AU CITOYEN BAUDIN (DES ARDENNES
15 vendémiaire an VI (6 octobre 1797).
A mon retour de la campagne, énergique défenseur de la justice et de l’humanité, je dois vous remercier de l’excellent discours sur le système affreux des déportations générales. Si la question n’eût pas encore été jugée, votre discours l’eut emportée. Et ce qui m’en frappa le plus, c’est la chaleur de ce pur sentiment qui vous porte à traiter, même après coup, avec de nouvelles lumières, une question qui semblait épuisée par la longueur des discussions. Cet amour expansif du bien en matière si importante vous honore, s’il se peut, plus encore que le très-grand talent que vous y avez déployé.
Le besoin irrésistible de consolation dans les maux de la vie, avez-vous dit, est le principe de tout système de religion. Cela est vrai, très-éminemment vrai. D’après ce moment, il est interdit de chercher quelle est la meilleure ou la pire. Aussi ne l’avez-vous pas fait. Vous avez raisonné en bon législateur. Il faut de la révélation, de l’inspiration, et des prêtres, pour établir une croyance, quelle qu’elle soit ; vous l’avez dit encore. Reste à savoir quels biens politiques nous font ces œuvres de persuasion, et s’il vaut mieux tromper les hommes que leur dire la vérité. L’indifférence pdur le choix de toute secte qui s’établit est la majestueuse conduite que doit tenir celui qui fait des lois; et vous avez très-justement blâmé l’homme qui s’est permis d’émettre une opinion partiale, à la tribune retentissante, sur un objet qui n’était pas de son ressort.
Humains, humains, soyons doux et déments!
Nous sommes tous plus faibles que méchants.
Conquête de Naples , ch. xiv.
Je ne suis pas aussi content que vous du livre de M. Necker sur les opinions religieuses; et son
exemple du commerce, dont vous avez usé vousmême, ne me paraît pas très-exactement comparé. Le commerce est d’une utilité bien prouvée ; il fallait donc l’encourager, même avec les maux qu’il a faits. Nous n’en pouvons pas dire autant du mot abstrait qu’on nomme religion ; car il devient vide de sens s’il signifie religion en général, qui, excepté celle que l’on adopte, n’est pour le plus intrépide croyant qu’un ramas de folles visions dans toutes celles auxquelles il ne croit pas. Nul de nous n’osant dire que ce ramas a quelque utilité dans les religions qui sont fausses , et par cela même funestes , aucun de nous n’est obligé de pardonner les maux qu’elles ont faits, quand elles ont été dominantes, en faveur de l’utilité, comme on le dit du haut commerce.
Le grand soin du législateur est de faire si bien que, tous ayant liberté sur la leur, aucune d’elles ne domine : d’où suit que nul n’a droit d’en tourmenter un autre sur la croyance dont il est ; et làdessus, monsieur, vous êtes inexpugnable, et devenez l’auguste protecteur de toutes les victimes que l’anarchie a faites parmi les prêtres. Mais votre raisonnement de la page 27, où vous comparez les déportés aux émigrés, me paraît malheureusement propre à vous faire taxer de rigueur, comme vous paraissez le craindre : car la déportation forcée n’ayant aucun rapport à l’émigration volontaire, la première ne présente qu’un homme malheureux, quand l’autre nous montre un coupable : pourquoi rangerions-nous dans la classe des malheurs qu’on nomme irréparables la déportation qu’ont subie des prêtres pour leurs opinions, lorsque, pour excuser notre conduite à leur égard, vous êtes vous-même obligé de supposer que les coupables émigrés pourraient peut-être se prévaloir d’un rappel accordé à tant de malheureux tonsurés ; et même de supposer encore qu’on n’a proscrit que les hommes ardents, lorsque nous savons tous que ce n’est pas tel ou tel séditieux qu’on a trié entre les prêtres, mais tous les prêtres qu’on a traités comme suspects d’être suspects de sentiments antirépublicains? Excepté ce fléchissement vers un avis dont vous ne pouvez être, tout votre ouvrage est un chef-d’œuvre de bonté, de douce humanité, de discussion législative ; et vous avez tonné contre le principe dangereux de se mettre au-dessus des formes, en assurant, ce qui est vrai, que, cette barrière franchie, il n’esf aucun terme prévu où l’on puisse indiquer que l’autorité gouvernante s’arrêtera dans les abus de son pouvoir.
Salut, estime, vénération.
LETTRE L