‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 120 sur 138 · ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE

J'ai déjà remarqué qu'après la mort de Platon, ses disciples se partagèrent en deux sectes , dont l'une demeura dans l'école même où Platon avait enseigné , qui était l'académie; et l'autre passa dans le Lycée, lieu agréable , situé dans un faubourg d'Athènes. La dernière eut pour chef et fondateur Aristote. Diog. Laert. H était de Stagire, ville de Macédoine. Il naquit la AN.M.36m première année de la 99*" olympiade, quarante ans environ après Platon. Son père, appelé Nicomaque, était médecin, et florissait sous Amyntas, roi de Macédoine , père de Philippe.

Agé de dix-sept ans, il vint à Athènes, entra dans l'école de Platon , et y reçut ses leçons pendant vingt ans. Il en faisait tout l'honneur, et Platon l'appelait l'ame de son école. Il avait une si grande passion pour l'étude, qu'afin de-résister à l'accablement du sommeil, il mettait un bassin d'airain à côté de son lit ; et quand il était couché , il étendait hors du lit une de ses mains où il tenait une boule de fer , afin que le bruit de cette boule , qui tombait dans le bassin lorsqu'il voulait s'endormir, le réveillât sur-le-champ.

Après la mort de Platon , qui arriva la première an-

An.m.3656. i^^e de la 108^ olympiade, il se retira chez Hermias ,

tyran d'Atarne dans la Mysie, son condisciple, qui le

reçut chez lui avec plaisir, et le combla d'honneurs.

Ilermias ayant été condamné et mis à mort par le roi des Perses, Aristote épousa sa sœur Pithaïde, qui était demeurée sans biens et sans protection.

C'est dans ce temps-là que Philippe le choisit pour prendre soin de l'éducation d'Alexandre son fils, qui pouvait alors avoir quatorze ou quinze ans. Il y avait AuI. GcII. long-temps qu'il l'avait destiné pour cet Important et ^'^' ^' "' ^' glorieux emploi. Dès que son fils fut venu au monde , il lui en apprit la nouvelle par une -lettre qui ne fait pas moins d'honneur à Philippe qu'à Aristote. Je ne crains point de la rapporter encore ici. Je vous apprends ^ lui dit-il , que f ai un fils. Je rends grâces aux dieux , non pas tant de me l'avoir donné que de me V avoir donné du temps d' Aristote.- J'ai lieu de me promettre que vous en Jerez un successeur digne de nous ., et un roi digne de la Macédoine. Quintilien ^ dit expressément qu'Arlstote enseigna à Alexandre les premiers éléments des lettres. Mais comme ce sentiment souffre quelque difficulté,. je ne m'y arrête pas entièrement. Quand le temps de prendre soin de l'éducation du prince fut arrivé , Aristote se transporta en Macédoine. On a vu ailleurs le cas que Philippe et Alexandre faisaient de son rare mérite.

Après un séjour de quelques années dans cette cour, il obtint la permission de se retirer. Callisthène, qui l'y avait accompagné, prit sa place, et fut destiné pour suivre Alexandre dans ses campagnes. Aristote^, qui

' « An Phllippus Macedonum lex que tractari, pertinere ad suminaiu

Alexandre iîlio*suo prima litterarum credidisset? (Quint, lib. i, cap. i.) elementa tradi ab Aristotele summo ^ « Aristoteles , Callistheuem au-

ejusaetatis philosopho voluisset, aut ditorem suum ad Alexandrum dimit-

ille suscepisset hoc officium , si non tens, monuit ut cum eo aut rarissime,

stadiorum initia a perfectissimo que- aut quàin jucundissîmè loqueretur : Tome XI. Hist. anc. 2Q

avait joint à l)eaucoiip de jugement un grand usage du monde, prêt à faire voile pour Athènes, avertit Callisthène de se rappeler souvent une maxime de Xénophane, qu'il jugeait absolument nécessaire aux personnes qui vivent à la cour. « Parlez rarement devant « le prince, lui dit-il; ou parlez-lui d'une manière qui « lui plaise , aPxn que votre silence vous mette en « sûreté, ou que vos discours vous rendent agréable. » Callisthène , qui avait de la dureté et de l'aigreur dans l'esprit , profita mal de ce conseil , qui dans le fond se sent plus du courtisan que du philosophe.

