction, refuser aux armateurs français la liberté d’aller commercer à Boston , Charlestown , Williamsbourg ou Philadelphie. Car tout ici doit être égal.
Tel est, monsieur, le principe de la neutralité de la France, et telles sont les conséquences qu’elle en doit tirer relativement à son commerce ; tout ce qui s’en écarte est hors de discussion, et ne présenterait qu’un tissu de contradictions et d’absurdités.
Si, par respect pour vos traités, ou par égard pour vos voisins en guerre, vous voulez bien prohiber les armes et les munitions des vaisseaux qui
LETTRES
vont de vos ports en Amérique ; si vous faites plus, si vous permettez même aux Anglais d’être les précepteurs des négociants qu’ils prendront en faute à cet égard, il ne me convient point d’entrer dans les motifs de cette condescendance inimitable : mais le riz, le tabac et l’indigo ne sont point des munitions ni des armes. Par quelle étrange subversion de principes ose-t-on vous forcer de les confondre en une même prohibition avec elles? Et comment votre état de puissance libre et neutre, le besoin que vous avez de ces denrées, et le droit reconnu de les acheter partout où vous les trouvez à vendre, ne sont-ils pas Tunique réponse à toutes les objections de l’Angleterre contre les armements de vos négociants ? Je n’ose, en vérité, répéter ici tout ce qu’on débite à ce sujet à Londres; ce qu’on y dit des prétendues dernières négociations de l’honnête Parkerforth en France, et ce qu il en publie lui-même. Il faudrait rougir seulement d’y penser, si tout cela était vrai. Mais ces vains discours n’en existent pas moins; et leur misérable succès de Ticondérago, qu’ils font sonner bien haut, les a tellement rendus insolents, qu’ils dédaignent aujourd’hui de mettre aucun mystère à leurs menaces, à leur mépris pour nous. Le moindre pas, disent-ils, que les Français feront vers les Américains , nous saurons bien les en punir par une guerre subite ; mais ils n’oseront plus s’y jouer , ajoutent-ils, car nous le leur avons bel et bien fait signifier. Voilà ce qu’on m’écrit de Londres ; aussi je me mange les bras quand on me parle de désarmer un vaisseau marchand qui n’a nulle munition de guerre, aucun rapport avec la politique, uniquement parce que les Anglais présument qu’il pourra bien aller chercher du tabac en Amérique. O France ! où est ta dignité ?
Que conclure de tout cela, monsieur ? Quele roi de France a le droit incontestable, en qualité de puissance neutre, de commercer librement d’Amérique en France et de France en Amérique ; que recevoir les Américains dans nos ports, en renonçant au droit d’aller dans les leurs, serait tomber dans une contradiction puérile et ruineuse ; que si le roi se relâchait du droit d’acheter du tabac en Amérique, il courrait bientôt le risque de perdre sa meilleure ferme par une condescendance pour les Anglais d’autant plus blâmable qu’ils ne lui en sauront jamais nul gré ; que, pour éviter toute agitation future à l’égard de mon vaisseau marchand, ses armateurs connus se soumettront à rentrer dans six mois en France avec des retours dûment expédiés du cap Français; qu’enfin je serais ruiné de fond en comble si, malgré mes raisons, on forçait le désarmement de ce vaisseau, lequel n’a jamais été destiné pour les Américains, quoi qu’en ait pensé l’ambassadeur anglais. Je n’ai plus rien à dire ; car je sais bien que le roi reste maître de tout, même de me réduire au désespoir, si ce que j’ai plaidé ne paraît à son con-
seil aussi élémentaire, aussi fortement posé, aussi bien prouvé qu’il me le semble, et si malheureusement on n’aperçoit pas la connexion immédiate et secrète entre ce navire et les plus grands événements dont la politique actuelle puisse être occupée.
Je suis, avec le plus profond respect,
Votre, etc.