‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 132 sur 138 · Tome X T. Hisl.anc · texte numérisé non relu

Tome X T. Hisl.anc

Ce philosophe comprit que c'était travailler au honhcur et à la réforme de peuples entiers que d'inspirer aux princes et aux premiers magistrats des principes d'honneur, de probité, de justice et d'amour du bien public. Il eut la gloire de former des disciples , qui furent d'excellents législateurs : un Zaleucus"^ , un Charondas et plusieurs autres, dont les sages lois furent si utiles à la Sicile, et à cette partie de l'Italie appelée la Grande - Grèce , et qui méritent les plus grandes louanges, à plus juste titre que ces fameux conquérants qui ne se sont fait connaître dans le monde que par des ravages et des incendies.

Il s'appliquait fortement à pacifier les guerres dans ritalie, et les factions intestines qui troublaient les villes. Il ne faut faire la guerre, disait-il souvent, qu'à ces cinq choses : aux maladies du corps , à l'ignorance de l'esprit , aux passions du cœur , aux séditions des villes, et à la discorde des familles. Voihà cinq ennemis qu'il voulait qu'on combattît à toute outrance et sans ménagement.

I^s habitants de Crotone voulurent que leur sénat ,

viiler. iVlax. ^

lib. 8,c. i5. çpj ^jjjjj- composé de mille personnes , se conduisît en tout par les conseils d'un si grand homme , et ne décidât de rien que de concert avec lui; tant il s'était acquis de crédit par sa prudence et par son zèle pour le bien public.

Crotone ne fut pas la seule ville qui profita de ses avis : plusieurs autres ^ se ressentirent du bon effet des

1 « Zaleuci leges Cbaroudaeque et per Italiam Graeciœ poiierenl. »

laudantur. Hi,nonîn foio,nec in ( Sex. -E/^/i/. 90. )

consuhoruin atrlo,sediiiPytliugor£e . ^ « Pluiimis et opulentissllnis ui-

tacito illo sanctoqiie secessu didice- bibus effectus suoium studioiuin

runt jura, quœ florent! tune Sicilise approbavit.» (Yal. lib. 8, cap. 7.)

études de ce philosophe. Il passait de l'une à l'autre pour répandre avec plus de fruit et d'abondance ses instructions , et il laissait dans tous les lieux où il s'arrêtait des traces précieuses de son séjour, par le bon ordre , la discipline et les sages règlements qu'il y établissait.

Il avait des maximes admirables sur la morale, et voulait que l'étude de la philosophie tendît uniquement à rendre les hommes semblables à Dieu. C'est l'éloge Hiemci. in que donne Hiéroclès à une pièce de poésie intitulée Carm. aur. Carmen aiireum (vers d'or), qui contient les dogmes de ce philosophe.

Mais il était peu éclairé sur la nature même de Dieu. Il croyait que Dieu ' était une ame répandue dans tous les êtres de la nature , et dont les âmes humaines sont tirées : sentiment que Virgile ^ a parfaitement exprimé en beaux vers dans le quatrième livre des Géorgiques. Velléius , dans Cicéron , réfute ce sentiment d'une manière agréable , mais solide. « Si cela était ainsi , dit-il , « Dieu serait déchiré et mis en pièces quand ces âmes « s'en détachent. Il souffrirait , et un Dieu n'est point « capable de souffrir : il souffrirait dans une partie de « lui-même quand elles souffrent, comme il leur arrive « à la plupart. Pourquoi d'ailleurs, l'esprit de l'homme (c ignorerait-il quelque chose, s'il était Dieu? »

' i< Pythagoras censiiit Deura ani- aniini nostrl caperentur. » (De Nat. raum esse per naturam rerum omnem Dcor. n. 2 7. ) inteutuui et coçaiueanteiii , ex quo

^ Ecoe apibus partem diviii.Te meutis , et haustus

AEtbeieos dixere Deum : namque ire per omnes Terrasque , tractusque maris, cœlumqiie profuuduin. HiLic pecudes , ^jnenta , viros, geniis omue ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arocssere vitas.

Lacrt. La métempsycose était le principal dogme de la philosophie de Pythagore. H l'avait emprunté ou des Egyptiens, ou des brachmanes, les anciens sages des Indes. Cette opinion dure encore parmi les idolâtres de l'Inde et de la Chine , et fait le principal fondement de leur religion. Pythagore croyait donc quà la mort des hommes leurs âmes passaient dans d'autres corps , et que , si elles avaient été vicieuses , elles étaient enfermées dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier les fautes de la vie passée ; et qu'après une certaine révolution d'années ou de siècles, elles venaient animer d'autres hommes.

