SALLUSTE
Ce n'est point sans raison que Salluste a été appelé le premier des historiens romains ,
Crispiis romanâ primiis in historia , Martial
et qu'on a cru pouvoir l'égaler à Thucydide, si généralement estimé entre les historiens grecs : nec oppo- Qihiutiî. iiere Thucjdidi Sallusiiiim verear. Mais, sans vouloir régler ici les rangs, ce qui ne nous convient point, il suffit de le regarder comme un des plus excellents historiens de l'antiquité. On trouve de très-solides réflexions sur le caractère de Salluste dans la préface qui est à la tête de la traduction de cet historien.
La qualité dominante de ses écrits, et qui caractérise Salluste d'une manière plus propre et plus singulière, est la brièveté du style, que Quintilien appelle iininortcdem Sallustii velocitatem. Scaliger est le seul
' « Qualis apud Giiçcos Pherecy- iraportata); et , clum intelligatur quid des,Hellanicus,AcusIlaiis luit: taies dicant , unam dicendi laudem punoster Cato , et Pictor , et PIso : qui tant esse brevitatem. » (Cic. de Oral. neque tenant quibus rébus ornetur lib. 2 , n. 53.) oratio (modo enim hue ista sunt
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qui lui dispute cette louange : mais il est presque toujours bizarre dans ses jugements, comme je l'ai déjà observé.
Cette brièveté dans Salluste vient de la force et de la vivacité de son génie. Il pense fortement et noblement, et il écrit comme il pense. On peut comparer son style à ces fleuves qui , ayant leur lit plus serré que les autres , ont aussi leurs eaux plus profondes , et portent des fardeaux plus pesants.
La langue dans laquelle il écrivait lui était extrêmement commode pour serrer sa diction et pour suivre en cela le penchant de son génie. Elle a cet avantage , aussi-bien que la grecque , d'être également susceptible des deux extrémités opposées. Dans Cicéron, elle nous présente un style nombreux, arrondi, périodique: dans Salluste, un style brusque, rompu, précipité. Celui-ci supprime assez souvent des mots , laissant au lecteur le soin de les suppléer. Il met ensemble plusieurs termes ou plusieurs phrases, sans les lier par aucune conjonction , ce qui donne une sorte d'impétuosité au discours. Il ne fait point difficulté d'employer dans son histoire de vieux termes, quand ils sont plus courts ou plus énergiques que les termes usités : liberté qu'on lui a reprochée de son vivant ^ , et qu'une ancienne épigramme marque en ces termes :
Et verba antiqui miiltùm furate Catonis Crispe, jugurthinae conditor historiae.
Mais surtout il fait un grand usage des métaphores, et il ne prend pas les plus modestes çt les plus mesu-
' « Sallustii novandi studium multà cum invidiâ fait. » ( Aul. Gell. lib. 4, cap. i5.)
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rées, comme les maîtres de l'art enseignent qu'on le tloit faire, mais les plus concises et les plus fortes, les plus vives et les plus hardies.
Par tous ces moyens, et d'autres encore que j'omets, Salluste est venu à bout de se faire un style tout particulier, et qui ne convient qu'à lui seul. Il marche hors de la route commune, mais sans s'égarer, et par des sentiers qui abrègent seulement le chemin. Il paraît ne penser pas comme les autres hommes, et néanmoins il puise toutes ses pensées dans le bon sens. Ses idées sont naturelles et raisonnables : mais, toutes naturelles et toutes raisonnables qu'elles sont, elles ont encore l'avantage d'être nouvelles.
On ne sait ce qu'on doit admirer davantage dans cet excellent auteur, ou les descriptions, ou les portraits, ou les harangues; car il réussit également dans toutes ces parties, et l'on ne voit pas sur quoi fondé Sénèque le père, ou plutôt Cassius Séyérus, dont il rapporte le sentiment , a pu dire que les harangues de Salluste n'étaient supportées qu'en faveur de ses histoires : in hoiiorein hisLurlanun leguntur. Elles sont d'une force, d'une vivacité , d'une éloquence, auxquelles on ne peut rien ajouter. Il y a beaucoup d'apparence que dans l'endroit en question il ne s'agit pas des harangues insérées par Salluste dans son histoire, mais de celles qu'il prononça dans le sénat , ou de quelques plaidoyers. Quand on lit dans l'histoire de la guerre de Jugurtha le récit de ce fort surpris par un Ligurien de l'armée de Marins, il semble qu'on voie monter et descendre ce soldat le long des rochers escarpés : il semble même qu'on y monte et qu'on en descende avec lui , tant la description en est vive et animée.
