Tome XI. Hist. aiic
Louange universelle de Trujan.
« Saepè ego mecum , patres coiiscripti, tacitus agitavi qualein quantumque esse oporteret, cujus ditione nutuque maria, terrae , pax, bella regerentur : quum intereà fingenti f'ormantique mihi principem , qiiem aequata diis immortalibus potestas deceret , nunquàm voto salteni concipere succurrit similem huic quem videmus. Enituit aliquis in bello , sed obsolevit in pace. Alium toga, sed non et arma bonestârunt. Reverentiam ille terrore , aliiis amorent humanitate captavit. Ille qiiossitam domi gloriam in publico , hic in publico partam domi perdidit. Postremo adhuc nemo exstitit, cujus virtutes nullo vitiorum confinio laederentur. At piincipi nostro quanta concordia quantusque concentus omnium laudum omnisque gloriœ contigit, ut nihil severitati ejus hilaritate , nihil gravitati simplicitate , nihil majestati humanitate detrahatur! Jam firmitas, jam proceritas corporis , jam honor capitis, et dignitas oris , ad hoc setatis indeflexa maturitas , nec sine quodam munere deûm festinatis senectutis insignibus ad augendam majestatem ornata csesaries, nonne longé latèque principem ostentant? »
« Je me suis souvent appliqué , messieurs , à me foret mer l'idée d'un prince digne de l'empire du monde , « également propre à commander sur la terre et sur la « mer, dans la paix et dans la guerre; et j'avoue qu'en « l'imaginant au gré de mes désirs, tel qu'il pût soii- « tenir avec honneur une puissance comparable à celle « des dieux, mes vœux n'ont point été jusqu'à en sou- « haiter un qui ressemblât à notre empereur. L'im s'est (( illustré dans la guerre, mais il s'est avili dans la paix.
SCIENCES ET A.RTS. 339
« L'autre s'est acquis dans l'exercice de la ' inagistra- « ture une gloire qu'il a perdue dans les armées. Celui - « là s'est attiré le respect par la crainte, celui-ci l'amour « par la douceur. Tel a su se concilier dans l'intérieur « de sa maison une estime qu'il n'a pu conserver en « public. Tel autre s'est acquis une réputation en public « qu'il a mal soutenue dans sa maison. Enfin , jusqu'à «ce jour, nous n'en avions point vu dont les vertus « n'eussent reçu nulle atteinte , et n'eussent approché « de quelque vice. Mais quelle alliance de toutes les « rares qualités, quel accord de tous les genres de gloire « n'admirons -nous point dans notre prince ! Sa gaîté cf prend-elle rien sur la gravité de ses mœurs , son af- « fabilité sur la majesté de son air ? Sa taille , sa dé- « marche, ses traits, cette fleur de santé qui brille « encore dans un âge mûr j ses cheveux que les dieux « semblent n'avoir fait blanchir avant le temps que « pour le rendre plus respectable , tout cela n'annonce- « t-il pas un souverain à tout l'univers ? »
Conduite de Trajan dans Vaimèe.
« Quid quum solatium fessis militibus, aegris opem ferres .f^ Non tibi moris tua inire tentoria, nisi conimilitonum antè lustrasses ; nec requiem corpori , nisi post omnes , dare. Hàc niihi admiratione dignus imperator non videretur, si inter Fabricios, et Scipiones, et Camillos talis esset. Tune enim illum imitationis ardor, semperque melior aliquis accenderet. Postquàm verô studium armorum a manibus ad oculos , ad voluptatem a labore trans-
' A Rome, les princes étaient magistrats et guerriers, et en faisaient également les fonctions.
