‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 99 sur 138 · V. Ardeur de Pline pour la gloire et pour la réputation · texte numérisé non relu

V. Ardeur de Pline pour la gloire et pour la réputation

On ne peut douter que la gloire ne fût lame des vertus de Pline: veilles, repos, divertissements, étude, il y rapportait tout. Il avait pour maxime que la seule ambition convenable à un honnête homme , c'était, ou de faire des choses dignes d'être écrites, ou d'écrire des choses dignes d'être lues"^. Il ne dissimulait pas que l'amour de la gloire était sa passion. « Chacun «juge différemment du bonheur des hommes ^. Pour

I « Eqaidembeatos puto, qulbus existimo, qui bon» mansurœque fa-

deoium inunere datum est aut facere Jiiae pra?sum2itione peifruitui- , cer-

scribenda , aut scribere IcgenJa. » tusque posteiîtatis cuiu futura glo-

( Epist. 16 , b'b. 6. ) ria vi\ it. »

^ "Alius alium, ego beatissimum

332 HISTOUIE ANCIENNE.

« moi, je n'en estime point de plus heureux que celui « qui jouit d'une grande et solide réputation, et qui, «sûr des suffrages de la postérité, goûte par -avance « toute la gloire qu'elle lui destine. Rien ne me touche « si fort (dit-il) que le désir de vivre long-temps dans a l'esprit des autres '^ : disposition véritablement digne « d'un homme , surtout de celui qui , n'ayant rien à «se reprocher, ne craint point les jugements de la « postérité. » Le célèbre Thraséa avait coutume de dire qu'on devait se charger de trois sortes de causes : de celles de ses amis, de celles qui manquent de protection, et enfin de celles qui doivent tirer à conséquence pour l'exemple... « J'ajouterai à ces trois genres « (dit encore Pline) , et peut-être en homme qui a de « l'ambition , les causes grandes et fameuses ^ : car il « est juste de plaider quelquefois pour sa réputation et « pour sa gloire, c'est-à-dire de plaider sa propre cause. » 11 désirait avec passion que Tacite écrivît son hisepist. 33. toire ; mais , moins vain que Cicéron , il ne lui demandait point de l'embellir par des mensonges : mendaclunculis aspergere. « Mes actions , lui dit - il , deviendront « entre vos mains plus brillantes, plus célèbres, plus « grandes^. Je n'exige pourtant pas que vous exagériez. « Je sais que l'histoire ne doit jamais s'écarter de la « vérité, et que la vérité honore assez les bonnes ac-

' « Me nihil aequè ac diuturnitatis agere nonnunquàm gloriœ et fama;,

amor et ciipido sollicitât ; les homi- id est suam causain. » lie dignissima, praesertiui qui iitillius ^ « Hesc , iitcumque se babeut ,

sibi couscius culpae , posteritatis me- notiora, clariora, majora tu faciès ;

uioi'iam non reformidet. » quanquam non exigo ut excédas ac-

2 « Ad haec ego gênera causaium, tse rei modvmi. Nam nec bistoria

ambitiosè f'ortassè , addam tameu débet egredi veritatem, et boneste

claras et illnsti'es. jï^quum enim est f'actis veritas sufïicit. »

<c tlons. » Je ne sais si j'ai eu raison de dire que Pline était moins vain que Cicéron , et si au contraire Cicéron ne doit pas nous paraître plus modeste, parce qu il était plus sincère. Il sentait ce qui lui manquait, et il y demandait un supplément officieux. Mais Pline ne croit pas avoir besoin de grâce ni de secours ; il est plus content de sa vertu : elle est assez belle , assez solide, assez grande pour se soutenir par elle-même aux yeux de la postérité. Elle n'a besoin que d'une trompette éclatante, qui enseigne la simple vérité aux siècles à venir, sans y rien ajouter d'étranger.

