Tome XI. Ifist. anc. \ n
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Jean Freinshèmius a taché de consoler le public de cette perte par ses Suppléments ; et il y a réussi autant que la chose était possible. Freinshèmius , né à U hn dans la Souabe , en 1 608 , avait fait ses études à Strasbourg avec un grand succès. En 1642 il fut appelé en Suède, et y remplit plusieurs places de littérature considérables. De retour dans sa patrie, il fut fait professeur honoraire dans l'université que l'électeur palatin rétablissait à Heidelberg, où il mourut en 1660. La république littéraire lui a une obligation infinie d'avoir rendu à Tite-Live le même service qu'à Quinte- Curce, en remplissant par cent cinq livres de suppléments tout ce que nous avons perdu de ce grand historien de Rome. M. Doujat avait aussi suppléé les lacunes ou vides qui se trouvent dans les derniers livres qui nous restent de Tite-Live, mais avec un succès bien différent. M. Crevier a revu et retouché en quelques endroits les Suppléments de Freinshèmius , et travaillé tout de nouveau ceux de Doujat. Nous avons par ce moyen un corps suivi et complet de l'histoire romaine ; ' j'entends celle de la république.
On doute si Tite-Live avait lui-même partagé son histoire de dix en dix livres, c'est-à-dire en décades. Quoi qu'il en soit, cette division paraît assez commode.
A l'égard des sommaires qui sont à la tête de chaque livre , les savants ne croient pas qu'on puisse les attribuer ni à Tite-Live ni à Florus. Quel qu'en soit Tauteur , ils ont leur utilité , puisqu'ils servent à faire connaître de quoi il était parlé dans les livres qui nous manquent.
Examinons maintenant Touvrage en lui-même. Il y règne dans toutes les parties une éloquence parfaite, et
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parfaite en tout genre. Soit récits, soit descriptions, soit harangues , le style , quoique varié à l'infini , se soutient toujours également : simple sans bassesse, élégant et orné sans affectation , grand et sublime sans enflure; étendu ou serré, plein de douceur ou de force, selon l'exigence des matières; mais toujours clair et intelligible , ce qui n'est pas une petite louange dans une histoire.
PolHon , d'un goût raffiné et difficile, prétendait découvrir dans le style de Tite-Llve de la pnLavinUé %• c'est-à-dire apparemment quelques termes ou quelques tours qui sentaient la province. Il se peut faire qu'un homme né et élevé à Padoue eût conservé , s'il est permis de parler ainsi , un goût de terroir , et qu'il n'eût pas toute cette finesse, cette délicatesse de Xurbanilé romaine , qui ne se communiquait pas à des étrangers aussi facilement que le droit de bourgeoisie. Mais c'est ce que nous ne pouvons pas apercevoir ni sentir.
Ce reproche de patavinlté n'a pas empêché Quintllien d'égaler Tite - Live à Hérodote ^ , ce qui est un grand éloge. Il fait remarquer le style doux et coulant de ses narrations, et la souveraine éloquence de ses harangues, où le caractère des personnes qu'on y fait
' « In Tito Livio mira; fiicundiae viro putat inessc Pollio Asluius r|iiiiiii(]aiu patavînitatcni. Quare, si lier! potest, et verba oninia, et vox, liuju.salumnum iiibis oleant, ut oralio l'oiuana plsnè videatur, non civiiatc donata. » (QuiNTtr,. lih. 8, cap. I.)
* «Nec indignetur sibi Herodotjs requari Tituni I/iviiiin , qiuiin in narrando uiirae jucunditatis claiissi-
inlque candoris , tuin in conciouibus suprà quàra dici potest eloquenleni:
ita dicnntur omnia qunm rébus tuni personis accommodata. Sed aflectus quidem , praîcipuè eos qui sunt dulciores, ut parcissiniè dicain, nemo historlcoruin coinincndavit luagis.
Ideùque iinrnortalein illaui Salhjsli!
vciocitatein diveisis viitulibus consecutus est." (Quintu,. lib. lo, cap. I.)
