‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 15 sur 138 · CI · texte numérisé non relu

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SCIENCES ET ARTS. 6l

Ense vcliit stricto quotios Liiciliiis aidons juven.sat. t,

Infirmuit, riibet aiulitor ciii frigida mens est [v. t(i5.]

Criminibus, tacità siidant prsecordia culpâ.

Lucile avait coutume de dire qu'il ne souhaitait ni des lecteurs ignorants ni des lecteurs trop savants ^ En effet, ces deux sortes de lecteurs sont quelquefois également redoutables. I^es uns ne voient pas assez, et les autres voient trop. Les uns ne connaissent pas ce qu'on leur présente de bon, on n'a aucune justice à en attendre ; et l'on ne saurait cacher aux autres ce qu'on a d'imparfait.

Il n'y a pas d'apparence qu'il soit mort à l'âge de quarante-six ans, comme quelques-uns l'assurent. Horace l'appelle vieillard^ lorsqu'il dit que Lucile confiait à ses livres, comme à de fidèles amis, tous ses secrets et tout ce qui lui arrivait dans la vie.

Lib. 2, sat. I,

Illc vcliit fidis arcana sodalibus olim

Ci'cdcbat libris : nequc, si malè gossorat iisqnani , [v. Ho.

Dccnrrcns aliô, neqnc si benè. Quo fit ut oninis

Votivâ pateat vcluti descripta tabellà

A^ita senis.

Pompée, du côté maternel, était petit-fils, ou plutôt ])etit-neveu de Lucile.

De tous ses ouvrages, il ne nous reste que quelques fragments de ses satires.

Ce poète eut une grande réputation de son vivant

' " Caius Lucilius, honio doctus quôd alteii nihil intelligerent , al-

et perurbanus, dicere solebat ea qua; teii plus foitassè quàm de se ipse. »

scriberet, neque ab indoctissimis ( Z)e Or^f. lib. 2 , n. aS.) neque ab doctissitnis legî velle :

Lib. t,sat. 4.

61 HISTOIRE A.NCIENNE.

même, et il la conserva long-temps après sa mort, jusque là qu'il avait encore du temps de Quintilien des partisans si zélés, qu'ils le préféraient non-seulement à tous ceux qui avalent travaillé dans le même genre que lui , mais généralement à tous les poètes de l'antiquité ^

Horace en jugeait bien autrement. Il nous le représente, à la vérité, comme un poète d'un goût fin et délicat pour la raillerie , ywce^^/^y , emunctœ naris ^ mais dur et forcé dans sa composition, ne pouvant se donner la peine qu'il faut prendre pour écrire, c'est-à-dire pour écrire bien; car d'écrire beaucoup , c'était son grand défaut. Il était fort content de lui-même, et croyait avoir fait merveilles quand il avait dicté deux cents vers en moins de temps qu'il n'en fallait pour les jeter sur le papier. En un mot, Horace le compare à un fleuve qui parmi beaucoup de boue roule néanmoins un sable précieux. •

Lib.i.sat.io. Le jugement qu'Horace avait porté de Lucile excita dans Rome de grandes clameurs. Les partisans de ce dernier, outrés de voir qu'on eût osé parler de la sorte de leur héros, publièrent qu'Horace n'avait médit de Lucile que par envie, et pour se mettre par là audessus de lui. Nous ne devons pas leur savoir mauvais gré de leurs plaintes, quelque injustes qu'elles fussent: car elles nous ont valu une excellente satire, dans laquelle Horace, en rendant à Lucile toute la justice qui lui est due, confirme et soutient par de solides preuves le jugement qu'il en a porté.

I « LucUius quosdam ita dedltos bus, sed omnibus poetis praeferre sibi adhuc habet ama tores, ut eum non dubitent. » (QuiNTir,. lib. 10, non ejusdem modo operis auolori- cap. i.)

Je suis fâché, pour l'honneur de QuintiUen, qu'un critique aussi sensé que lui, et d'un goût si exact, s'écarte ici du sentiment d'Horace. Il ne peut lui pardonner d'avoir comparé les écrits de Lucile à des eaux hourbeuses , d'où l'on peut pourtant tirer quelque chose de bon. Je trouve % dit-il, en lui une érudition merveilleuse^ et une très-grande liberté^ qui rend ses ouvrages piquants et pleins de sel. Horace lui accorde ces dernières qualités, qui n'empêchaient pas qu'il n'y eût dans Lucile beaucoup d'endroits vicieux qui méritaient d'être retranchés ou réformés. Pour Xerudition, Quintilien heurte ici directement le sentiment de Cicéron. Ses ouvrages"^ , dit-il, en parlant de Lucile, sont assez légers : on y trouve beaucoup de plaisanterie , mais peu d'érudition. Au reste , nous ne pouvons pas bien juger aujourd'hui d'un poète dont il ne nous reste presque rien.