Aristote, n'ayant donc pas jugé à propos de suivre son élève h la guerre , pour laquelle son attachement a l'étude lui donnait beaucoup d'éloignement , après le départ d'Alexandre retourna à Athènes. Il y fut reçu avec toutes les marques de distinction dues à un philosophe célèbre par tant d'endroits. Xénocrate tenait alors l'école de Platon dans l'Académie : Aristote ouvrit la sienne dans le Lycée. I^e concours des auditeurs y fut extraordinaire. Le matin ses leçons étaient sur la philosophie , l'après-midi sur la rhétorique : il les donnait ordinairement en se promenant , ce qui fit appeler ses disciples jjeripate/iciens.

Cic. deOrat. Il n'enseignait d'abord que la philosophie; mais la Quintii'.L^'j grande réputation d'Isocrate, âgé pour-lors de quatrecap- ï- vingt -dix ans, qui s'était donné tout entier à la rhétorique, et qui y avait vui succès incroyable, le piqua de jalousie, et le porta à en donner aussi des leçons. C'est peut-être à cette noble émulation , permise entre savants, quand elle se borne à imiter, ou même à sur-

quo scilicet apud regias aures vel acceptior. » ( Valfr. Max. lib. 7 , sllentio tutior , vel serinone esset cap. ■?..)

SCIENCES ET ARTS. 4o3

passer ce que les autres font de bien , que nous devons la rhétorique d'Aristote, ouvrage le plus complet et le plus estimé que nous ait laissé l'antiquité sur cette matière ; à moins qu'on n'aime mieux croire qu'il l'avait composé pour Alexandre,

Un mérite aussi éclatant que celui d'Aristote ne manqua pas d'exciter contre lui l'envie, qui rarement épargne les grands hommes. Tant que vécut Alexandre, le nom de ce conquérant en suspendit l'effet, et arrêta la mauvaise volonté de ses ennemis. Mais à peine fut-il mort, qu'ils s'élevèrent contre lui de concert, et jurèrent sa perte. Eurymédon, prêtre de Cérès, leur prêta son ministère, et servit leur haine avec un zèle d'autant plus à craindre , qu'il était couvert du prétexte de la religion. Il cita Aristote devant les juges, et l'accusa d'impiété, prétendant qu'il enseignait des dogmes contraires au culte des dieux reçu à Athènes. Il apportait en preuve l'hymne composée en l'honneur d'Hermias, et l'inscription gravée sur la statue du même Hermias au temple de Delphes. On a encore cette inscription dans Athénée et dans Diogène Laërce. Elle consiste en ([uatre vers, qui n'ont nul rapport aux choses sacrées, mais seulement à la perfidie du roi de Perse envers ce malheiu'eux ami d'Aristote : et l'hymne n'est pas plus criminelle. Peut-être Aristote avait-il offensé personnellement par quelque trait de raillerie le prêtre de Cérès Eurymédon, crime plus impardonnable que s'il n'eût attaqué que les dieux. Quoi qu'il en soit, ne croyant pas qu'il fûf sûr pour lui d'attendre le succès du jugement, il sortit d'Athènes, après y avoir enseigné pendant treize ans. Il se retira à Chalcis, dans l'île d'Eubée, et plaida sa cause de loin par écrit. Athénée rapporte

HlSTOfRE ANCIENNE.

I).b9()et697

AEÙan. 1.'3

An. M, 3683

Amm. in vita Arist.

Atiicn.i. i5, quelques paroles de cette apologie, mais il, ne garantit pas qu'elle soit effectivement d'Aristote. Quelqu'un lui demandant la cause de sa retraite , il répondit que c'était pour empêcher les Athéniens de commettre une seconde injustice contre la philosophie : il faisait allusion à la mort de Socrate.

