‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 653 sur 803 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

AU MINISTRE DE LA MARINE

Ce 12 février 1779.

Monsieur de Sartines est supplié de vouloir bien donner des ordres pour que l’on cherche parmi les

Ce 11 avril 1779.

Puisque vous me faites l’honneur, mon cher Sw... , de me consulter sur le grand objet qui vous attire en France, je dois à l’estime que je fais de vous de penser tout haut avec vous sur cette atlaire : écoutez-moi donc.

Laissez là, mon ami, toute espèce d’intrigues et de dépenses qui ne vous mèneraient à rien et pourraient vous nuire, et retenez bien ce que je vous communique.

L Angleterre, accablée sous le poids de la faute qu elle a faite en s’aliénant l’Amérique, doit extrêmement redouter d’aggraver son mal, en continuant une guerre avec la France, qui ne lui rendra point l’Amérique, et qui, parla réunion prochaine des forces de la maison de Bourbon, et la tournure que prennent les choses en Hollande, peut la jeter dans des embarras dont rien ne pourrait plus la tirer.

La France, absolument sans ambition sur l’accroissement de sa puissance, n’a aucun intérêt à faire la guerre. Le seul qu’elle eût d’abord à la querelle entre l’Angleterre et l’Amérique était de voir son ennemie tellement occupée parle soulèvement de ses colonies, qu’elle n’eût rien à redouter de cette rivale, toujours injuste envers nous, comme on sait, quand elle peut l’être impunément.

L’Angleterre n’a pas même le droit de nous reprocher notre traité avec l’Amérique, quoiqu’il soit 1 unique prétexte de ses hostilités :

1” Parce que ce traité n’a été conclu qu’à l’instant même où l’Angleterre en allait proposer un semblable à l’Amérique, et nous exposer au ressentiment de celte république, qui depuis trois ans ne cessait de solliciter notre alliance : forcés

LETTRES

de traiter avec les Anglais, dont les Américains avaient tant à se plaindre, notre relus obstiné les aurait enfin réunis avec l’Angleterre pour tomber sur nous, et nous punir, s’ils avaient pu, d’avoir refusé leur alliance;

2° Parce que ce traité, le plus modéré de tous, n’est pas exclusif, et n’empêche pas même que l’Angleterre n’en fasse un pareil avec les Américains en faveur de son commerce, le jour qu’elle reconnaîtra les treize États-Unis pour une puissance indépendante.

Voilà, si je ne me trompe, le véritable état des choses. Maintenant vous désirez savoir à quel prix vous pouvez espérer la paix : voici ce que j’en pense; et, sans être dans le secret de l’administration, j’en connais assez le bon esprit pour croire ne pas me tromper dans mes conjectures :

Si l’Angleterre exige, pour base de la paix, que la France abandonne les intérêts de l’Amérique, je ne connais aucun avantage qui put balancer dans tous les esprits, en commençant par notre jeune roi, l’horreur d’une pareille lâcheté.

Mais si l’Angleterre, désirant sincèrementlapaix, met à part cette condition à jamais inacceptable,

| je ne crois pas qu'elle rencontre beaucoup d’ob- ! stades sur les autres conditions : car ce n'est ni par ambition, ni par amour de la guerre ou des | conquêtes, que nous guerroyons, mais par le juste j ressentiment des procédés affreux des Anglais à | notre égard.

En deux mots, le traité avec l’Amérique, qui ne portait d’abord que sur un intérêt de convenance,

| est devenu pour nous une affaire d’honneur au premier chef : respectez ce traité, vous nous troui verez beaucoup plus accommodants que vous n’osez I l’espérer.

Que si vous croyez que vos offres puissent rece- 1 voir des modifications, n’oubliez pas que l’Espagne s’est rendue en quelque façon médiatrice entre i nous; qu'en cette qualité elle a droit aux égards que sa bonne volonté mérite, et que c'est peut- ; être la seule voie décente aujourd’hui par laquelle on doive nous faire des ouvertures de paix.

Votre mission, mon cher ami, me paraît donc ou tout à fait impossible, ou d’une extrême facilité : impossible, si les droits des Américains ne sont pas à couvert; très-facile, si le ministère peut ; trouver un milieu pour sauver l’honneur de la couronne d’Angleterre, en laissant à l’Amérique la liberté qu'elle a si bien gagnée ;

Et surtout si elle nous fait passer des propositions honorables par la cour de Madrid, dont les procédés nous engagentàne rien écouter nirecevoir que par son canal.

Je crois franchement, mon bon ami, que tout le j succès, que toute la politique de votre affaire est renfermée dans cette courte instruction, que je vous consacre de bon cœur,

1° Parce que je la crois juste,

2° Parce que l’opinion d’un particulier comme moi ne tire pas à conséquence.

Partez avec cela, pour qu’on ne vous accuse pas de faire ici des choses que je sais aussi éloignées de vos principes que contraires au bien même que vous voulez procurer aux deux puissances.

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