POLYBE
J'ai déjà parlé de ce célèbre écrivain en quelques endroits de mon histoire que je me contenterai d'indiquer, ajoutant ici seulement ce qui me paraîtra le plus nécessaire pour avoir quelque idée du caractère, des actions, et des ouvrages de ce grand homme. On en trouve la vie assez étendue, et fort bien écrite, à la tête de la nouvelle traduction de Polybe : j'en ferai bon usage, mais en l'abrégeant beaucoup.
An.m.38oo. Polybe était de Mégalopolis , ville du Péloponnèse Av. .204. (j|,^^^g l'Arcadie. Il vint au monde environ l'an 548 de la fondation de Rome. Son père se nommait Lycortas , illustre par la fermeté avec laquelle il soutint les intérêts de la république des Achéens pendant qu'il la gouvernait.
Il fut élevé , comme tous les enfants de sa nation , dans un grand respect pour la Divinité : pieux sentiment où les Arcadiens mettaient leur principale gloire, et dans lequel il persévéra si constamment pendant toute sa vie, qu'il est peu d'auteurs profanes qui aient pensé de la Divinité plus religieusement, et qui en aient parlé avec plus de dignité.
Il eut pour maître dans la politique Lycortas son père, grand homme d'état; et pour la guerre Philopé-
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ïiien, un des plus habiles et des plus intrépides capitaines de l'antiquité. 11 fît usage des excellentes leçons qu'il en avait reçues dans les diverses négociations et les différentes affaires où il fut employé, soit avec son père, soit seul, surtout pendant la guerre des Romains contre Persée, dernier roi de Macédoine, comme je l'ai marqué en son lieu.
Les Romains, après la défaite de Persée, songèrent Aïs- m. 3337 à humilier et à punir ceux des Achéens qui avaient • ■ • ' '• été les plus fermes à soutenir la liberté de la ligue achéenne , et qui avaient paru contraires à leurs vues et à leurs intérêts. On en enleva mille, qui furent emmenés à Rome : de ce nombre fut Polybe.
Pendant le séjour qu'il y fît , soit que sa réputation l'y eût prévenu, soit que sa naissance ou son mérite lie fît rechercher des plus grands de Rome, il gagna l'amitié de Q. Fabius et du jeune Scipion, tous deux fils de Paul Emile, et adoptés, l'un par Q. Fabius, l'autre par P. Cornélius Scipion , fds de Scipion l'Africain. 11 leur prêtait ou empruntait des livres, et s'entretenait avec eux sur Im matières qui y étaient traitées. Charmés tous deux de ses grandes qualités, ils obtinrent du préteur qu'il ne sortirait pas de Rome avec les autres Achéens. Ce qui se passa pour - lors entre le jeune Scipion, âgé seulement de dix-huit ans, et Polybe, et qui donna lieu à la liaison intime qui se forma depuis entre eux, est, ce me semble, un morceau d'histoire des plus intéressants, et qui peut être d'une grande instruction pour la jeune noblesse. J'ai rapporté ce trait à la fîn de l'histoire des Carthaginois. Ce fut apparemment à Rome que Polybe composa la plus grande partie de son histoire, ou du moins
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(ju'il assembla des mémoires pour la composer. Où |)ouvait - il mieux s'instruire des événements qui s'étaient passés, ou pendant tout le cours de la seconde guerre punique, que dans la maison des Scipion; ou pendant les campagnes contre Persée, que dans celle de Paul Emile? Il en est de même de toutes les affaires étrangères qui se passèrent du temps qu'il était à Rome, ou qu'il accompagnait Scipion. Toujours à portée de voir par lui - même , ou de recevoir les nouvelles de la première main , il ne pouvait manquer d'être informé exactement de tout ce qui arrivait de plus mémorable.
An. M. 3854. L^s Acliéeus , après bien des requêtes inutilement i V. . . i.)o. pj.gsgjitQgs ^i^ sénat , obtinrent enfin le retour de leurs exilés : ils n'étaient plus qu'au nombre de trois cents. Polybe n'usa pas de cette permission pour revoir Mégalopolis; ou, s'il s'en servit, il ne tarda pas à rejoindre Scipion, puisque, trois ans après, il était avec lui au siège de Cartilage. Après cette expédition, il fit quelques voyages par rapport à l'histoire, qu'il avait tou- An M.3B58. jours cu vuc. Mais quelle fut sa douleur lorsqu'en Av. j.c.i/iG. pgyj^j^jy^j dans le Péloponnèse , il vit la destruction et l'incendie de Corinthe, sa patrie, réduite en province de l'empire romain, et obligée de subir les lois d'un magistrat étranger qui devait y être envoyé de Rome tous les ans ! Si quelque chose fut capable de le consoler dans une conjoncture si funeste , ce fut la facilité que lui donna son crédit auprès des Romains pour obtenir quelques adoucissements au malheur de ses concitoyens, et l'occasion qu'il eut de défendre la mémoire de Philopémen , son maître dans la science de
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la guerre, dont on voulait abattre les statues. J'ai raconté ce fait.