Ce philosophe se glorifiait , sur cette matière , d'un privilège tout particulier; car il se vantait ^ de se

' souvenir dans quels corps il avait été avant que d'être

Pythagore : mais il ne remontait que jusqu'au siège de Troie. Il avait été premièrement yEthalide , fils putatif de Mercure; et ayant eu permission de demander à ce dieu tout ce qu'il voudrait, excepté l'immortalité, il lui demanda la grâce de se souvenir de toutes choses, même après sa mort. Quelque temps après il fut Euphorbe , et reçut de Ménélas une blessure au siège de Troie, dont il mourut. Ensuite son ame passa dans Hermotlme; et pour-lors il entra dans le temple d'Apollon , au pays des Branchides, et fit voir son bouclier tout pourri, que Ménélas, en revenant de Troie, avait

' Ilabcntquc

Tartara Pautlioiden, iterùm Orco Demissum ; quamquam clypeo trojana refixci

Teinpora tcstattis , niliil ultra Kervos atqiie cutem morti conccsserat afrnf.

Judicr te, non sordirliis atictor

Natur.'p.

( HoR AT. lif). I . nd. 28. )

consacré à ce dieu pour inarfejue do sa victoire. Depuis il fut un pêcheur de Délos nommé Pyrrhus, et enfin Pytli^gore.

Il assurait que, dans un voyage qu'il avait fait aux enfers , il avait remarqué l'ame du poète Hésiode attachée avec des chaînes à une colonne d'airain, oii elle se tourmentait fort : que, pour celle d'Homère, il l'avait vue pendue à un arbre, où elle était environnée de serpents à cause de toutes les faussetés qu'il avait inventées et attribuées aux dieux ; et que les âmes des maris qui avaient mal vécu avec leurs femmes étaient rudement tourmentées dans ce pays-là.

Pour donner plus de poids et de crédit à ses fictions fabuleuses, il avait usé d'industrie et d'artifice. Dès qu'il fut arrivé en Italie, il s'enferma dans un logis souterrain, après avoir prié sa mère de tenir un registre exact de tout ce qui se passerait. Quand il se fui tenu là autant de temps qu'il le jugea à propos, sa mère, comme ils en étaient convenus, lui fit tenir ses tablettes, où il vit les dates et les autres circonstances des événements. Il sortit de ce lieu -là avec un visage pâle et tout défait. Il assembla le peuple, et assura qu'il revenait des enfers; et afin qu'on ajoutât foi à ce qu'il voulait faire croire, il commença par raconter tout ce qui était arrivé pendant son absence. Ce récit toucha et surprit tous les auditeurs. On ne douta pas qu'il n'y eût quelque chose de divin dans Pythagore. Chacun se mit à pleurer et à jeter de grands cris. Les Crotoniates conçurent pour lui une estime extraordinaire, reçurent ses leçons avec avidité, et le prièrent de vouloir bien aussi instruire leurs femmes.

11 fallait qu'il y eût dans le peuple une crédulité biei:

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aveugle, ou plutôt une grossière stupidité, pour ajouter foi à de pareilles rêveries, qui souvent même se contredisaient : car il ne paraît pas trop facile de concilier la transmigration des âmes en différents corps avec les peines que Pytliagore supposait que les âmes des méchants souffraient dans les enfers, et encore moins avec ce qu'il enseigne sur la nature des âmes , car, comme le remarque le savant traducteur des livres de Cicéron sur la nature des dieux , l'ame des hommes et l'ame des bêtes, selon Pytliagore, est la même substance, c'est-à-dire une particule de cette ame universelle, qui est Dieu lui-même ^ Quand donc on dit que l'ame de Sardanapale, en punition de ses débauches, passe dans le corps d'un cochon , c'est précisément la même chose que si l'on 'disait : Dieu se modifie en cochon , pour se punir lui-même de n'avoir pas été sage et modéré tandis qu'il était modifié en Sardanapale.

Lactance a raison de traiter Pytliagore de vieux ra^ doteur, et de dire qu'il fallait qu'il crût parler à des enfants , et non h des hommes faits , pour leur débiter d'un air grave et sérieux des fables si absurdes et des contes de bonnes femmes ^.

Empédocle, son disciple, enchérissait sur les rêveries de son maître, et faisait une généalogie de son ame encore plus extravagante et plus variée , puisqu'il pu- Athen. L 8 , bliait, au rapport d'Athénée, qu'il avait été fille, gar-

pag. 365.