34o HISTOIRE ANCIENNE.
latum est, quàin magimm est unum ex omnibus patrio more, patrià virtute l.etari, et sine aemulo ac sine exemple secum certare, secum contcndere : ac, sicut imperat soins , solnm ita esse qui clebeat imperare ! »
« Qui apporta jamais plus d'attention à consoler les « soldats fatigués par de longues marches, à secourir les « malades? Et qui jamais plus religieusement que vous « observa la coutume de ne se retirer dans son quartier a qu'après avoir visité tous les autres, et de ne prendre « de repos qu'après l'avoir assuré à toute l'armée? (( Qu'il se trouvât un tel général au milieu desFahrices, « des Scipions et des Camilles, je m'en étonnerais moins. « Les grands exemples alors réveilleraient son ardeur , « et quelque autre plus vertueux que lui ne cesserait « point d'allumer dans son ame une noble émulation. « Mais aujourd'hui que nous n'aimons plus les combats «. que dans les spectacles , et que ce qui était un travail « et une fatigue chez nos ancêtres nous ne le connais- « sons plus que comme plaisir et délassement , qu'il est cf "lorleux d'avoir seul conservé les mœurs et les vertus « de nos pères , de n'avoir d'autre modèle à se pro- « poser , d'autre rival à combattre que soi-même , et , « quand seul on occupe la première place, d'avoir seul « tout ce qui la mérite I »
« Veniet tempus quo posteri visere , visenduni tradere minoribus suis gestient , quis sudores tuos hauserit campus, qiiae refectiones tuas arbores, quae somninn saxa praetexerint, quod denique tectum magnus hospes impleveris , ut tune ipsi tibi ingentium ducum sacra vesti- «fia iisdem in locis monstrabantur. »
u Un temps viendra où nos neveux s'empresseront « d'aller voir et de faire voir à leurs enfants les plaines a oÎj vous avez soutenu de si nobles travaux (à la lettre, « les plaines qui ont été arrosées de vos sueurs ) , les « arbres qui ont prêté leur ombre à vos repas mili- « taires ; les antres où vous preniez votre repos , les « maisons qui ont été bonorées de la présence d'un si « grand hôte. Enfin, on montrera dans ces mêmes lieux « vos traces avec autant de soin que vous en avez eu « d'y examiner vous-même celles des fameux capitaines « que vous vous plaisiez tant à suivre. »
« Itaque perindè summis atque infîmis carus , sic imperatorem commilitonemque miscueras , ut studium omnium laboremque et tanquàm exactor intenderes, et tanquàm particeps sociusque relovares. Felicesillos, quorum fides et industria , non per nuncios et interprètes , sed ab ipso te , nec auribus tuis , sed oculis probantur ! Consecuti sunt, ut absens quoque de absentibus nomini magis, quàm tibi , crederes. »
(f Egalement chéri des grands et des petits , vous avez ce tellement confondu le soldat avec le général , qu'en « même temps qu'auguste surveillant vous animiez le « travail de vos soldats , vous soulagiez aussi leurs face tigues en les partageant avec eux. Heureux ceux qui ce vous servent ! Vous n'en connaissez point le zèle et c( la capacité sur la foi d'autrui, mais par vous-même, ce et par ce' que vous leur avez vu faire. Ils ont le bouée heur que , lorsqu'ils sont absents , vous ne vous en « rapportez à personne tant qu'à vous sur ce qui les ce regarde. »
3l[1 HISTOIRE ANCIENNE.
Betour et entrée de Trajan dans la vUle depuis quU eut été nommé emperew.