Après avoir rendu plusieurs services à sa patrie, il retourna joindre Scipion à Rome, d'où il le suivit à Nuniance, au siège de laquelle il était présent. Sci- Aîr.M.3S77. pion mort, il reprit la route de son pays; (car quelle ' ' ' ' '' sûreté y avait - il à Rome pour Polybe après que Scipion avait été mis à mort par la faction des Gracques?) et ayant joui dans le sein de sa patrie, pendant Lucian. iu six ans , de l'esrtme , de la reconnaissance et de l'amitié Macrob. de ses cliers citoyens, il mourut, à l'âge de quatre- ^^'^1;^*''*' vingt -deux ans, d'une blessure qu'il s'était faite en tombant de cheval.
Les principaux ouvrages qu'il a composés sont : la vie de Philopémen; un livre sur la tactique,, ou l'Art de ranger les armées en bataille; l'Histoire de la guerre de Numance , dont Cicéron parle dans sa lettre à Luccéius; et son Histoire universelle. H ne nous reste de tous ces ouvrages que le dernier, et encore bien imparfait. Polybe l'appelle lui-même Histoire universelle, non par rapport au temps , mais par rapport aux lieux , parce qu'elle contenait non-seulement les guerres des Romains, mais tout ce qui s'était passé dans le monde connu pendant l'espace de cinquante-trois ans, c'est-àdire depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à l^a réduction du royaume de Macédoine en province de l'empire romain.
Nulle lùstoire ne présente, dans un aussi court espace de temps que celui dont il s'agit ici , un si grand nombre d'événements , tous décisifs et de la dernière importance : la seconde guerre punique entre les deux peuples de la terre les plus puissants et les plus bel-
liqueux, laquelle mit Rome d'abord à deux doigts de sa perte; puis, par un retour surprenant, abattit Cartilage, et fraya le chemin à sa ruine totale : ensuite la guerre contre Philippe, que l'ancienne gloire des rois de Macédoine et le nom d'Alexandre-le-Grand, encore redouté en un certain sens, rendaient formidable : la guerre contre Aritiochus, le plus opulent roi de l'Asie, qui traînait après lui par terre et par mer des armées très-nombreuses; et celle contre les Etoliens, peuple féroce , et qui prétendait ne le céder à aucune nation en courage et bravoure : enfin la dernière guerre de Macédoine contre Persée, laquelle porta le coup mortel h cet empire autrefois si terrible, et pour qui le monde entier était trop étroit. Ce furent tous ces événements, renfermés dans l'espace d'un peu plus de cinquante ans, qui firent sentir à l'univers étonné ce que c'était que la grandeur romaine, et comment Rome était destinée pour commander à tous les peuples de la terre. Or Polybe pouvait - il souhaiter un sujet d'histoire plus grand, plus magnifique, plus intéressant ?
Tous les faits arrivés pendant cet espace de temps remplissaient trente-huit livres, au-devant desquels il en avait mis deux pour servir comme d'introduction aux autres, et de continuation à l'histoire de Timée.
II y avait donc en tout quarante livres, dont nous n'avons que les cinq premiers qui soient tels que Polybe les avait laissés, des fragments quelquefois assez considérables des douze livres suivants, avec les Ambassades et les Exemples de vertus et de vices , que l'empereur Constantin Porphyrogénète , au dixième siècle , avait fait extraire de V Histoire de Polybe, pour les
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insérer dans ses Pandectes politiques; grande compilation, où Ton voyait rangé sous certains titres tout ce que les anciens historiens avaient écrit sur certaines matières, et oii l'on pouvait s'instruire de ce qui s'était fait dans les différents cas où l'on se trouvait soi-même , sans avoir la peine de lire ces historiens.