Pline assemblait souvent une troupe d'amis choisis pour leur faire lecture de ses compositions, soit en vers, soit en prose. Il déclare dans plusieurs lettres que c'était dans la vue de profiter des avis qu'on lui donnerait, et cela pouvait être : mais le désir d'être loué et admiré y avait grande part, car il y était infiniinent sensible. « Je me représente déjà cette foule d'auditeurs ^ ( il parle Lib. 2, « à un ami qu'il exhortait à faire lecture de ses ou- *''"''■ '"' « vrages), ces transports d'admiration, ces applaudis- « sements, ce silence même, qui, lorsque je parle en « public ou que je lis mes pièces, n'a guère moins de « charme pour moi que les applaudissements , quand « il est causé par la seule attention et par l'impatience i< d'entendre la suite. »

Il entrait véritablement en colère, lorsqu'il s'agissait liI).*;, de ses amis , contre des auditeurs muets et dédaigneux. « On lisait,, dans une assemblée oii j'étais invité, un

' «Imaginor qui concursus, quae quàm clamore ddector , sit modù

admiratio te, qui clainor , quod silcntium acre, et întcntum , et cu-

etiam silentium nianeat : quo ego , pidum ulteiioia audiendi. » quum dico vel recito , non minus

ppist. 17.

334 niSTOlUE ANCIENNE.

<f ouvrage excellent. Deux ou trois hommes, qui se « croyaient bien plus habiles que tous les autres , écou- « taient comme s'ils étaient sourds et muets. Ils ne re- « muèrent pas les lèvres , ils ne firent pas le moindre « geste , ils ne se levèrent pas même du moins par lasce situde d'être assis. Quel travers, et pour dire encore « mieux, quelle folie, de passer tout un jour à offenser ce un homme chez qui vous n'êtes venu que pour lui ce témoigner votre estime et votre amitié ^ ! »

Lib. 5, Il faisait de belles actions, mais il était bien aise

qu'elles fussent connues et qu'on l'en louât, ce Je veux c( bien l'avouer ( dit-il ) , ma sagesse ne va point jusqu'à ce ne compter pour rien cette espèce de récompense \( que la vertu trouve dans l'approbation de ceux qui ce l'estiment^. »

On reproche à Pline de parler souvent de lui-même; mais on ne peut au moins lui reprocher de ne parler que de lui. Jamais personne ne prit plus de plaisir à vanter le mérite des autres, jusque-là qu'il fut accusé de le faire avec excès, défaut dont il était bien éloigné

Lib. 7, de se défendre, ni de vouloir se corriger, «^ous dites

epist. O.S. 111

ce que quelques gens me reprochent de louer en toute ce occasion avec excès mes amis. J'avoue mon crime, et ce j'en fais gloire : car qu'y a-t-il de plus honnête que ce de pécher par indulgence? Quelles sont pourtant ce ces personnes qui croient connaître mes amis mieux (c que je ne les connais? Mais soit : je veux qu'elles les ce connaissent mieux. Pourquoi m'envier une erreur si

^ «Quae sinistei'itas , ac potlùs ^ « Neque enim sum tam sapiens,

amentia, in hoc totum diem impen- ut nihil meà inteisit , an ils quae ho-

dere, ut offendas, ut inimicum re- nestè fecisse me credo, testificatio

linquas , ad quem tanquàra amîiissi- quaedani et quasi praemium accédât.» uius veneris !

« flatteuse ? car supposons que mes amis ne soient pas « tels que je le dis, je suis toujours heureux de le croire. « Je conseille donc à ces censeurs de porter leur ma- « ligne délicatesse à d'autres qui croient qu'il y a de « l'esprit et du jugement à critiquer ses amis : pour « moi, l'on ne me persuadera jamais que j'aime trop « les miens. »

Ne me suis-je point trop étendu sur les actions particulières de Pline, et les extraits que j'ai donnés de ses lettres ne paraîtront -ils point au lecteur trop longs, et trop peu mesurés? j'avoue mon faible. Ces sortes de caractères de droiture, de probité, de générosité, d'amour du bien public, devenus si rares pour le malheur de notre siècle, m'enlèvent à moi-même et me ravissent d'admiration, et je ne puis me résoudre à en abréger le portrait. En effet, je le répète encore, est-il un caractère plus doux , plus liant, plus sociable, plus aimable en tout genre que celui dont j'ai taché jusqu'ici de donner quelque idée ? Combien le commerce de la vie devient-il agréable, quand on se trouve lié avec de tels amis! Quel bonheur pour le public, quand des personnes bienfaisantes comme Pline, sans humeur et sans passion, occupent les premières places d'un état, et s'étudient à soulager la peine de ceux qui ont affaire à elles !

