‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 91 sur 138 · DÉMÉTRIUS DE PHALÈRE · texte numérisé non relu

DÉMÉTRIUS DE PHALÈRE

Démétrius dont il s'agit fut surnommé le, Phalérien ,

du nom de Phalère , sa patrie , qui était un des ports

d'Athènes. Il eut pour maître le célèbre Théophraste.

Je ne rapporterai point ici son histoire, qui est

Liv. i6,§5. traitée avec assez d'étendue dans le quatrième volume»

On y voit comment Cassandre , s'étaht rendu maître

d'Athènes quelque temps après la mort d'Alexandre-

le-Grand, en confia le gouvernement à Démétrius , qui

le conserva pendant dix ans , et s'y conduisit avec tant

§ -. de sagesse , que le peuple lui dressa trois cent soixante

statues ; comment ensuite elles furent renyersées, et lui

obligé de se retirer en Egypte, où Ptolémée Soter le

Liv. 17, §5. reçut fort bien : enfin connnent , sous Ptolémée Phila-

delphe, fils de Soter , il fut mis en prison , oîi il mourut

d'une morsure d'aspic.

Je ne considère maintenant Démétrius de Phalère que comme orateur , et je dois exposer comment il contribua à la décadence et au dépérissement de l'éloquence à Athènes.

J'ai déjà marqué qu'il avait été. disciple de Théophraste , appelé de ce nom II cause de sa manière de parler excellente et divine. 11 avait pris sous lui un

style orné , ileiiri , élégant. Il s'était exercé clans le genre d'éloqnence qu'on appelle le genre tempère, qui tient le milieu entre le sublime et le simple , qui admet toute la parure et tous les ornements de l'art, qui emploie les grâces brillantes de l'élocution et la beauté éclatante des pensées ; en un mot , qui est rempli de douceur et d'agrément , mais dénué de force et de vigueur, et qui , avec tout son brillant et tout son éclat, ne s'élève pourtant point au-dessus du médiocre. Démétrius excellait dans ce genre d'écrire, fort capable de plaire et d'exciter l'admiration par lui-même, si on ne le comparait au genre sublime et magnifique, dont la beauté solide et majestueuse fait disparaître l'éclat de ces grâces légères et superficielles. Il était aisé de reconnaître à son style coulant, doux, agréable ^ , qu'il avait été disciple de Tbéo|)braste. Ses expressions éclatantes , ses métapbores lieureuses , étaient , dit Cicéron , comme autant d'astres brillants qui donnaient du lustre à son discours et le rendaient lumineux.

On se laisse pour l'ordinaire assez facilement éblouir par cette sorte d'éloquence, qui fait illusion à l'esprit en flattant l'imagination. C'est ce qui arriva pour-lors à Athènes, et Démétrius fut le premier^ qui donna atteinte à l'ancien et solide goût , et qui connnenca à

■ "Oiator paiùm vehejnens , diil- dit; et suavis , sicut fuit, vider!

cis tamen , ut Theophrasti discipu- maluit quàiii gravis: sed suavitatn

lum agnosceres. >> (Cic. de Ofjic. eà, quà perf'uudeiet aniinos, nonquà

lib. I, n. 3.) » perfiingeret ; et tantùm ut memo-

« Cujus oratio quum sedatè pla- liaui concinnitatis suae , non (quein-

cidèque loquitur, tùm illustrant eam adoiodum de Periele scripsit Eupo-

quasi Stella qusedam tralata verba lis) cuiu delectatione aculeos etiam

atque immutata. » (i)e Orat. n. 92. ) relinqueret in animis eorum , a qui-

2 « Hicpiimusinflexit orationem, bus esset auditas. » (Id. in Brut.

et eam luoUem teneramque reddi- n. 38. )

270 HISTOIRE AINCIF.NNK.

corrompre l'éloquence. Son unique but , en parlant au peuple, était de lui plaire. Il voulait montrer qu'il avait de la douceur , et c'était en effet son caractère : mais cette douceur chatouillait les oreilles sans aller plus loin , et laissait seulement l'agréable souvenir d'un arrangement de pensées et de mots étudiés , et d'une douce harmonie. Ce n'était point comme dans Périclès une éloquence victorieuse , qui , pleine de charmes , mais armée en même temps d'éclairs et de foudres, laissait dans l'esprit des auditeurs, avec le sentiment d'un agréable plaisir, une vive impression et une sorte d'aiguillon perçant qui pénétrait jusqu'au cœur.

Cette éloquence d'appareil peut avoir quelquefois lieu dans des actions de pompe et d'éclat, où l'on ne se propose d'autre but que de plaire à l'auditoire , et de faire, montre d'esprit, telles que sont les panégyriques , pourvu néanmoins qu'on y garde de sages mesures, et qu'on resserre dans de justes bornes la liberté que l'on accorde à ce genre de discours. Peut-être aussi que cette éloquence aurait été moins dangereuse si elle s'était tenue renfermée dans les assemblées particulières des rhéteurs et des sophistes , qui n'admettaient qu'un nombre d'auditeurs assez borné. Mais celle de Démétrius avait un bien plus grand théâtl'e. C'était devant le peuple entier qu'elle paraissait; de sorte que sa manière de haranguer, si elle était applaudie, comme elle l'était toujours, devenait la règle du goût public. On ne connut plus d'autre langage dans le barreau. Les écoles de rhétorique furent obligées de s'y conformer. Toutes les déclamations qui en faisaient le principal exercice et dont on attribue l'invention à notre Démétrius, étaient formées sur ce même plan. En se proposant son style

pour modèle, on ne s'en tint pas au point où il s'était arrêté : car il avait d'excellentes parties, et était louable en beaucoup de choses. Elocution , pensées, figures, tout fut outré comme c'est l'ordinaire, tout fut porté à l'excès. Ce mauvais goût passa rapidement dans les provinces , et s'y corrompit encore beaucoup plus. Dès que l'éloquence, sortie du Pirée ^ en cet état, se fut répandue dans les îles et dans l'Asie , perdant pour ainsi dire cet air de santé et d'embonpoint qu'elle avait conservé si long- temps dans son terroir naturel , elle prit bientôt les manières étrangères, et désapprit presque à parler; tant fut grande et prompte sa décadence. C'est Cicéron qui en fait cette peinture.

