‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 13 sur 138 · TÉRENCE · texte numérisé non relu

TÉRENCE

An m 38 i8 Tércnce naquit à Carthage après la seconde guerre Sueton.in punioue , l'an de Rome 55o. Il fut esclave de Térentius

Vit. Tereut. r T ^

Lucanus , sénateur romain , qui , à cause de son esprit , non-seulement le fît élever avec beaucoup de soin, mais l'affranchit fort jeune. Ce fut ce sénateur qui donna à ce poète le nom de Tèrence; car les affranchis portaient ordinairement le nom du maître qui les avait mis en liberté.

Il était fort aimé et fort estimé des premiers de Rome. Il vivait surtout très-familièrement avec Lélius et Scipion l'Africain qui prit et qui ruina Numance : ce dernier était moins âgé que lui de onze ans.

Il nous reste de Térence six comédies. Quand il vendit aux édiles la première , on voulut qu'il la lût auparavant à Cécile, poète comique comme lui, et qui était fort estimé à Rome lorsque Térence commença à y paraître. Il alla donc chez lui, et le trouva à table. On le fit entrer ; et comme il était fort mal vêtu , on lui donna près du lit de Cécile un petit siège , oii il s'assit , et commença à lire. Mais il n'eut pas plus tôt lu quelques vers, que Cécile le pria de souper, et le fit mettre à table près de lui. Après souper, il acheva d'entendre cette lecture, et en fut charmé. Il ne faut pas toujours juger des hommes par les dehors; un méchant habit peut couvrir un excellent esprit.

V Eunuque ^ qui est une des six comédies de Térence, eut un si grand succès, qu'elle fut jouée deux fois en un jour, le matin et le soir, ce qui n'était peut "être jamais arrivé à aucune pièce; et on la paya

beaucoup mieux qu'aucune comédie n'avait été payée jusque-là : car ïérence en eut huit mille sesterces, c'est-à-dire mille livres.

C'était un bruit assez public que Scipion et Lélius l'aidaient h la composition de ses pièces ; et il l'a augmenté lui-même en ne s'en défendant que fort légèrement, comme il fait dans le prologue de ses Adelphes , qui est la dernière de ses comédies. « Pour ce «que disent ces envieux, qu'il est aidé dans son trace vail par des hommes illustres qui composent avec « lui, bien loin d'en être offensé comme ils se l'imagi- « nent, il trouve qu'on ne lui saurait donner une plus «grande louange, puisque c'est une marque qu'il a « l'honneur de plaire à des personnes qui vous plai- « sent, messieurs, et à tout le peuple romain, et qui « en paix, en guerre et en toutes sortes d'affaires, ont « rendu à la république en général , et à chacun en par- « ticulier, des services très-considérables, sans en être « pour cela plus fiers ni plus orgueilleux. »

On pourrait croire pourtant qu'il ne s'est si mal défendu que pour faire sa cour à Lélius et à Scipion , à qui il savait bien que cela ne déplaisait pas. Cependant, dit Suétone dans la vie de Térence qui lui est attribuée, ce bruit s'est accru de plus en plus, et est venu jusqu'à notre temps.

Le poète Valgius , qui était contemporain d'Horace ^ dit positivement en parlant des comédies de Térence :

Hœ cyise vocanUir fabulse, cujiis siint ? Won bas, qui jura populis recensens ' clabat, Honore summo affectas fecit fabulas ?

' Je ne sais pas ce que signifie ici ce mot. U pouuait bien s'y être glissé quelque faute.

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« Ces comédies, de qui sont-elles? Ne sont-elles pas de « cet homme comblé d'honneur, et qui gouvernait les « peuples avec tant de justice, ou qui donnait la loi aux « peuples avec puissance et autorité ? »

Soit que Térence voulût faire cesser le reproche qu'on lui faisait de donner les ouvrages des autres sous son nom, ou qu'il eût dessein d'aller s'instruire à fond des coutumes et des mœurs des Grecs pour les mieux représenter dans ses pièces , quoi qu'il en soit , après avoir fait les six comédies que nous avons de lui, et n'ayant pas encore trente-cinq ans, il sortit de Rome, et on ne le vit plus depuis.