J'ai eu tort de dire que Pline était sans passion. Exempt de celles qui, selon le jugement du monde même, déslipnorent les hommes, il en avait une plus délicate et moins grossière, mais non moins vive ni moins vicieuse aux yeux du souverain juge, quelque effort que fasse la corruption générale du cœur humain

336 IIISTOIUK ANCIKIVNE.

pour l'ennoblir en lui donnant presque le nom de vertu. Je parle de cet amour excessif de la gloire , qui était l'ame de toutes ses actions et de toutes ses entreprises. Pline n'était occupé, non plus que tous ces illustres écrivains du paganisme, que du désir et du soin de vivre dans la mémoire de la postérité , et de transmettre leur nom aux siècles fliturs par des écrits qu'ils espéraient devoir durer autant que le monde , et leur procurer une sorte d'immortalité dont ils étaient assez aveugles pour se contenter. Y avait-il rien de plus casuel , de plus incertain , de plus frivole que cette espérance ? A quoi a-t-il tenu que la postérité ne connût que leur nom, et pas même leur nom? Le temps, qui a aboli la plus grande partie des ouvrages de ces hommes vains, ne pouvait-il pas encore abolir le peu qui nous en reste? A quoi doivent-ils les petits débris qui ont échappé au naufrage général ? Le peu qui est parvenu jusqu'à nous empêche-t-il que tout ce qui leur appartient, jusqu'à leur nom même, ne soit absolument péri dans toute l'Afrique ^ dans toute l'Asie, dans une grande partie de l'Europe? Sans les études , que l'Eglise chrétienne a maintenues, la barbarie n'aurait-elle pas anéanti leurs ouvrages et leurs noms dans tout le reste de l'imivers? Quelle est donc la futilité de la béatitude sur laquelle ils comptaient, et à laquelle ils se rapportaient taut entiers? Ceux qui ont fait l'admiration de leur siècle ne 1:ombent-ils pas dans te gouffre de l'oubli et de la mort, aussi-bien que les plus stupides et les plus ignorants? Nous sommes bien insensés et bien aveugles , nous que la religion a mieux instruits , si , destinés par la grâce du Sauveur à une bienheureuse

immortalité , nous nous laissons éblouir par une grandeur imaginaire, et par le fantôme d'une éternité en idée.

Les extraits que j'ai tirés de ses lettres sont plus que suffisants pour faire connaître le caractère de son esprit et de ses mœurs : il me reste à donner une idée de son style par quelques extraits du panégyrique de Trajan, qui est une pièce d'éloquence extrêmement travaillée , et qu'on a toujours regardée comme son chef-d'œuvre.

Panégyrique de Trajan.

J'ai déjà marqué que Pline, après qu'il eut été nommé consul par Trajan, conjointement avec Cornutus Tertullus, son ami intime, reçut ordre du sénat de faire le panégyrique de ce prince au nom de tout l'empire. Il lui adresse toujours la parole, comme s'il était présent. S'il le fut en effet , car on en doute , il en coûta beaucoup à la modestie de l'empereur : mais quelque répugnance qu'il eût à s'entendre louer en face, ce qui est toujours fort désagréable, il ne crut pas devoir s'opposer au décret d'une compagnie si respectable. On juge aisément que Pline, dans cette occasion , fit usage de tout son esprit, auquel la vive reconnaissance dont son cœur était pénétré ajoutait une nouvelle force. Quelques extraits que je vais faire de cette pièce montreront en même temps, et l'éloquence du panégyriste, et les qualités admirables du prince qui y est loué.

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