« Ac primùin qui dies ille, quo exspectatus desideratusque urbem tuam ingressus es !... Non aetas quemquain , non valetudo, non sexus retardavit quominùs oculos insolite spectaculo expleret. Te parvuli noscere , ostentare juvenes, mirari senes, aegri quoque neglecto medentiuni imperio ad conspectuni tuî , tanquàm ad salutem sanitatemque prorepere. Indè alii se satis vixisse te viso, te recepto : alii nunc ma gis vivendum esse prsedic.ibant. Feminas etiam tune fecunditatis suse maxima voluptas subiit , quum cernèrent cui principi cives , oui imperatori milites peperissent. Sidères referta tecta ac laborantia, ac ne eum quidem vacantem locum , qui non nisi suspensum et instabile vestigium caperet : oppletas iindique vias, angvistumque tramitem relictum tibi : alacrem hinc atque indè populum : ubique par gaudium, paremque clamorem. »
« Que dirai-je de ce jour où Rome, après vousfivoir «si long-temps désiré et attendu , eut enfin le plaisir « de vous recevoir?... Il n'y eut personne que son âge , « son sexe ou sa santé pût empêcher de courir à un « spectacle si nouveau. Les enfants s'empressaient de « vous connaître, les jeunes gens de vous montrer, les « vieillards de vous admirer; les malades même, sans « égard pour les ordres de leurs médecins , se traînaient « sur votre passage; on eût dit qu'ils allaient à la gué- « rison et à la santé. Les uns s'écriaient qu'ils avaient « assez vécu puisqu'ils vous avaient, vu. Les autres « disaient que c'était maintenant qu'il était doux de
« Vivre. Les femmes se réjouissaient d'avoir mis au « monde des enfants, voyant à quel prince elles avaient « donné des citoyens , à quel général elles avaient a donné des soldats. On voyait les toits plier sous le « poids des spectateurs qui s'y étaient portés ; les places « même où l'on ne pouvait se tenir qu'à demi suspendu, « étaient occupées. La foule dont les rues étaient pleines, « vous laissait à peine un sentier étroit pour passer à « travers le peuple rangé en haie : et partout vous trou- « viez pareilles joies , pareilles acclamations. »
Combien V exemple du prince est puissant !
'< Non censui'am adhuc , non prœfecturam morum recepisti;quia tibi beneficiis potiùs quàm remediis ingénia nostra experiri placet. Et alioqui nescio an plus moribus conférât princeps, qui bonos esse patitur, quàm qui cogit. Flexibiles quanicunque in paitem ducimur a principe, atque, ut ita dicam , sequaces sumus.... Vita principis censura est, eaque perpétua : ad hanc dirigimur, ad hanc convertimur • nec tam imperio nobis opus est , quàm exemplo : quippè infulelis recti magister est metus. Meliùs homines exemplis docentur, quœ iniprimis hoc in se boni habent, quôd approbant, quœ praecipiunt, fieri posse. »
« Vous n'avez point encore voulu exercer la censure, « ni vous charger de l'inspection des mœurs. Vous « aimez mi'feux nous porter à la vertu par vos bienfaits « que par des remèdes toujours amers. Aussi je ne sais a si le prince qui souffre et honore la pureté des mœurs a n'y contribue pas davantage que celui qui la com-
3/j4 histoire ancienne.
« mande... La vie du prince est une censure conti- « nuelle : nous nous réglons sur elle , nous la prenons « pour modèle : nous avons bien moins besoin de lois « que d'exemples. La crainte enseigne mal à bien vivre. « Les exemples ont beaucoup plus d'autorité. Ils ne « portent pas seulement à la vertu , ils prouvent qu'il « n'est pas impossible de la pratiquer. )>
La vertu, non les statues , fait honneur aux princes.