VoUà le véritable usage et la grande utilité de l'histoire, qui est, à proprement parler, la science des rois, des généraux d'armée, des ministres, et de tous ceux qui sont employés au gouvernement : car les hommes sont toujours les mêmes, ils se conduisent dans tousles temps par les mêmes principes, et ce sont presque toujours les mêmes ressorts qui font mouvoir les états, et qui y causent les diverses révolutions qui y arrivent. Ce prince était donc bien sage de songer à établir dans son empire une espèce de conseil stable et perpétuel, composé de ce qu'il y avait eu dans toute l'antiquité, et en tout genre, de personnes plus éclairées, plus prudentes, plus expérimentées. Cependant ce dessein, si louable en lui-même, est devenu funeste à tous les siècles suivants. Dès qu'on eut pris l'habitude (et notre paresse nous y conduit bientôt) de ne consulter que ces abrégés , on regarda les originaux comme inutiles , et l'on ne se donfta plus la peine de les copier. C'est à quoi l'on attribue la perte de plusieurs ouvrages importants, quoique sans doute d'autres causes y aient encore contribué. Ces abrégés mêmes dont je parle en sont un exemple : de cinquante titreâUqu'ils renfermaient, il ne nous en reste que deux; s'ils nous avaient été conservés en entier, ils auraient pu en quelque façon nous consoler de la perte des originaux. Mais
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tout a subi le sort commun des clioses humaines, et
ne laisse que matière à nos regrets.
Quel dommage qu une histoire comme celle de Polybe soit perdue! Qui apporta jamais plus d'attention et d'exactitude à s'assurer des faits , que lui ? Pour ne pas se tromper dans la description des lieux, chose très-importante dans le récit militaire d'une attaque, d'un siège, d'une bataille ou d'une marche, il s'y était transporté lui-même , et avait fait dans cette seule vue fviiyb. 1. 3, une infinité de voyages. La vérité était son unique l'^K f^- étude. C'est de lui que l'on tient cette maxime célèbre, que la vérité est à l'histoire ce que les yeux sont aux animaux; que comme ceux-ci ne sont d'aucun usage dès qu'on leur a crevé les yeux, de môme l'histoire, sans la vérité, n'est qu'une narration amusante et infructueuse.
Mais on peut dire qu'ici ce qu'il y a de moins à regretter , ce sont les faits. Quelle perte irréparable que les excellentes règles de politique et les solides réflexions d'un homme qui, naturellement porté au bien public, en avait fait toute son étude, qui pendant tant d'années s'était trouvé dans les plus grandes affaires , qui avait gouverné lui-même , et du gouvernement duquel on avait été si satisfait ! Voilà ce qui fait le principal mérite de Polybe, et ce qu'un lecteur de bon goût doit principalement y chercher : car, il en faut convenir, les réflexions (j'entends celles d'un honlme sensé comme Polybe ) sont J||pne de l'histoire.
On lui reproche ses digressions. Elles sont longues et fréquentes , je l'avoue , mais remplies de tant de faits curieux et d'instructions utiles, qu'on doit non-seule-
mont lui pardonner ce défaut , si c'en est un , mais même lui en savoir gré. D'ailleurs , il faut se souvenir que Polybe avait entrepris l'histoire universelle de son temps , comme il en a donné le titre à son ouvrage ; ce qui doit suffire pour justifier ses digressions.
Denys d'Halicarnasse, critique fort célèbre dans l'antiquité, porte de notre historien un jugement qui doit le rendre bien suspect lui-même en matière de critique. Il dit nettement et sans circonlocution qu'il n'y a point de patience à l'épreuve de la lecture de Polybe; et la raison qu'il en apporte , c'est que cet auteur n'entend rien à l'arrangement des mots ; c'est-à-dire qu'il aurait voulu trouver dans son histoire des périodes arrondies , nombreuses , cadencées , telles qu'il les emploie luimême dans la sienne, ce qui est un défaut essentiel en matière d'histoire. Un style militaire, simple, négligé, se pardonne à un écrivain tel que le nôtre , plus attentif aux choses mêmes qu'aux tours et à la diction. Je n'hésite donc point à préférer au jugement de ce rhéteur celui de Brutus , qui , loin de trouver la lecture pjut. i,i de Polybe ennuyeuse, s'en occupait continuellement, et ""' ''' •* ^' en faisait des extraits dans ses heures de loisir. On le trouva appliqué à cette lecture la veille du jour où se donna la fameuse bataille de Pharsale.