1 Diviai particulam auream. hœc locutus est, si homines eos exî-

( HoRAT. ) stimasset , minquam aibi tam petu-

2 « Videlicet senex vanus ( sicut lanter mentiendi licentiam vindioasotiosse aniculîB soient) fabulas tan- set. Sed deiidendahominislevissimi quam infantibus credulis finxit. vanitas.» {LKCTh-TST. divin. Institut- Quod si benè sensisset de iJs quibus lib. 3 , cap. -i 8. )

SCIKNCliS ET ARTS. 4^9

(OU, arbrisseau, oiseau, poisson, avant que d'être Enipédocle.

Mais comment un aussi grand [)liilosop!ie que Pythagore, et si estimable par beaucoup d'excellentes qualités, a-t-il été conduit à un pareil système? Comment a-t-il pu s'attirer une si grande foule de sectateurs eu leur débitant des opinions capables de révolter tout lionune de bon sens? Comment des peuples entiers, qui d'ailleurs sont instruits et policés, ont -ils conservé ce dogme jusqu'à nos jours?

Il est constant que Pytbagore et tous les anciens philosophes, quand ils commencèrent à philosopher, trouvèrent le dogme de V immortalité de Vame généralement établi dans les peuples; et c'est sur ce principe que Pytbagore, comme les autres, commença à publier sa doctrine. Mais, quand il s'agissait de fixer ce que cette ame devenait après la courte fonction qu elle avait fliite d'animer un corps humain, Pylhagore , et tous les philosophes avec lui, demeuraient embarrassés et confondus, sans pouvoir rien répondre qui fût capable de satisfaire un esprit raisonnable. Ils ne pouvaient s'accommoder des champs Élysées pour les vertueux , ni du Styx pour les méchants, pures fictions des poètes. Ces amusements des âmes bienheureuses leur paraissaient bien insipides; et devaient-ils durer sans fin, et pendant toute une éternité? Mais les âmes de ceux qui n'avaient fait ni bien ni mal , comme celles des enfants, ([u'en faisait -on? quel était leur sort et leur état? que devaient-elles4aire pendant toute l'éternité?

Pour se tirer de cette objection fort embarrassante ^ quelques philosophes destinaient les âmes des sages et des gens d'esprit à contempler le cours des astres , l'har-

44o HISTOIRE ANCIENNE.

monie des cieux , la naissance îles vents et des orages et autres météores, comme l'enseignent Sénèque et quelques autres philosophes. Mais le commun du monde ne pouvait avoir part aux joies savantes et spéculatives de ce paradis philosophique. A quoi était-il donc occupé dans la suite de tous les siècles futurs ? On sentait hien qu'il ne serait pas d'un être aussi sage que Dieu , de créer tous les jours des êtres purement spirituels pour animer des corps pendant quelques jours, et pour n'avoir plus de fonction le reste de leur durée. Pourquoi créer tant d'ames d'enfants qui meurent en naissant et dans le sein de leurs mères sans avoir pu faire le moindre exercice de leur raison ? Est-il de la sagessede Dieu de produire chaque jour des milliers d'ames nouvelles, et de continuer d'en créer chaque jour d'autres pendant toute l'éternité, lesquelles ne serviront à rien? Que faire de ces millions infinis d'ames inutiles et oisives ? Quel pouvait être le hut de cet amas d'esprits, qui s'accumulaient incessamment, sans destination et sans fin?

Ces difficultés étaient accahlantes pour toutes les sectes de philosophes. Dans l'impossibilité d'y satisfaire, quelques-uns sont venus à douter de l'immor talité de l'ame, et même à la nier. Les autres, qui n'ont pu se résoudre à renoncer à un dogme que Dieu a gravé trop profondément dans le cœur des hommes pour pouvoir se le dissimuler, se sont vus contrainte à les faire passer d'un corps dans un autre; et comme ils ne pouvaient concevoir les peines éternelles , ils ont cru punir suffisamment les méchants en les renfermant dans les corps des bêtes. Et de là ils sont tombés dans toutes les absurdités qu'on leur reproche avec

lib. i5.

justice. Mais les autres sectes ne se défendaient guèn* mieux des absurdités qui naissaient de leurs différents systèmes.