§ n. Second âge de la poésie latine.

L'intervalle de temps dont je parle ici, qui s'est écoulé depuis Jules César jusqu'au milieu de l'empire de Tibère , et qui renferme environ cent ans , a toujours été regardé, par rapport aux belles-lettres, comme le siècle d'or , pendant lequel une foule de beaux esprits en tout genre, poètes, historiens, orateurs, ont porté la gloire de Rome au plus haut comble. Jusque-là , la littérature avait fait de grands efforts , et l'on peut

■ « Nam et eruditio in eo mira, leviora, ut urbanitas summa appa-

et libertas, atqiie ind^acerbitas , et reat , doctrina mediocris. » ( Cic.

abuude salis. » (Lib. lo , cap. i. ) de Finib. lib. i , n. 7.)

' «Et sunt scripta ilHus (Lucilii)

64 IIISTOIRE ANCIENNE.

(lire même de grands |)rogrès; mais elle n'était point (mcore parvenue à ce juste degré de maturité qui fait la perfection des arts. Il y avait dans les écrits , du bon sens, du jugement, de la solidité, de la force, mais peu d'art, encore moins d'ornement, nulle délicatesse. Un petit nombre d'heureux génies , réunis dans un espace de temps assez court, tout d'un coup et comme Inspirés, ajoutant aux excellentes qualités de leurs prédécesseurs celles qui leur avaient manqué , fixèrent en tout genre le bon goût pour toujours, et d'une manière irrévocable; de sorte que dès qu'on commença à perdre de vue ces parfaits modèles, tout commença aussitôt à dégénéi-er.

Les heureux commencements qui ont été exposés préparaient aux merveilles qui suivirent ; et de même que la première notion des belles-lettres dans Rome était venue de la Grèce, aussi fut-ce en étudiant de plus en plus les écrivains grecs que les Romains parvinrent à la perfection. Les premiers poètes , tragiques et comiques particulièrement, s'étaient contentés de traduire les pièces grecques.

Hoiat. lib. 2, Tcntavit quoquc rem, si digne verterc posset,

cp.t,[v.iG;,.] Et placuit sibi.

Ils firent ensuite un pas de plus. Ils osèrent voler de r leurs ailes, et firent des pièces toutes romaines.

id-deArtc Nil intentatum nostri liqucre poetse :

l)oet.[v.2S5.] ]\f (.g niininuim mcnicre dcciis , vestigia graeca

Ausi dcserere , et celcbrare domestica facta ;

Vcl qui prétextas, vel qui docuere t^gatas.

Ce qui n'avait pas tout-à-fViit réussi aux poètes drama-

scii'NCES i-:t arts. 65

tiques réussit parfaitement à Horace dans la poésie lyrique.

Rome, animée d'une noble émulation, qui fut le fruit de la lecture des ouvrages grecs et de l'estime qu'on en avait conçue, se proposa de les égaler, et même, s'il se pouvait, de les surpasser : dispute bien louable et bien utile entre des nations , et qui leur fait également bonneur !

Ajoutez à ce premier motif le caractère admirable des personnes qui pour -lors avaient l'autorité souveraine à Rome; l'estime qu'on y faisait des gens de lettres , les marques de distinction dont ils étaient honorés, les solides récompenses qu'on leur accordait, et le respect général pour ceux qui se distinguaient par un mérite singulier; respect qui allait presque jus(|u'à les égaler aux premiers et aux plus puissants de la république. On l'a dit dans tous les temps, et l'on ne peut trop le répéter : c'est l'émulation ' qui anime les esprits. La vue du mérite des autres, mêlée en même temps d'une juste admiration pour leurs excellents ouvrages , et d'un secret dépit de se sentir inférieur à eux , allume une ardeur pour la gloire qui est capable de tout. Et ce sont ces généreux efforts, excités et soutenus par l'espérance du succès , qui portent les arts à leur souveraine perfection.

C'est ce qui arriva , surtout du temps d'Auguste, poiula poésie, pour l'histoire, pour l'éloquence. Mais il ne s'agit ici que de la poésie. Je rapporterai en peu de mots l'histoire des poètes qui se sont le plus distingués

' "Alit œmulatio ingénia : et nuiic suninio studio petiluni est, .iscendit

invidia , nunc admiratio incilatio- in summum. » (VFr.r.. PATEnc.lib. i ,

ncni accendit; naturâquc , rjuod cap. 7.)

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