« ïbit in secula fuisse principem oui florenti et incolumi nunquàm nisi modici honores , saepiùs nulli decernerentur.... Ac niihi intuenti in sapientiam tuam, minus mirum videtur quôd mortales istos caducosque* titulos aut depreceris , aut tempères. Scis enim ubi vera principis, ubi sempiterna sit gloriaj ubi sint honores, in quos nihil flammis , nihil senectuti , nihil successoribus liceat. Arcus enim , et statuas , aras etiam templaque demolitur et obscurat oblivio , negligit carpitque posteritas : contra, contemptor ambitionis et infinitœ potestatis domitor ac treiiator animus ipsà vetustate florescit, nec ab uUis magis laudatur, quàm qulbus minime necesse est. Praetereà , ut quisquis fàctus est princeps , extemplô fama ejus , incertum bona an mala , cœterùm aeterna est. Non ergo perpétua principi fama, quae invitum manet, sed bona concupiscenda est. Ea porrô non imaginibus et statuis, sed virtute ac meritis propagatur. »
« On dira dans tous les siècles qu'il y a eu un prince a comblé de vertus , à qui les hommes de son temps « ne décernèrent que des honneurs médiocres, et à qui ce souvent ils n'en décernèrent aucun... Une sagesse si
« profonde, quand je la considère, me fait comprendre « que nous ne devons pas tant nous étonner si vous « rejetez ou si vous tempérez ces honneurs communs « et périssables. Vous savez en quoi consiste la vraie « gloire, la gloire immortelle d'un prince; vous savez (( où résident les honneurs qui ne craignent ni le feu, « ni le temps, ni l'envie des successeurs. Il n'est point a d'arcs de triomphe, de statues, d'autels, de temples « môme qui ne périssent, et qui enfin ne soient oucc bliés. Si le temps les épargne, la postérité souvent « les néglige ou les critique. Mais celui qui a le couce rage de mépriser l'ambition et de mettre un frein à « une puissance accoutumée à n'en point avoir, s'attire « une vénération que la révolution des siècles ne fait « qu'accroître et rajeunir : il n'est jamais tant loué que « de ceux qui ont le plus de liberté de s'en dispenser. « Le prince ne doit donc pas désirer que la renommée « parle éternellement de lui ; malgré lui elle en parce lera : mais il doit souhaiter qu'elle ne cesse jamais c( d'en parler bien. C'est ce que le mérite et la vertu « donnent seuls , et ce qu'on ne peut se promettre des c( images et des statues, »
Le bonheur du prince lié avec celui des peuples.
-< Fuit tempus , ae nimiùni diù fuit, quo alia adversa, alia secunda principi et nobis. Nunc communia tibi nobiscum tam lœta quàm tristia ; nec niagis sine te nos esse felices , quàm tu sine nobis potes. An , si posses , in fine votorum adjecisses , ut ita precibus tuis du annuerent,
SI JUDICIUM NOSTRXJM MERERI PERSEVERASSES ^ »
346 IIISTOÎRE ANCIENNE.
« Un temps a été, et il n'a duré que trop, où notre « bonheur et notre malheur ne se réglaient point sur «ceux du prince. Maintenant, tristesse et joie, tout « nous est commun ; et il n'est pas plus possible que « nous soyons heureux sans vous qu'il l'est que vous le « soyez sans nous. S'il en était autrement , auriez- « vous ajouté, à la fin de votre prière publique, ^«e « vous ne demandiez aux dieux leur protection « qu aussi long-temps quevous continueriez a mériter « notice amour? »
11 est remarquable que c'est par l'ordre de Trajan même qu'on avait apposé une condition aux vœux publics que l'on faisait pour lui : si benè rempublicam
ET ex UTILITATE OMNIUM REXERIS; c'cst - à - dire , j/
vous gouvernez avec justice^ et uniquement pour l'avantage de la république. « O vœux ( s'écrie Pline ) « dignes d'être éternellement formés , éternellement « exaucés'. La république a, par votre entremise, con- « tracté avec les dieux. Ils sont engagés à veiller à votre « conservation tant que vous veillerez à la conserva- « tion de la patrie; et si vous faites rien de contraire, « ils sont obligés de détourner leurs regards et leur « protection de dessus vous. « Digna vola, quœ semper suscipiantur , semperque solvantur. Egit cum dus, ipso te auctore, respuhlica , ut te sospitem incolumemque prœstarent, si tu cœteros prœstitisses : si contra , illi quoque a custodia tui corporis oculos dinioverent.
Union admirable entre la femme et la sœur de Trajan.
