‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 56 sur 138 · DENYS D'HALICARNASSE · texte numérisé non relu

DENYS D'HALICARNASSE

L'historien dont nous parlons nous apprend luimême, dans la préface de son ouvrage, le peu que l'on sait touchant sa personne et son histoire. Il était d'Halicarnasse , ville de Clarie dans l'Asie mineure, patrie du grand Hérodote. 11 eut pour père Alexandre , qui n'est point connu d ailleurs.

. ,, , , il aborda en Italie vers le milieu de la i 87'' olyin- AM.M.3973. ' -'

Av.j. c. 3i. piade, dans le temps que César Auguste init fin à la guerre civile qu'il soutint contre Antoine. Il demeura

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vingt-deux ans à Rome , et il employa ce temps à y apprendre dans une grande exactitude la langue latine , à s'instruire de la littérature et des écrits des Romains, et surtout à s'informer avec soin de ce qu^ avait rapport à Touvrage qu'il méditait : car il paraît que c'était là le motif de sou voyage.

Pour se mettre en état d'y mieux réussir, il fit une étroite liaison avec ce qu'il y avait de plus savants hommes à Rome, et eut avec eux de fréquents entretiens. A ces conversations de vive voix, qui étaient pour lui d'un grand secours, il joignit une étude profonde des historiens romains les plus estimés, tels que Caton, Fahius Pictor, Valérius Antias, Licinius Macer, que Tite-Live cite fort souvent.

Quand il se crut suffisamment instruit de tout ce qu'il jugeait nécessaire à l'exécution de son dessein, il se mit à travailler. Le titre de son ouvrage est, les Antiquités romaines-^ et il l'appela ainsi, parce qu'en écrivant l'histoire de Rome, il remonte jusqu'à sa plus ancienne origine. Il avait conduit son histoire jusqu'au commencement de la première guerre punique, et il s'était arrêté à ce terme, parce que son plan était d'éclaircirla partie de l'histoire romaine la moins connue. Or, depuis les guerres puniques, cette histoire a été écrite par des auteurs contemporains, qui étaient entre les mains de tout le monde.

Des vingt livres qui composaient les antiquités romaines, noiis n'avons que les onze premiers, qui ne mènent qu'à l'an 3 1 a de la fondation de Rome. Les neuf derniers, qui renfermaient tout ce qui se passa jusqu'à l'an 488 selon Caton, 490 selon Varron, sont {xéris par l'injure du temps. A chacun des auteurs an-

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ciens dont nous pailoiis, nous sonuncs presque toujours obligés de regretter la perle d'une j^artie de leurs ouvrages, surtout quand ces auteurs sont excellents, comme Test ce^ui dont il s'agit ici.

On a encore de lui quelques fragments au sujet des ambassades, qui sont des morceaux détachés et fort imparfaits. Les deux titres qui nous restent de Constantin Porphyrogénète nous en ont aussi conservé plusieurs fragments.

Photius, dans sa bibliothèque, parle des vingt livres des antiquités, comme d'un ouvrage entier qu'il avait lu. Il cite de plus un abrégé que Denys d'Halicarnasse avait fait de son histoire, en cinq livres. Il en loue la justesse, l'élégance et la précision, et il ne fait point de difficulté de dire que cet historien , dans son Epitomc, s'était surpassé lui-même.

Nous avons deux traductions assez récentes de l'histoire de Denys d'Halicarnasse , qui ont chacune leur mérite particulier, mais dans un genre différent. Il ne m'appartient point d'en faire la comparaison, ni de mettre l'une au-dessus de l'autre : je laisse ce soin au public, qui est en droit de porter son jugement sur les ouvrages qui lui sont abandonnés. Je me propose seulement d'en faire grand usage dans la composition de l'histoire romaine.

Le père Le Jay, jésuite, dans la préface qu'il a mise à la tête de sa traduction de Denys d'Halicarnasse, trace de cet auteur un portrait et un caractère auquel il serait difficile de rien ajouter. Je ne ferai presque que le copier, mais en l'abrégeant dans quelques endroits.

