‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 791 sur 803 · CONSULTATION SUR L’EFFET DU BOUQUET A MANON SILVIE · texte numérisé non relu

CONSULTATION SUR L’EFFET DU BOUQUET A MANON SILVIE

De par Momus, dieu des sifflets,

Et de ia mordante Satire,

A messieurs Depincesansrire On présente des camouflets.

Beaux persifleurs à ia douzaine,

C’est trop vous tenir en suspens :

Il est temps que je vous apprenne Comme l’on rit à vos dépens.

Sur mes vers faits outre mesure,

Sans ordre, rime, ni césure,

J’ai vu votre compassion.

Lorsqu’on lisait mon coq-à-l’àne,

Chacun frottait son péricrâne En signe d’admiration,

Quoiqu’en secret il le condamne.

Il est donc vrai, chers étourneaux,

Que sitôt qu’on vous tend un piège,

Vos cervelettes de liège Donnent dedans, comme moineaux Que l’on prend avec des gluaux.

La perte de ma tourterelle,

Mes vers à cette occasion,

Qui vous ont tant mis en cervelle,

Tout cela n’est que fiction.

Mais quand ce qui n’est qu’une fable Se serait trouvé véritable,

Pourrait-on le regretter? Non.

En place d’une tourterelle,

Autour de vous, fine femelle ,

N’ai-je pas vu plus d’un dindon?

Maintenant disons la raison Qui m’a fait écrire Silvie Au dessus d’un titre à Manon :

Chaque fois que j’avais envie De trouver la rime à son nom,

Le malheureux mot de guenon Faisait le tourment de ma vie,

Tant il rimait bien avec Non.

Pour chasser la démangeaison De céder à cette saillie.

Le combine de la déraison,

J’abjure une rime mutine Qui me fait marcher de travers.

Je commence. O Manon divine...

Voilà-t-il pas que maigre échine Vient rimer à mon premier vers.

Si je la nomme toute belle,

Aussitôt le mot haridelle Se fourre inconsidérément,

Et vient gâter mon compliment.

Si pour Manon je dis Marie,

Il faut rimer, point de milieu.

Que dire? tôt, quon la marie?

Pour celui-ci, la paix de Dieu.

S’il me lut tombé sous la plume, Quand j’aurais écrit un volume,

Rime ou non, j’aurais eu, pardieu, Plus d’un bon échos, en ce lieu.

Je reviens. Messieurs de la fronde, Vous voulez juger tout le monde Et vous n’y voyez que d’un œil ; L’autre est obstrué par l’orgueil.

Ici je découvre le germe D’un terrible et dangereux mal :

L’œil fermé n’est que le local,

Le vice est loin de l’épiderme.

Mais, expert en l’art d’Hervéus,

A peine j’enfonce la sonde Qu’à deux doigts de l’os pétréus,

Au dessous de la forme ronde,

Je trouve un énorme cal us Aux lieux où le sens a son siège Dans ceux qui n’en sont pas perclus; C’en est assez, adonc j’abrège Et sur l’examen je conclus A vous offrir mon ordonnance.

Primo, vous ferez abstinence,

Si le pouvez, pendant trois jours,

De bons ou mauvais calembours ; Cette ridicule science Vous rend l’esprit louche et rebours.

Souffrez et prenez patience.

Étant ainsi bien préparés,

Avec grand soin composerez Le bénin subséquent breuvage.

Dont toute la société

En se levant doit faire usage

Les matins en place de thé.

Prenez dix gros de modestie,

Deux onces de jugement sain Entouré de pain sans levain Nommé vulgairement hostie,

Quatre drachmes du bon esprit Qui sans amertume sourit;

Trois grains de retour sur vous-même Indiqués pour l'orgueil extrême;

Item de prudence en bâton ;

De sens commun une pincée,

Pour mieux lire dans la pensée De celui qui, bon compagnon,

Pour mieux rire a pris votre ton,

Bien qu’il soit expert à l’escrime Et de la prose et de la rime.

Delayez tout dans un poisson De sang-froid mêlé de raison,

Et faites bien bouillir la dose Au feu que vous allumerez De vos œuvres en vers, en prose, Qu’incessamment vous soufflerez Dans la crainte que tant de glace Ne se fonde pas, ou ne passe

mélanges en prose et en vers.

Dans le breuvage que ferez.

Le tout enfin tamiserez Dans une chausse d’Esculape En gardant que rien ne s’échappe,

Et puis chaudement le boirez.

Si l’expérience est heureuse,

Si le procédé fut bien fait,

Soudain vous en verrez l’effet.

Toute humeur aigre, âcre, moqueuse, Impérieuse, ou dédaigneuse,

Vous sortira par le sternum,

Ou tout auprès de l’os sacrum.

Bientôt vous rendrez par les selles, Comme un bon caput mortuum ,

L’esprit faux, de mise aux ruelles :

Les calembours, les froids bons mots, Qui font le mérite des sots.

Si l’on a bien pressé la couche,

Si le breuvage est un peu fort,

Vous expulserez sans effort,

Ou par ailleurs ou par la bouche ,

Le jugement épais et louche Qui vous a fait penser de moi Que j'écrivais de bonne foi Lorsque je fis cette rimaille Qui ne vaut exprès rien qui vaille, Afin qu’elle figurât mieux Avec vos bouquets ennuyeux.

Messieurs, suis-je un champion digne De faire désormais l’assaut,

Je jette le gant et je signe :

Très-humble serviteur, Goursauit.

Page 1