On a prétendu qu'il était mort de chagrin pour n'avoir pu comprendre le flux et le reflux de l'Euripe , et que même il s'était précipité dans cette mer en disant çue: l'Euripe m'engloutisse, puisque je ne puis le comprendre. Il y avait bien d'autres choses dans la nature qui passaient son intelligence , et il avait trop Laert. bon esprit pour s'en chagriner. D'autres assurent , avec plus de vraisemblance, qu'il mourut d'une colique en la soixante-troisième année de son âge , deux ans après la mort d'Alexandre. Il fut extrêmement honoré dans Stagire sa patrie. Elle avait été ruinée par Philippe, roi de Macédoine : mais Alexandre la fît rt^bàtir à la prière d'Aristote. Les habitants , pour reconnaître ce bienfait, consacrèrent un jour de fête à l'honneur de ce philosophe ; et lorsqu'il fut mort à Chalcis dans l'île d'Eubée , ils transportèrent ses os chez eux , dressèrent un .autel sur son monument , donnèrent à ce lieu le nom d'Aristote , et y tinrent dans la suite leurs assemblées. Il laissa un fils nommé Nicomaque , et une fille qui fut mariée à un petit - fils de Démarate , roi de Sparte.

J'ai exposé ailleurs quel fut le sort de ses ouvrages, pendant combien d'années ils demeurèrent ensevelis dans les ténèbres et inconnus, et comment enfin ils virent le jour et devinrent publics.

Lib. lo.c.i. Quintilien dit qu'il ne sait ce qu'on doit le plus ad-

mirer dans Aristote, ou de sa vaste et profonde érudition, ou de la prodigieuse multitude d'écrits qu'il a laissés, ou de l'agrément de son style, ou de la pénétration de son esprit, ou de la variété infinie de ses ouvrages. On croirait, dit - il dans un autre endroit, Lih. 12, qu'il a dû employer plusieurs siècles à l'étude pour '^^''" comprendre dans l'étendue de son savoir tout ce qui regarde non-seulement les philosophes et les orateurs , mais même les animaux et les plantes, dont il a recherché la nature et les propriétés avec un soin infini. Alexandre, pour seconder le zèle de son maître dans Piin.ub. 8, ce savant travail, et pour satisran^e sa propre curiosité, donna ordre que dans toute l'étendue de la Grèce et de l'Asie on fît d'exactes recherches sur tout ce qui regardait les oiseaux, les poissons et les animaux de Athen. 1. 9, toute espèce : dépense qui monta a plus de huit cents talents , c'est - à - dire à plus de huit cent mille écus. Aristote composa sur cette matière cinquante volumes, dont il n'en reste que dix.

On a pensé bien diversement, dans l'université de Paris, des écrits d'Aristote, selon la différence des temps. Dans le concile de Sens, tenu à Paris en 1209, on ordonna de brûler tous ses livres, avec défense de les lire, de les écrire, ou de les garder. On apporta ensuite quelque modification et quelque tempérament à la rigueur de cette défense. Enfin, par un décret de deux cardinaux que le pape Urbain V envoya à Paris, l'an i366, pour réformer l'université, tous les livres d'Aristote y furent permis; décret qui flit renouvelé et confirmé en i/iDi par le cardinal d'Etouteville. Depuis ce temps-là, la doctrine d'Aristote a toujours prévalu dans l'université de Paris, jusqu'à ce que les

Laert.

4o6 IIISTOIUE ANCIENNE.

heureuses découvertes du dernier siècle aient ouvert les yeux aux savants, et leur aient fliit embrasser un système de philosophie bien différent des anciennes opinions de l'école. Mais comme autrefois on a admiré Aristote au-delà des justes bornes, aussi peut-être le méprise-t-on aujourd'hui plus qu'il ne le mérite.

Successeurs d" Aristote.

Théophraste était de l'île deLesbos. Aristote, avant que de se retirer à Chalcis, le désigna pour son successeur. Il remplit donc la place de son maître avec un tel succès et une telle réputation, que le nombre de ses auditeurs alla jusqu'à deux mille. Démétrius de Phalère fut un de ses disciples et de ses intimes amis. La beauté et la délicatesse de son éloquence lui fit donner le nom de Théophraste, qui signifie divin parleur.