"■ Nihil est tam pronuni ad simultates quàm eemulatio, in feminis praesertîm. Ea porrô maxime nascitur ex conjunctione, alitur aequalitate , exardescit invidià , cujus finis est odium. Quô quidem admirabilius existimandiini est, quôd mulieribus duabus in una domo parique fortuna nullum certamen , nuUa contentio est. Suspiciunt invicem , invicem cedunt : quumque te utraque, effusissimè diligat, nihil siià putant intéresse utram tu magis âmes. Idem utrique propositum, idem ténor vitae, nibilque ex quo sentias duas esse. »
« Rien n'est plus propre à faire naître des dissen- « sions que la jalousie ordinaire entre les femmes. Elle « prend sa naissance dans les liaisons mêmes qui de- « vraient l'éloigner, elle se nourrit dans l'égalité, elle « s'irrite par l'envie, et dégénère enfin en haine im- « placable. C'est ce qui doit nous faire regarder comme « un prodige de vertu qu'entre deux illustres dames «qui habitent un même palais, dont la fortune est « égale, on ne voie jamais la moindre dispute. Elles « se respectent, elles se cèdent tour à tour; et quoique « toutes deux vous aiment très - tendrement, elles ne « croient point qu'il leur importe laquelle des deux « vous aimiez le plus. Elles ne se proposent toutes « deux qu'une même fin ; elles n'ont qu'un même genre « de vie; éîifin rien ne vous fait apercevoir que ce « sont deux personnes. «
Trajan était sensible aux douceurs de Farnitié.
" Jam etiam et in privatorum anîmis exoleverat priscum niortalium bonum, amicitia, cujus in locuni migraverant assentationes, blanditioe , et , pejor odio, amoris simulatio. Etenim in principum domo nomen tantiim amicitiae, inane scilicet irrisumque, nianebat. Nani quae poterat esse inter eos amicitia , quorum sibi alii domini , alii servi videbantur? Tu banc pulsam et errantem reduxisti. Habes amicos , quia amicus ipse es. Neque enim , ut alia subjectis , ita amor imperatur ; neque est uUus affectus tam erectus , et liber , et dominationis impatiens , nec qui magis vices exigat. »
«L'amitié, ce bien précieux, qui faisait autrefois la « félicité des mortels , était bannie même du commerce « des bommes privés , et à sa place avaient succédé la « flatterie, les paroles officieuses, et un fantôme d'a- « mitié plus dangereux que la baine. Si le nom d'ami- « tié était encore connu dans la maison des princes , a il n'y était qu'un objet de mépris et de raillerie. « Quelle amitié pouvait régner entre ceux qui se re- « gardaient réciproquement comme maîtres et esclaves? « Vous l'avez rappelée d'un long exil. Vous avez des « amis , parce que vous savez l'être : car un prince ne « commande point l'amitié comme il peut commander « le reste. Ce sentiment veut être libre; il a quelque « chose de grand , est ennemi de la contrainte , et exige « rigoureusement autant qu'il donne. »
Pouvoir souverain des ajfranchis sous les mauvais empereurs.
« Plerique principes, quum essent civium Jomini, libertoium erant servi. Horum {«nsiliis , horum nutu regebantur : per hos audiebant , per bos loquebantur : per bos praeturae etiam , et sacerdotia , et consulatus , imô et ab bis petebantur. Tu Hbertis tuis summum quidem bonoiem, sed tanquàm bbertis , babes; abundèque bis sufficere credis , si probi et frugi existimentur. Scis enim prœcipuum esse indicium non magni principis magnos bbertos. »
« La pbipart de nos empereurs étaient maîtres des « citoyens, et esclaves de leurs affrancbis. Ils ne se « gouvernaient que par le conseil de ces sortes de gens; (c ils n'avaient de volonté que la leur; ils n'enten- (( daient, ils ne parlaient que par eux. Par eux on ob- « tenait la préture, le sacerdoce et le consulat; ou plu- « tôt, c'était à eux qu'il fallait les demander. Pour « vous, vous considérez beaucoup vos affrancbis, mais « vous ne les considérez que comme des affrancbis, et « vous croyez qu'ils sont assez honorés s'ils passent « pour gens de bien : car vous savez qu'il n'y a pas de « marque plus infaillible de la petitesse du prince que « la grandeur de ses affrancbis. »
Le prince ne peut s' élever quen s' abaissant.