Tous les écrivains anciens et modernes qui ont parlé

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avec quelque connaissance de son histoire reconnaissent dans lui un génie facile, une érudition profonde, un discernement exact, et une critique judicieuse. Il était versé dans tons les beaux-arts, bon philosophe, sage politique, excellent rhéteur. 11 s'est peint dans son ouvrage sans y -penser. On Ty voit ami de la vérité, éloigné de toute prévention, tempérant, plein de zèle pour sa religion, déclaré contre les impies qui niaient une Providence.

Il ne se contente pas de raconter les guerres du dehors; il décrit avec le même soin les exercices de la paix , qui contribuent au bon ordre du dedans , et qui servent à entretenir l'union et la tranquillité parmi les citoyens. Il ne fatigue point par des narrations ennuyeuses. S'il s'écarte en des digressions, c'est toujours pour apprendre quelque chose de nouveau et capable de faire ])laisir à ses lec'teurs. Il mêle dans ses récits des réflexions morales et politiques , ([ui sont l'ame de l'histoire, et le principal fruit qu'on en doive tirer. Il traite les matières avec beaucoup plus d'abondance et (fétendue (jue Tite-Live; et ce que celui -ci renferme dans ses trois premiers livres, Fauteur grec en fait la matière de onze livres.

Il est constant cpie, sans ce qui nous reste de Denys dllalicarnasse, nous ignorerions plusieurs choses dont Tite-Live et les autres historiens latins ont négligé de nous instruire, et dont ils ne parlent que trèssuperficiell,ement. Il est le seul qui nous ait fait connaître à fond les Romains, qui ait laissé à la postérité un détail circonstancié de leurs cérémonies , du culte de leurs dieux, de leurs sacrifices, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leur discipline, de leurs triomphes,

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dç leurs comices ou assemblées, du dénombrement et de la distribution du peuple en classes et en tribus. Nous lui sommes redevables des lois de Romulus, de celles de Numa et de Servius, et de beaucoup d'autres cboses p:.reilles. Comme il n'écrivait son bistoire que pour instruire les Grecs, ses compatriotes, des faits et des mœurs des Romains qui leur étaient inconnus, il s'est cru obligé à une plus grande attention sur C(^ point que les autres historiens latins, qui n'étaient pas dans le même cas que lui.

A regard du style que Tbistorien grec et l'historien latin ont employé dans la composition de leur ouvrage, le père Le Jay se contente du jugement qu'en a porté Henry Etienne : « que l'histoire romaine ne pouvait a être mieux écrite que l'a fait en grec Denys d'Hali- « carnasse, et Tite-Live en Latin.»

Pour moi, je suis bien éloigné de souscrire à ce jugement, qui met une sorte d'égalité entre Denys d'Halicarnasse et Tite-Live , et qui semble les ranger tous deux sur une même ligne par rapport au style. Je trouve entre eux sur ce' point une différence infinie. Chez l'auteur latin, les descriptions, les images, les harangues, tout est plein de beauté, de noblesse, de grandeur, de force, de vivacité : chez le grec , en comparaison de l'autre, tout est faible, prolixe, languissant. Je voudrais que les bornes de mon ouvrage me permissent d'insérer ici l'un des plus beaux faits de l'histoire ancienne de Rome, c'est le combat des Horaces et des Guriaces, et de comparer ensemble les deux récits. Dans Tite-Live, le lecteur croit assister réellement au combat. Au premier aspect des épées nues , au bruit et au cliquetis des armes, à la vue du sang qui coule

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des l)lessures des combattants, il se sent pénétré d'horreur. Il partage avec les Romains et les Albains les divers sentiments de crainte, d'espérance, de douleur, de joie, qui se succèdent alternativement de part et d'autre. Il est continuellement en suspens dans l'attente inquiète du succès qui va décider du sort des deux peuples. Le récit de Denys d'Halicarnas^, qui est beaucoup plus long, ne cause dans le lecteur presque aucun de ces mouvements. On le parcourt de sang-froid, sans sortir de sa situation tranquille et naturelle, et l'on n'est point comme enlevé hors de soi - même par les violentes secousses que l'on sent dans Tite - Live à chaque changement qui arrive dans le sort des combattants. Denys d'Halicarnasse peut avoir par d'autres côtés plusieurs avantages sur Tite - Live : niais, pour le style, il me semble qu'il ne peut point lui être

compare.

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