Quelques-uns disent qu'il mourut sur mer à son retour de Grèce, d'oii il remportait cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre. Les autres assurent qu'il mourut en Arcadie dans la ville de Stymphale, sous le consulat de Cn. Cornélius Dolabella et de M. Fulvius, et qu'il mourut d'une maladie que lui causa la douleur d'avoir perdu les comédies qu'il avait traduites, et celles qu'il avait faites lui-même.

Térence n'eut qu'une fille, qui, après sa mort, fut mariée à un chevalier romain, et à laquelle il laissa une maison et un jardin de vingt arpents sur la voie Appienne.

Cicéron , dans une pièce de vers qui avait pour titre Léimon, d'un mot grec qui signifie prairie, avait ainsi parlé de Térence :

Tu quoqiie , qui solus Iccto sermone , Terenti , Convcnsum expressumqiie latinà voce Mciiandrum In medio populi sedatis vocibus effers, Quidquid corne loquens, atque onmia dulcia liiK^uens.

C'est- à - dire : « Et vous aussi, Térence, dont le style

SCIKJNCES KT ARTS. B'J

a est si poli et si plein de charmes, vous nous traduisez « et nous rendez parfaitement Ménandre, et lui faites « parler avec une grâce infinie la langue des Romains, « en faisant un choix très-juste de tout ce qu'elle peut a avoir de plus délicat et de plus doux. » Ce témoignage fait honneur à Térence : mais les vers qui l'expriment n'en font pas beaucoup à Cicéron.

Voici les vers de César que j'ai annoncés. Ce grand homme, qui écrivait avec tant de force et de justesse, et qui avait fait même une tragédie grecque intitulée OEdipe^ dit en s'adressant à Térence :

Tu qiioque, tu in sumniis , ô dimidiate Merumder, Poiicris , et nierito , puri sermonis amator. Lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis Comica, ut aequato virtus polleret honore Cum Graecis , neque in hàc despectiis parte jacercs ! Unum hoc maceror, et doleo tibi déesse, Terenti.

« Toi aussi, demi-Ménandre , tu es mis au nombre des « plus grands poètes, et avec raison, pour la pureté de « ton style. Et plût aux dieux que la douceur de ton « langage fût accompagnée de la force qui convient « à la comédie, afin que ton mérite fût égal à celui « des Grecs, et qu'en cela tu ne fusses pas fort au-des- « sous des autres! Mais c'est ce qui te manque. Tête rence; et c'est ce qui fait ma douleur. »

Le grand talent de Térence consiste dans un art inimitable de peindre les mœurs et d'imiter la nature avec une simplicité si naïve et si peu étudiée, que chacun se croit capable d'écrire de la même sorte; et en même temps si élégante et si ingénieuse, que personne na pu jamais en approcher. Aussi est-ce par ce talent, e est-à-dire par cet art merveilleux répandu dans toutes

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les comédies de Térence, qui charme et enlève sans avertir et sans frapper par rien de brillant, qu'Horace caractérise ce poète :

Lil). 2, Ep. I. Vincere Csecilius gravitate, Terentius arte (dicitur).

Térence joint à une extrême pureté de langage et à un style simple et naturel toutes les grâces et toute la délicatesse dont sa langue était susceptible ; et parmi tous les auteurs latins il n'y en a point qui ait autant approché que lui de l'atticisme, c'est-à-dire de ce qu'il y avait de plus fin, de plus délié, de plus parfait chez les Grecs. Quintilien, en parlant de Térence ', dont il se contente de dire que les écrits étaient fort élégants , remarque que le langage romain ne rendait que trèsimparfaitement cette finesse de goût et cette grâce inimitable réservée aux Grecs seuls, et qui ne se trouvait même que dans le dialecte attique : vix levem conseqiiimur innhram , adeo ut mihi sermo ipse romaniis non i^ecipere videatur Ulam solis concessam Atlicù venerem, quando eani ne Grœci quidem in alio génère lingiiœ obtinuerint. Il est fâcheux que la matière de ces comédies les rende dangereuses à- la jeunesse. Je m'en suis expliqué au long dans le Traité des Etudes.

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