" Cui nihil ad augendum fastigium superest, hic uno modo crescere potest , si se ipse submittat, securus magnitudinis suae. Neque enim ab ullo periculo fortima principum longiùs abest, quàm ab bumilitate. »
35o llISToniE ANCIENNE.
« Il ne reste à celui qui est parvenu jusqu'au comble « des honneurs qu'un seul moyen pour s'élever, c'est « que, sûr de sa propre grandeur, il sache en descente dre. De tous les périls que les princes peuvent couce rir, celui qu'ils doivent craindre le moins, c'est de « s'avilir en s'abaissant. »
En quoi consiste la grandeur des princes.
« Ut felicitatis est , quantum velis posse , sic magnitudinis velle quantum possis. »
« Si c'est le souverain bonheur que de pouvoir faire « tout le bien qu'on veut, c'est le comble de la gran- « deur que de vouloir faire tout le bien qu'on peut. »
Du style de Pline.
Le panégyrique de Pline a toujours passé pour son chef-d'œuvre, même de son temps, où Ton avait de lui plusieurs pièces d'éloquence qui lui avaient acquis une grande réputation dans le barreau. Il n'est pas étonnant qu'ayant à louer, en qualité de consul et par ordre du sénat, un prince aussi accompli que l'était Trajan, qui d'ailleurs l'avait comblé de bienfaits, il ait fait un effort de génie pour lui marquer sa reconnaissance particulière, et en même temps la joie universelle de tout l'empire. L'esprit brille partout dans ce discours, mais le cœur de Pline s'y fait encore plus sentir ' ; et l'on sait que c'est du cœur que part la véritable éloquence.
' « Pectus est quod disertos facit. » (Q01NTIL. lib. 3,ep. 18.)
En prononçant ce panégyrique , il ne lui donna pas autant d'étendue qu'il en a maintenant. Ce ne fut qu'après coup, après l'action, qu'en habile peintre il ajouta de nouveaux traits au portrait de son héros , mais tous d'après nature, et qui, bien loin d'en altérer la ressemblance et la vérité, ne servaient qu'à la rendre encore plus sensible. Il nous apprend lui-môme ce qui l'avait porté à en user de la sorte ^ « Ma pre- « mière vue, dit-il, a été de faire aimer encore davan- « tage à l'empereur ses vertus , par les charmes d'une « louange naïve. J'ai voulu en même temps tracer à ses « successeurs , par son exemple mieux que par aucun « précepte , la route de la solide gloire. S'il y a beau- « coup d'honneur à former les princes par de nobles « leçons, il y a bien autant d'embarras dans cette en- « treprise, et peut-être encore plus de présomption. « Mais laisser à la postérité l'éloge d'un prince ac- (c compli, montrer comme d'un phare aux empereurs « qui viendront après lui une lumière qui les guide, « c'est tout à la fois être aussi utile, et plus modeste. » Il était difficile de leur proposer un modèle plus parfait. On peut dire que Trajan réunissait toutes les qualités d'un grand prince en une seule, qui était
^ « Officium consulatùs injunxit raen sub exemplo prEeinonerentur ,
mihi ut reipublicaï iiomine principi quà potissimùra via possent ad eam-
gratias agerem. Quod ego in senatu dein gloiiam niti. Nain praecipere
quum ad rationem et loci et tempo- qunlJs esse deheat princeps, pul-
ris ex more fecissem , bono civi con- cbium quidem , sed onerosum ac
veiiientissimum^redidi, eadem illa propè superbiim est. Laudaie veiô
spatiosiùs et uberlùs voluuiiiie am- optimum priucipeni , ac per hoc
plecti.Primùm,ut imperatori nostro posteris, velut e spécula, lumen
virtutes suae veris laudibus commen- quod sequantuv ostendere , idem uti-
c'arontur : deindè ut futuri princi- litatis habet, anogantiie niliil, » pes, non quasi a magistro , sed ta-
