‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 121 sur 138 · DIOGÈNE · texte numérisé non relu

DIOGÈNE

Diogène fut le plus célèbre de ses disciples. Il était Laen. de Sinope, ville de Paphlagonie. Il en fut chassé pour le crime de fausse monnaie. Son père , qui était banquier , fut banni pour le même crime. Diogène , étant venu à Athènes , alla trouver Antisthène , qui le rebuta fort et le repoussa avec son bâton , parce qu'il avait résolu de ne plus prendre de disciples. Diogène ne s'étonna point, et, baissant la tête, «Frappez, frappez, « lui dit-il; ne craignez point: vous ne trouverez jamais « de bâton assez dur pour m'éloigner de vous tant que a vous parlerez. » Antisthène , vaincu par l'opiniâtreté de Diogène , lui permit d'être son disciple.

Diogène profita bien de ses leçons, et imita parfaite-, ment sa manière de vivre. Il n'avait pour tout meuble qu'un bâton , une besace et une écuelle. Encore , ayant aperçu un jeune enfant qui buvait dans le creux de sa main : Il ni apprend , dit-il , que je conserve encore du superflu^ et il cassa son écuelle. Il marchait toujours les pieds nus , sans porter jamais de sandales , non pas même lorsque la terre était couverte de neige. Un tonneau lui servait de logis : il le promenait partout devant lui , et il n'eut point d'autre maison. On sait ce qu'il dit à Alexandre qui l'alla visiter à Corinthe , et la célèbre parole de ce prince : Je voudrais être Diogène^ ^i j^ n étais pas ^Alexandre. Juvénal % en effet, trouve

' Sensit Alexander, testa quum vitlit iu illa Maf^num liabitatorem, quanto felicior hic, qui Is'il l'upcret, quàm qui totum sibi [)osceret orbein.

4lO lUSTOIIU: ANCIENNE.

riiabltant du tonneau plus grand et plus heureux que le conquérant de l'univers. L'un ne souhaitait rien , et le monde entier ne suffisait pas à l'autre. Sénèque ^ ne se trompe donc pas quand il dit qu'A.Iexandre, le plus fier des hommes, et qui croyait que tout devait trembler devant lui , le céda ce jour- là à Diogène , ayant trouvé en lui un homme à qui il ne pouvait ni rien donner, ni rien ôter.

Au reste , il ne faut pas croire qu'avec son manteau

plein de pièces , sa besace et son tonneau , il en fût

AEiian. 1. 3, plus humble. Il tirait autant de vanité de toutes ces

Diog. Lacrt. clioscs qu'Alcxaudrc en pouvait tirer de la conquête

de toute la terre. Étant entré un jour chez Platon, qui

était meublé assez magnifiquement, il se mit à deux

pieds sur un beau tapis , et dit : Je foule aux pieds le

Juste de Platon. Oui ., répliqua celui-ci, mais par une

autre sorte de faste.

11 avait un souverain mépris pour tout le genre humain. Se promenant en plein midi , une lanterne allumée à la main , on lui demanda ce qu'il cherchait : Je cherche un homme , répondit-il.

Il vit un jour un homme qui se faisait chausser par un esclave : Tu ne seras pas content , dit-il Jusqua ce qu'il te mouche. De quoi te seî^vcnt tes mains ?

Une autre fois , en passant , il vit des juges qui menaient au supplice un homme qui avait volé une petite fiole dans le trésor public : Voila de grands voleurs , dit-il , qui en conduisent un petit.

Des parents qui lui présentaient un jeune homme

' «.Quidiii victus sit illo die, quo nec dare quidf|uam posset , nec eiihomo, sujira mensniam hunuma; père? (Sen. <^e ^ertc/i lib. 5 , cap. 6.) saperbia; tiimens , vidit aliqueui ciii

pour être son disciple, lui en disaient tous les biens imaginables : qu'il était sage, de bonnes mœurs, et qu'il savait beaucoup. Diogène écouta tout fort tranquillement : Puisqu'il est si accompli, dit-il, il n'a aucun besoin de moi.