C'est de lui que Cicéron raconte une chose assez particulière ^ Il disputait avec une marchande sur le prix de quelque chose qu'il voulait acheter. La bonne vieille lui répondit : Non., monsieur V étranger ., vous ne V aurez pas a moins. Il fut extrêmement surpris, et même fâché, qu'après avoir passé une partie de sa vie à Athènes, dont il se piquait de parler le langage

• « Ut "ego jaiu non mirer illud nis , optimèque loqueretur. » (/«

Theophrasto accidisse quod dicitur, Bruto , n. 172.)

quum percontaretur ex anicula qua- « Quomodô et illa attica anus

dam quanti aliquid vendeiet; et res- Theophrastum hominem alioqui di-

pondisset illa , atque addidisset : hos- seitissimtmi , annotatà unius aifecta-

pes , non potè minoris : tulisse eum tione veibi , hospitem dixit : nec alio

molesté, se non effugere hospitis se id deprehendisse interrogata les-

speciem , quum atatem ageiet Athe- pondit, quàm quôd nimiùm atticè

* loqueretur.» (QtriST. lib. 8, cap. i.)

en perfection , on reconnût pourtant encore qu'il était étranger. Mais ce fut son attention même à la pureté du langage attique, qui, allant jusqu'à l'excès, le fit reconnaître pour étranger, comme l'observe Quintilien. Quel goût il y avait à Athènes jusque dans le petit peuple!

Il ne croyait pas, non plus qu'Aristote, que, sans les biens et les commodités de la vie , on pût jouir ici d'une vraie béatitude; en quoi, dit Cicéron % il dégrada la vertu et la dépouilla de sa plus grande gloire, la réduisant à l'impuissance de rendre par elle-même D^Natur l'homme heureux. Il attribue la suprême divinité, dans i>«'"-J:' > un endroit, à l'intelligence; dans un autre, au ciel en général ; et après cela , aux astres en particulier.

Il mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans , épuisé de travaux et de veilles. On dit qu'en mourant il mur-

'^ Tusc. Quaest.

mura fort contre la nature de ce qu'elle accordait une i. 3,u. 69. longue vie aux cerfs et aux corneilles , qui n'en tirent aucune utilité, pendant qu'elle abrégeait le cours de celle des hommes, qu'une plus longue vie mettrait en état de parvenir à une connaissance parfaite des sciences; murmure également inutile et injuste, et que la raison seule a appris à plusieurs des anciens à condamner comme une espèce de révolte contre la volonté divine. Qiiïd enini est aliud gigantuni more bellare cuni dus , nisi nalitrœ repugnare ? "c^- "■ 5.

Sxn.vTON était de Lampsaque. Il s'appli({ua beau- Lacn. coup à la physique, et peu à la morale; ce qui lui fit donner le îiom à<^ physicien. Il commença à tenir son école la troisième année de la I23^ olympiade, et il A>î.M.i7iS.

• ■< Spoliavit virtuteiu suo décore , vit in e;i sola positum esse beatè viiijiLecillainrjue reddidit , quôil nega- vere. » i^Acad. Qiuest. Ub. i , n. 33.)

4<->8 lliSTOlKE ANCIKNNE.

y enseigna pendant dix-huit ans. Il fut maître de Ptoléinée Pliiladelphe.

Lyçon, de la ïroade. Il gouverna son école pendant quarante ans.

Ariston , Critolaus. Ce dernier était un des trois ambassadeurs que les Athéniens envoyèrent à Rome la A.\.M.378i. deuxième année de la i[\o^ olympiade, et la 534^ de Rome.

DiODORE. Ce fut un des derniers qui se distinguèrent dans la secte des philosophes péripatéticiens.

ARTICLE VI

De la secte des cyniques.

ANTISTHENE.

Laert. Les philosophes cyniques doivent leur origine et

leur établissement à Antisthène, disciple de Socrate. Cette secte tira son nom du lieu où son fondateur enseignait, appelé Cjnosarge ^, qui était dans un faubourg d'Athènes. Si cette origine est la vraie, au moins ne peut-on douter que leur impudence ne leur ait bien confirmé un nom que le lieu leur avait donné. Antisthène menait une vie fort dure , et n'avait pour tout habit qu'un méchant manteau. Il avait une longue barbe , un bâton à la main , une besace sur le dos. Il comptait pour rien la noblesse et les richesses, et faisait consister le souverain bonheur de l'homme dans la seule vertu. Comme on lui demandait à quoi lui avait

' Ce mot signifie un chien blanc , on prompt et vite.

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servi la philosophie , il répondit : A pouvoir vivre avec moi.

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