352 HISTOIRi: ANCIENNE.
d'être intimement convaincu qu'il était empereur non pour lui , mais pour les peuples. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici.
Le style de ce discours est élégant , fleuri , lumineux, tel que le doit être celui d'un panégyrique, où il est permis d'étaler avec pompe tout ce que l'éloquence a de plus brillant. Les pensées y sont belles , solides , en grand nombre, et souvent paraissent toutes neuves. Les expressions, quoique assez simples pour l'ordinaire, n'ont rien de bas, rien qui ne convienne au sujet, et qui n'en soutienne la dignité. Les descriptions sont vives, naturelles, circonstanciées, pleines d'images naïves, qui mettent l'objet sous les yeux, et le rendent sensible. Tout le discours est rempli de maximes et de sentiments véritablement dignes du prince qu'on y loue.
Cependant il me semble que ce discours , quelque beau et quelque éloquent qu'il soit, ne peut point être mis dans le genre sublime. On n'y voit point, comme dans les harangues de Cicéron, j'entends même celles du genre démonstratif, de ces expressions vives et énergiques , de ces pensées nobles et sublimes , de ces tours hardis et frappants , de ces figures pleines de feu et de vivacité , qui étonnent , qui surprennent , et qui ravissent l'ame hors d'elle-même. Son éloquence ne ressemble point à ces grands fleuves qui roulent leurs eaux avec bruit et majesté, mais plutôt à une claire et agréable fontaine , qui coule lentement à l'ombre des arbres dont ses bords sont embellis. Pline laisse son lecteur tranquille , et ne le tire point de son assiette naturelle. îl plaît , mais par endroits et par parties. Une sorte de monotonie qui règne dans tout le pané-
gyrique fait qu'on a peine à en soutenir une lecture entière et suivie, au lieu que la harangue de Cicéron la plus longue est celle qui paraît la plus belle et qui fait le plus de plaisir. Il faut ajouter que le style de Pline se sent un peu du goût d'antithèses, de pensées coupées, de tours recherchés, qui dominait de son temps. Il ne s'y livrait pas , mais il était obligé de s'y prêter. Le même goût règne dans ses lettres : mais il y est moins choquant, parce que ce sont toutes pièces détachées, oii cette sorte de style ne déplaît pas : je crois pourtant qu'elles doivent être mises aussi beaucoup audessous de celles de Cicéron. Mais , tout bien pesé , tout bien examiné , et les lettres de Pline et son panégyrique méritent l'estime et l'approbation que tous les siècles leur ont accordées. J'ajouterai que son traducteur doit la partager avec lui.
Anciens panégyriques.
Nous avons un recueil de harangues latines , intitulé Paneg^Tici vetercs, qui renferme le panégyrique de plusieurs empereurs romains : celui de Pline est à la tête ; il est suivi de onze autres pièces du même genre. Ce recueil , outre qu'il ct)ntient beaucoup de faits qui ne se trouvent point ailleurs , peut être fort utile pour ceux qui sont chargés de faire des panégyriques. La bonne antiquité ne nous fournit point de modèles de ces sortes de discours , excepté la harangue de Cicéron pour la loi Manilia , et quelques endroits de ses autres harangues, qui sont des chefs-d'œuvre achevés dans le genre démonstratif. Il ne faut pas s'attendre à trouver la même beauté ni la même délicatesse dans les pané-