Je reviens à Pythagore. Par une suite nécessaire de la métempsycose, il concluait, et c'était un des points capitaux de sa morale, que l'homme commettait un grand crime quand il tuait ou qu'il mangeait des animaux, parce que tous les animaux, de quelque espèce qu'ils soient, étant animés de la même ame, il y avait une horrible cruauté à égorger un autre soi-même. C'est ce qu'Ovide, dans l'endroit où il feint que Pytha- Mcumoii.i. gore débite ses maximes au roi Numa, décrit ingénieusement à sa manière dans ces trois vers :

Heu! quantum scclus est in viscera condi, Congestoque aviduin pingucsccre corpore corpus , Alteriusque aniniantem animantis vivere letlio!

Mais, remarque encore très -spirituellement le tiaducteur déjà cité, qu'aurait répondu Pythagore à un homme qui lui aurait demandé, conformément à ses principes : «Quel mal fais-je à un poulet en le tuant? « Je ne fais que lui faire changer de forme, et il risque « bien plus de gagner que de perdre à ce troc. Peut-être « que son ame, tout en sortant de chez lui, ira animer « quelque embryon qui un jour sera un grand mo- « narque , un grand philosophe; et au lieu de se voir « captive dans un poulet, à qui des hommes peu cha- « ritables laissent souffrir dans une basse-cour les incc jures de l'air et cent autres incommodités , elle se « verra logée dans un assemblage de corpuscules qui, « formant le corps tantôt d'un Epicure , tantôt d'un « César, regorgera de plaisirs et d'honneurs, y

Le niemephilosopliedéfendaitàses disciples de manger des fèves ; d'où vient qu'Horace les appelle parentes Lib.a,sat.6. OU alliées de Pytliagore '. faba Pjthagorœ cogtuUa. On apporte différentes raisons de cette défense; entre autres , que les fèves ^ , par l'enflure qu'elles causent , excitent des vapeurs fort contraires à la tranquillité de l'ame, nécessaire à ceux qui s'appliquent à la recherche de la vérité.

Je ne finirais point , si j'entreprenais de rapporter en détail toutes les merveilles attribuées à Pytliagore. Si l'on en croit Porphyre , cet ennemi déclaré du chrisr tianisme, et lamblique, son disciple (car ce sont là les dignes garants qu'on cite de tous ces miracles), Pytliagore se faisait entendre et obéir des bêtes mêmes. Il ordonna aune ourse, qui faisait de grands ravages dans la Daunie, de se retirer, et elle disparut. Il défendit à un bœuf, après lui avoir dit un mot à l'oreille , de manger des fèves : oncques depuis il n'y toucha. On affirme qa'en un même jour on l'avait vu et entendu disputer dans une assemblée publique en deux villes fort éloignées l'une de l'autre , et situées l'une en Italie, lautre en Sicile. 11 prédisait les tremblements de terre, apaisait les tempêtes, chassait la peste et guérissait des maladies. Sa cuisse d'or ne doit pas être omise. Il la montra à son disciple Abaris, prêtre d'Apollon l'hyperboréen, pour lui prouver qu'il était lui-même cet Apollon; et il l'avait aussi montrée, dit-on, dans une assemblée publique à Crotone. Quelles merveilles le même lamblique ne rapporte-t-il point de cet Abaris!

I « Ex quo etiam Pythagoricis in- is cibiis, tranquillitati mentis quœterdictumpulatui-jdefaba vesceien- rentis vera contrariam. » {Cic.de tui;qaùdhubi;t inilationemmagiiani Diviiiat. lib. ï , n. 62.)

Porté sur une flèche au travers de l'air comme sur un Pégase , il faisait bien du chemin en peu de temps , sans que ni les rivières , ni les mers , ni les lieux inaccessibles aux autres hommes, pussent ou arrêter ou retarder ses courses. Croirait-on qu'on pût sérieusement , sur le témoignage de tels auteurs , citer comme réels et véritables des miracles et des guérisons opérés par Py thagore ? Cvedat judœus Apella ! Les gens sensés, même parmi les païens, s'en moquaient ouvertement.

Il est temps de finir son histoire. On rapporte en bien des manières différentes les circonstances de sa mort. Je n'entrerai point dans ce détail. Justin marque Justiu. i. 20,

■>•} \ -««•' V •! ? ' • • ' ^ cap. 4-

quil mourut a Metaponte, ou il s était retire, après avoir demeuré vingt ans à Crotone, et que l'admiration qu'on eut pour lui alla si loin , que sa maison fut convertie en un temple, et qu'on l'honora comme un dieu. Il vécut jusqu'à un âge fort avancé.

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