On l'a accusé de parler et de penser mal de la Di- De isatur.

Dcor. 1. 3

vinité. Il disait que le bonheur constant d'Harpalus , u. 83. ' (jui passait généralement pour un voleur et un brigand , portait témoignage contre les dieux.

Parmi d'excellentes maximes de morale, il en avait aussi de très-pernicieuses. Il ivgardait la pudeur comme inie faiblesse, et ne craignait point de braver avec effronterie tous les sentiments de retenue et de honte naturelle. En général, le caractère des cyniques était cV'outrer tout en matière de morale , et de rendre la vertu même, s'il était possible,, haïssable, par les excès et les travers auxquels ils la portaient.

Insani sapiens nomcn ferat, «quiis iniqui, Horat 1 i

Ultra, quàm satis est, virtutem si petat ipsam. epist. 6.

Son historien lui donne une éloquence fort persuasive, et en rapporte des effets merveilleux. Onésicrite ^- i^.^,.^^ avait envoyé à Athènes un de ses fils. Ce jeune homme ayant entendu quelques leçons de Diogène , se fixa dans cette ville. Son frère aîné bientôt après en fit autant. Onésicrite lui-même, ayant eu la curiosité d'entendre ce philosophe , devint son disciple , tant l'éloquence de Diogène avait d'attraits. Cet Onésicrite était un homme important. Il fut fort considéré d'Alexandre; vuu m il le suivit dans ses guerres , il y eut des emplois de distinction , et il composa une histoire qui renfermait les commencements de la vie d'Alexandre. Phocion , en-

4l2 HISTOIRE ANCIEJVJVE.

core plus illustre que lui , fut disciple de Diogène , aussi-bien que Stilpon de Mégare.

Diogène, en passant à l'île d'Egine, fut pris par des pirates, qui l'emmenèrent en Crète, et l'exposèrent en Diog. Laert. Vente. Il répondit au crieur qui lui demandait , que savez -vous Jaire? qu'il savait commander aux hommes, et le pressa de dire, qui esl-ce qui veut acheter son maître? Un Corinthien, appelé Xéniadey l'acheta, et, l'ayant mené avec lui à Corinthe, le donna pour précepteur à ses fils. Il lui confia aussi toute l'intendance de sa maison. Diogène s'acquitta si bien de tous ces emplois, que Xéniade ne pouvait se lasser de dire partout : Un bon génie est entré chez moi. Les amis de Diogène voulurent le racheter : F^ous n'êtes pas sages ^ leur dit-il : les lions ne sont pas esclaves de ceuœ qui les nourrissent ^ mais ceux-ci sont les valets des lions. Il éleva très - bien les enfants de Xéniade , et s'en fit fort aimer. Il vieillit dans cette maison, et quelquesuns disent qu'il y mourut.

Tusc Quœst ^ ordonna en mourant qu'on laissât son corps sur ]. i,n. 104. }^ terre sans l'inhumer. «Quoi! lui dirent ses amis, « vous demeurerez exposé aux bêtes farouches et aux « oiseaux? Non, répondit-il : vous mettrez auprès de « moi un bâton afin que je les chasse. Et comment le « pourrez-vous , dirent-ils , puisque vous n'aurez plus « de sentiment? Que m'importe donc, répliqua le cy- « nique, d'être mangé par les bêtes, puisque je n'en « sentirai rien ? »

On n'eut point d'égard à cette grande indifférence de Diogène pour la sépulture. Il fut enterré magnifiquement près de la porte qui était vers l'isthme. On

érigea à coté de son tombeau une colonne, sur laquelle on plaça un chien de marbre de Paros.

II mourut âgé de près de quatre-vingt-dix ans , selon quelques-uns, le jour même de la mort d'Alexandre; mais d'autres le font survivre de quelques années à ce prince.

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