CÉSAR
C. Julius César se distingua autant par l'esprit que par le courage. 11 s'appliqua d'abord au barreau, et y brilla. Il n'y eut que l'envie d'occuper le premier rang dans la république par la puissance, qui l'empêcba de disputer aussi le premier rang dans le barreau par l'éloquence ^. Son caractère particulier était la force , la véliémence. On sentait dans ses discours le même feu qu'il fit paraître dans les combats. A cette vivacité de style il joignait une grande pureté de langage, dont il avait fait une étude particulière, et dont il se piquait plus qu'aucun autre Romain.
Il composa plusieurs ouvrages; entre autres, deux livres sur l'analogie de la langue latine. Qui croirait qu'un aussi grand homme de guerre que César s'occuperait sérieusement à composer des traités sur la gram-
' «Româ, aut circa uibem, multa ^ <■ C. verô Cœsar , si foro taïuùm
eà hieme prodigia facta , aut (quod vacâsset, non alius ex nostris contra
evenire solet niotis semel in reli- Ciceronem nominaretur. Tanta in eo
gionem aniiffis) multa nunciata et vis est, id acunien , ca concîtatiu ,
temerè crédita sunt. » (Liv. lib.2i , ut il!um eodem auimo dixlsse, quo
n. 62.) bellavit, appaieat. Exornat tamen
« Cuuiis (adeô mininiis etiam le- hœc omnia mirà serraonis , cujus
bus prava religio inscrit deos) mures projiriè studiosus fuit, elegantiâ. »
in œde Jovis aurum rosisse nuncia- ( Qui:sï. lib. io,cap. i.) tuai est.» (Llb.27,n. 23.) ,
2l6 HISTOIRE ANCIENNE.
maire? Combien nos mœurs et nos inclinations sont Aui. Geii. différentes de celles de ces temps - là ! C'est dans l'un
lil>. i,c. lO. ,. ^ , . .
de ces livres de l'analogie quil recommandait particulièrement d'éviter, comme un écueil, les expressions nouvelles et insolites : tanquam scopulum^ sic fugias insole ris verhiim.
On avait aussi de lui plusieurs plaidoyers. Outre la pureté et la délicatesse de la langue latine ^ , qui , convient, dit Atticus, ou plutôt Cicéron, non -seulement à tout orateur, mais à tout citoyen romain, on y admire tous les ornements de l'art oratoire, mais principalement un talent merveilleux à peindre les objets, et à mettre dans tout leur jour les choses dont il parle.
Il ne nous reste de César que deux ouvrages, qui sont les sept livres de la guerre des Gaules , et les trois de la guerre civile. Ce ne sont, à proprement parler, que des mémoires, et il ne les avait donnés que sur ce pied-là : Commentarii, Il les composait à la hâte ^, sans étude, et dans le temps même de ses expéditions, uniquement dans la vue de laisser des matériaux aux écrivains , pour en composer une histoire. U y a mis sans doute cette netteté de style et cette élégance qui lui étaient naturelles : mais il a négligé tous les ornements brillants qu'un génie aussi heureux que le sien pouvait répandre dans un ouvrage de cette nature.
I «Quiim (inquit Atticus) ad care in bono lumlne.» (Cic.In ^n/f.
hancelegantiamverborunilatinorura n. aSa.)