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parler est garde avec toute la justesse possible, et où les liassions, surtout celles qui sont douces et tendres, sont traitées avec un art merveilleux. Cependant tout ce qu'a pu faire Tite-Live a été d'atteindre, par des qualités toutes différentes, à l'iminortelle réputation que Salluste s'est acquise par sa brièveté inimitable; car on dit avec raison c[ue ces deux historiens sont plutôt égaux ({ue semblables : pares ma gis quaiii similes. Ce n'est pas seulement par son éloquence , ou par la beauté et les agréments de sa narration, que Tite-Live a mérité la réputation dont il jouit depuis tant de siècles. Il ne s'est pas rendu moins recommandable par sa fidélité , vertu si nécessaire et si désirée dans un historien. Ni la crainte de déplaire aux puissances de son temps, ni l'envie de leur faire la cour, ne l'ont empêché de dire la vérité. Il parlait, dans son histoire, Tacit. Aiin. avcc élogc, dcs plus grands ennemis de la maison des Césars, comme de Pompée, de Brutus, de Cassius, et d'autres, sans qu'Auguste s'en soit trouvé offensé : de sorte qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou la rare modération du prince, ou la généreuse liberté de l'historien. Dajis les trente-cinq livres qui Lih. i,u. iq, nous restent de Tite-Live, il ne parle d'Auguste qu'en eti. 4,D.2o. ^]g^j. endroits seidement, et il en parle avec une retenue et une sobriété de louange qui fait honte à ces écrivains flatteurs et intéressés qui prodiguent, sans discernement et sans mesure , aux places et aux dignités un encens qui n'est dû qu'au mérite et à la vertu. Si l'on peut reprocher quelque défaut à Tite-Live, c'est le trop grand amour de sa patrie : écueil dont il n'a pas eu toujours assez de soin de se garantir. Perpétuel admirateur de la grandeur des Romains , non-
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seulement il exagère leurs exploits , leurs succès et leurs vertus; mais il dissimule ou diminue leurs vices, et les fautes où ils sont tombés.
Sénèque le père impute à Tite-Live d'avoir fait pa- Li^- 4, raître une basse jalousie contre Salluste, en 1 accusant d'avoir dérolié h Thucydide une sentence, et de l'avoir défigurée en la traduisant mal. Quelle apparence que Tite-Live, qui copiait des livres entiers de Polybe, fit un crime à Salluste d'avoir copié une sentence, c'està-dire une ligne? D'ailleurs, elle est parfaitement bien rendue. Aeival yàp ai eÙTroaCtai cjy/.p'J'I'ai /.al auG'/.iy.'yy.i Ta éxocTTcov à'xaoTr'aaxa. Bes seciindœ mire siiiit vidis i(î. Suasor, obleiitui. Comment accommoder cette accusation avec ce que dit le même Sénèque dans un autre endroit, que Tite-Live jugeait avec équité et candeur des ouvrages des beaux esprits? /// est nalarâ cancUdlssimus omnium magnorum ingeiiioriim œstimator T. Livius. Je crois qu'on s'en peut tenir à ce dernier témoignage.
Il y a un autre grief contre lui bien plus grave et plus important. On le taxe d'ingratitude et de mauvaise foi, pour n'avoir pas nommé Polybe, ou pour l'avoir fait avec trop d'indifférence dans des endroits où il le copiait presque mot à mot. Je serais fàcbé qu'on pût lui faire ce reproche avec fondement; car il touche aux qualités du cœur, dont l'honnête homme doit être fort jaloux. Mais ne pourrait-on pas croire qu'en d'autres endroits de son histoire qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous, il a parlé de Polybe avec éloge; qu'il lui a rendu toute la justice qui lui était due; qu il a averti par avance qu'il se faisait une "gloire et un devoir de le copier mot à mot en plusieurs endroits, et qu'il le fe- Tait même souvent sans le citer, pour ne point tou-
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jours répéter la même chose? Je parle ici un peu pour mon intérêt; car j'ai besoin, sur cet article, qu'on use d'indulgence à mon égard.
Ces espèces de taches qu'on remaque dans Tite-Live n'ont cependant point fait de tort à sa gloire. La postérité n'en a pas moins admiré son ouvrage, non-seulement comme un chef-d'œuvre d'éloquence, mais comme une histoire où tout inspire l'amour de la justice et de la vertu; où l'on trouve, avec le récit des faits, les plus saines maximes pour la conduite de la vie; où brillent partout un attachement et uïi respect singulier pour la religion établie à Rome lorsqu'il écrivait (malheureusement pour lui elle était fausse; mais il n'en connaissait point d'autre); enfin, où l'on voit une généreuse hardiesse et un pieux zèle à condamner avec force les sentiments impies des incrédules de son Lib. 3,u. 20. siècle. Nondum hœc^ dit-il en un endroit, quœ nunc ienet seculum , negligentia deûm venerat : nec interpretando sibi quisque jusjurandum et leges aplasfaciebal^ sed siios potius mores ad ea accommodabat. « Ce mé- « pris des dieux, si commun dans le siècle où nous « vivons, n'était point encore connu. Le serment et la « loi étaient des règles inflexibles auxquelles on con- « formait sa conduite; et l'on ignorait l'art de les ac- « commoder à ses inclinations par des interprétations « frauduleuses. »
C'est par tout ce que je viens de dire qu'on est en droit de justifier Tite-Live sur la prétendue superstition avec laquelle il affecte de raconter dans son histoire tant de miracles et de prodiges aussi ridicules qu'incroyables. La bonne foi demandait qu'il ne supprimât pas des choses qu'on disait être arrivées avant
lui , qu'il trouvait clans ses mémoires et dans les annales, et qui faisaient partie de la religion reçue alors communément, quoique peut-être il ne les crût pas. Et il s'en explique lui-même assez souvent et assez clairement ^ , attribuant la plupart des prétendus prodiges qu'on faisait tant valoir à une ignorante et crédule superstition.