SAINT PAULIN
Saint Paulin, évêque de Noie, était de Bordeaux. Il naquit vers l'an 353. Il eut pour maître dans les lettres profanes le célèbre Ausone, dont je viens de parler. Saint Paulin déclare plus d'une fois qu'il devait tout à Ausone, qu'il appelle son patron, son maître, son père, et à qui il se reconnaît redevable de sa bonne éducation, de la connaissance qu'il avait des lettres, et de son élévation dans les cliarges et les dignités.
Tibi disciplinas, chi^nitatem, litteras, ^^^^^ ^^
Linguee et togse, et famae decus, Provectus, altus, institutus debeo,
Patrone , praeceptor , parens.
126 HISTOIRE ANCIENNi:.
11 fit un grand progrès sous un tel maître. Ausone l'en félicite dans plusieurs de ses poésies, et il avoue, ce qui n'est pas peu pour un poète, que son disciple a emporté la palme sur lui pour les vers.
Auson. ■ Cediraus ingenio , quantum pra;cedimus aevo.
epist. 20. Assurgit nnisie iiostra caniœna tua?.
id. ep. 24 La retraite de saint Paulin , qui était allé se cacher '^^^ ' dans la solitude en Espagne, lui attira de violents reproches de la part d'Ausone. Cet homme mondain lui écrivit plusieurs lettres pour se plaindre de son injurieux ouhli , dans lesquelles il s'emporte contre sa Tanaquil, c'est le nom odieux qu'il donnait à Thérasie sa femme, à qui il imputait ce changement. Il accusait son disciple d'avoir perdu sa douceur ancienne, et d'être devenu sauvage et misanthrope. 11 lui attribuait assez clairement un esprit renversé par une noire mélancolie, qui lui faisait fuir la compagnie et la conversation des hommes. C'est le reproche ordinaire que font les gens du monde à ceux qui le quittent.
La divine providence empêcha qu'il ne reçût aucune de ces lettres avant qu'il fut assez fort pour résister aux pièges que le démon lui tendait par la main d'un maître anciennement estimé et tendrement aimé. Au bout de quatre ans, il en reçut trois à la fois, auxquelles il répondit de son côté par plusieurs lettres.
Après avoir rendu raison de son long silence,, il s'excuse de se remettre à la poésie profane , qui ne convenait point à une personne comme lui , qui ne voulait plus songer qu'à Dieu.
Quid abdicatas, in meam curain, pattr, Redire musas praîcipis ?
SCIENCES ET ARTS. l'I'J
Negant Camœnis, noc patent A{Dolliiu nicata Christo pectora.
Il dit qu'il est bien éloigné maintenant d'invoquer ni Apollon ni les Muses, divinités sourdes et imbécilles; qu'un Dieu plus puissant s'est saisi de son esprit, et demande de lui d'autres sentiments et un autre
lanffaee.
Nunc alia mentem vis agit, major Deus, Aliosque mores postulat.
Il décrit ensuite le changement merveilleux que la grâce opère dans le cœur de l'homme lorsqu'elle s'en est saisie par droit de conquête, et qu'elle se l'est entièrement assujetti en lui faisant perdre par un chaste plaisir le goût des anciennes voluptés, en étouffant toutes les peines et toutes les inquiétudes de la vie présente par une vive foi et une vive espérance des biens futurs , et en ne lui laissant d'autre soin que de s'occuper de son Dieu, dont il repasse les merveilles, dont il étudie les saintes volontés , s'efforçant de lui rendre un hommage digne de lui par un amour sans partage et sans borne.
Hic ergo nostris ut suum pvaecordiis
Vibraverit cœlo jubar, Abstcrgit aîgrum corporis pigri situm ,
Habitumque mentis innovât.
Exhaurit omne quod juvabat anteà,
Castse voluptatis vice.
Totoque nostra jure domini vindicat
Et corda, et ora, et tempora.
Se cogitari, intelUgi, credi, legi,
Se vult timeri et diUtri.
120 lIISTOIRi: ANCIENNE.
^stns inanes, quos movet vitse lahov
Prsesentis »vi tramite , Abolet fiituraî cum Deo vitae ^des , etc.
Il ajoute à tout cela une forte protestation de ne manquer jamais à ce que les obligations qu'il avait à Ausone demandaient de lui.
Les louanges qu'Ausone, en plusieurs endroits, donne à saint Paulin, semblent regarder plutôt les poésies qu'il avait faites avant son renoncement aux muses profanes que celles qu'il a composées depuis : car , après une abdication si rare et si généreuse, il s'est étudié à éteindre la plus grande partie de son feu , et , ayant étouffé en lui tout désir de la réputation humaine, il a rabaissé son esprit et son style, et s'est renfermé dans les bornes d'une simplicité ennemie de tout orgueil, telle que la modestie chrétienne l'exige. Il a même porté le détachement jusqu'au point de ne se pas soucier de garder l'exactitude de la prosodie. Mais dans tout cet air négligé qui paraît autant dans sa versification que dans le fond même du style de sa poésie, on trouve toujours de certains agréments naturels, qui font aimer l'auteur et ses ouvrages.