L,a perte de la liberté à Athènes entraîna en partie celle de l'éloquence. On n'y vit plus paraître de ces grands hommes qui , par le talent de la parole , lui avaient fait tant d'honneur : quelques rhéteurs seulement et quelques sophistes , répandus en différents endroits de la Grèce et de l'Asie, soutinrent un peu l'ancienne réputation : j'en ai parlé ailleurs.

Mais, ce qui est étonnant, plusieurs siècles après, l'éloquence reprit de nouvelles forces , et reparut avec presque autant d'éclat qu'elle avait fait autrefois à Athènes. On voit bien que je veux parler de cet heureux temps oîi les pères grecs firent un si louable et si saint usage du talent de la parole : car je ne crains point de mettre en parallèle avec les plus célèbres orateurs d'Athènes saint Basile, saint Grégoire de Nazianzc,

' " Ut seinel e Piraeo eloquentîa 1ms, oiuneinque illam salubritatem evecta est , omnes peragravit insu- atticœ dictionis quasi sanitateni perlas, atque ita peregiinata totâ Asià deiet , ac loqui penè didisceret. « est, ut se externis oblineret mon- ( Cic. in Brut. n. 5i. )

l'JI HISTOIRE ANCIENx\E.

saint Jean Chrysost6me,et quelques autres. J'en ai rapporté plusieurs extraits dans le premier volume du Traité des études , surtout de saint Jean Chrysostôme , qui ne le cèdent point, ce me semble, aux harangues de Démosthène , ni pour la beauté du style , ni pour la solidité du raisonnement, ni pour la grandeur des choses mêmes, ni pour la force et la véhémence des passions. On peiit consulter ces endroits, qui me dispensent d'apporter ici de nouvelles preuves de ce que j'avance; et je crois que l'on conviendra avec moi qu'on ne trouve rien de plus beau ni de plus éloquent dans toute l'antiquité grecque.

Nous verrons bientôt que l'éloquence latine n'a pas eu le môme avantage. Depuis qu'après avoir jeté un éclat extraordinaire pendant quelques années elle eut commencé à déchoir , elle s'affaiblit toujours de plus en plus par des déclins assez prompts, et tomba enfin dans une corruption dont elle ne s'est jamais relevée. C'est ce que je dois montrer dans l'article suivant.

ARTICLE IL

Des orateurs latins.

Rome, occupée d'abord à s'affermir dans son premier établissement, puis à s'étendre de jour en jour dans les contrées voisines , et enfin à porter au loin ses conquêtes , donna pendant plusieurs siècles tous ses soins et toute son application aux exercices militaires , et demeura pendant tout ce temps-là sans goût pour les arts et pour les sciences en général , et en particulier pour l'éloquence, dont elle n'avait encore presque aucune

SCIENCES ET ARTS. a^S

idée. Ce ne fut qu'après avoir dompté les peuples les plus puissants ^ , et s'être affermie dans un tranquille repos , que le commerce qu'elle eut avec les Grecs commença à la tirer de cette grossièreté et de cette espèce de barbarie par rapport aux exercices de l'esprit; et que la jeunesse romaine , sortie comme d'un profond sommeil , et devenue sensible à une nouvelle espèce de gloire inconnue à ses ancêtres , commença à ouvrir les yeux et à prendre du goût pour l'éloquence.

Pour donner quelque idée des premiers commencements de l'éloquence dans Rome, de ses progrès, de sa perfection et de sa décadence, je partagerai en quatre âges les orateurs romains : mais je ne m'arrêterai qu'à ceux qui sont les plus connus , ou par leur réputation , ou pour leurs ouvrages.

§ I. Premiei' âge des orateurs romains.

Les Romains à l'abri de la paix , amie des sciences et mère du loisir, firent d'abord par eux-mêmes quelques efforts pour acquérir le talent de la parole. Mais comme ils ignoraient ^ absolument la route qu'il flillait tenir pour y arriver, et qu'ils n'avaient d'autre guide que leur propre esprit et leurs propres réflexions , ils

' « Posteaquàm imperîo omnium tum artis esse arbitrarentur, tantxira ,

gentium constituto , diuturnitas pa- quantum ingenio et cogitatione po-

cis otium confirmavit , nemo ferè tarant, consequebantur. Post autem,

laudis cnpidus adolescens non sibi anditis oratoribus graecis , cognitis-

ad dicendum studio omiii enitendum que eorum litteris , adhibitisque doc-

putavit.»(Cic.^eOra^lib. r,n. 14.) toribus , incredibili quodam nostri

2 « Ac pirimô quidem totius ratio- homines dicendi studio flagrave-

nîsignari, qui neqne exercitationis runt. » ( Ibid. n. 14.) ullam viam , neque aliqaod praecep-

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