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On trouve dans Salluste cinq ou six portraits, qui sont autant de chefs - d'œuvre ; et je ne sais si , dans toute l'étendue des lettres, il y a rien dont la beauté approche plus de l'idée de la perfection. J'en rapporterai seulement ici deux qui ne sont pas des moins beaux.
Portrait de Catiliiia.
« L. Catilina, nobili génère natus , fuit magna vi et animi et corporis, sed ingenio malo pravoque. Huic , ab adolescentia , bella intestina^ csedes, rapinae, discordia civilis grata fuere, ibique juventutem suam exerçait. Corpus patiens inediœ, algoris , vigiliœ , supra quàni cuiquam credibile est. Animus audax, subdolus, varius, cujuslibet rei simulator ac dissimulator : alieni appetens, sui profusus ; ardens in cupiditatibus. Satis eloquentiae , sapientice parum. Vastus animus immoderata, incredi-. bilia , nimis alta semper cupiebat. »
« L. Catilina joignait à la noblesse du sang une ame « courageuse et un corps robuste , mais un esprit perce vers et corrompu. Il aima dès les premières années « de sa vie les guerres intestines, les meurtres, le pil- (( lage, la discorde civile, et il en fit les plus ordinaires ce exercices de sa jeunesse. Il supportait les fatigues , « la faim, le froid, les veilles, avec une patience au- « dessus de tout ce qu'on peut imaginer. Il était hardi , ce rusé, fourbe,. capable de tout feindre et de tout discc simuler. Avide du bien d'autrui , prodigue du sien , ce vif et emporté dans ses passions. Il avait assez de ce facilité à parler, mais peu de discernement. Un vaste ce génie, et une ambition sans bornes, pour qui il n'y
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" avait non de trop élevé, lui proposait sans cesse de .' cliiiuériques desseins et de folles espérances, w
Portrait de Sempronia.
« In liis erat Sempronia , quae multa saepè virilis audacia l'acinora commiserat. HtTC niulier génère atqne forma, prœlerea viro atque liberis fortunata fuit : litteris grtecis et latinis satis docta : psallere, saltare,elegantiùs quàm necesse est probœ : multa alia , quae instrumenta luxuricC sunt, seti ci cariora semper omnia , quàm decus atque pudicitia fuit. Pecuniœ an famae minus parceret, haud facile discerncres... Ingenium ejus haudabsurdum : posse versus facere, jocum movere , sermone uti vel modesto , vel molli, vel procaci. Prorsùs multœ facetiœ, multusque lepos inerat. »
« Du nombre de ces femmes était Semproiiia , qui « avait prouvé par bien des actions qu'elle ne le cédait « point en audace aux liommes les plus audacieux. Elle « était belle, de bonne naissance, avantageusement nia- « riée, et avait des enfants qui lui faisaient bonneur. a Elle possédait parfaitement les langues grecque et « latine, savait mieux danser et mieux cbanter qu'il ne « convient à une bonnête femme, et avait tous ces ta- « lents dangereux qui rendent le vice aimable, et dont « elle fit toujours plus de cas que de la vertu et des « bienséances de son sexe. Il n'était pas aisé de dire « letpiel des deux elle ménageait le moins , de son argent « ou de sa réputation. Elle avait de l'agrément dans .1 l'esprit, de la facilité à faire des vers, du talent pour « la plaisanterie. Sérieuse, tendre, libre dans la convc versation, elle donnait à ses paroles le tour qu'elle
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« voulait : iiuiis dans tout ce qu'elle disait il y avait « toujours beaucoup de sel et de grâce. »
Il y a un grand nombre d'admirables endroits dans Salluste, surtout lorsqu'il compare les mœurs anciennes de la république avec celles de son temps. Quand on l'entend parler fortement , comme il lui est assez ordinaire de le faire, contre le luxe, les débauches, et les autres vices de son siècle , on le prendrait pour le plus honnête homme du monde. Mais il ne faut pas s'en laisser éblouir. Sa conduite fut si dérangée, qu'il se fit chasser du sénat par les censeurs.
Outre les guerres de Catilina et de Jugurtha , Salluste avait fait une histoire générale des événements d'un certain nombre d'années , dont il nous reste entre autres fragments plusieurs discours parfaitement beaux.