(quœ ctlanisi orator nou sis, et sis ^ «Caeteriquàm benè atque emenr
jngenuus civis ronianus , tamcn ne- daté, nos etiara quàm facile atquo
cessaria est) adjungit illa oratoria celeiiter eos confecerit, scimus. »
oinaïuenta discendi , tum videtur (Rirt. prœf. Vih. 8, de Uell. Gnt'l.) tanquàm tabulas benè pictas collo-
SCIEJVCES ET AJITS. 217
CepencUint, tout simple ' et négligé qu'il pouvait paraître, on convenait généralement, dit Hirtius , qu'aucun autre écrit, quelque travaillé et quelque limé ([uM fiit, n'approchait de la beauté des Commentaires de César. Son dessein n'avait été que de fournir des matériaux à ceux qui voudraient en composer une histoire en forme. (< En quoi, dit Cicéron , il peut avoir fait « plaisir à de petits esprits , qui ne craindront point « d'en défigurer les grâces naturelles par le fard et Tajus- « tement qu'ils voudront y ajouter; mais tout homme (( sensé se donnera l)ien de garde d'y toucher en aucune « sorte , ni d'y faire aucun changement ; car rien ne « fait tant de plaisir dans l'îiistoire qu'une brièveté de « style si claire et si élégante. « Di/ni volidi alios habere paraia luide sumerent , qui vellent scrihere historiam , ineptis Jbrtasse gratum ft'cit, qui volent illa calamislris inurere ; sanos quidem homines a scribeiido delerruit. Nihil eniîu est, in hisiovia ^ pura et illustri hrevitate dulcius. Hirtius emploie aussi la même pensée à l'égard des écrivains qui songeraient à composer une histoire sur les mémoires de César. « Certainement, dit - il , il « leur en fournit le, moyen; mais, s'ils sont sages, il « doit leur en oter l'envie pour toujours. » Adeo prohantur omnium judicio ^ ut prœrepta non prœbita facultas scviptoribus videatur. La traduction des Commentaires de César par M. d'Ablancourt est fort estimée. Elle pourrait devenir encore meilleure , si d'habiles, mains la retouchaient en quelques endroits.
César avait par lui-même un bel esprit et un heureux naturel , on ne peut pas en douter ; mais il avait
I «Constat inter omnes nihil tani quod non hornm elegantiûConimenoperosè ab alils esse peil'ectum , turiorum superetur. » (Hirt. ibid, )
2l8 llISTOini' ANCIENNE.
pris soin aussi de le cultiver ^ par une étude assidue, et de l'enrichir de tout ce que la littérature avait de plus rare et de plus exquis : et c'était par ce moyen qu'il était venu à bout de l'emporter, pour la pureté du langage et pour la délicatesse du style, sur presque tout ce qu'il y avait de plus éloquents orateurs à Rome. J'en fais exprès la remarque , après Cicéron , pour animer notre jeune noblesse à suivre un si bel exemple, en joignant à la louange du courage celle des talents de l'esprit et des belles connaissances. J'ai vu de jeunes seigneurs anglais qui m'ont fait l'honneur de me rendre visite, très-instruits dans les belles-lettres, tant grecques que latines , et fort versés dans l'étude de l'histoire. Ici la jalousie, ou, pour parler plus juste, l'émulation est louable entre nation et nation. Nos jeunes Français ne le cèdent à aucune nation pour la vivacité et la solidité de l'esprit. Ils doivent se piquer , ce me semble , de ne céder en rien aux étrangers , et de ne point leur abandonner la gloire de l'érudition et du bon goût.
C'est à quoi César semble les exhorter. Ses Commentaires doivent être continuellement entre leurs mains. C'est le livre des gens de guerre. Dans tous les temps, les grands généraux l'ont regardé comme leur maître. La lecture de ce livre a toujours fait leur occupation et leurs délices. Ils y voient la pratique des règles de l'art militaire , soit pour les sièges , soit pour les batailles. Ils peuvent y apprendre aussi la manière de faire des mémoires , ce qui n'est pas un talent mé-
' "Audio (inquit Attlcus) Casa- litteris, et iis quidem reconduis et
rem omnium fere oratorura latine exquisitis , summoque studio et dili-
loqui elegantissimè... Et utessetper- gentiâ est consecutus.» (Cic. mliriiC.
fecta illa bene loqueudi laus, raullis n. 252 et 253.)
fliocre. Il serait à souhaiter que tous nos généraux missent par écrit régulièrement toutes les opérations des campagnes où ils ont commandé. Quel secours ne serait-ce point pour une histoire ! quelle lumière pour la postérité ! Y a-t-il rien de plus estimable que les mémoires de M. de Turenne , imprimés dans le second tome de sa vie , et que ceux de Jacques II , roi d'Angleterre , alors duc d' Yorck ?
Hirtius acheva ce que César n'avait pu faire. Le huitième livre de la guerre des Gaules est de lui , aussi bien que ceux de la guerre d'Alexandrie et de celle d'Afrique. On doute qu'il soit l'auteur du livre ([ui traite de la guerre d'Espagne.