Tome XI. Hist. anc. 1 n
2^4 HISTOIRE ANCIENiXE.
n'avançaient pas beaucoup. Il fallut que la Grèce vaincue vînt au secours de ses vainqueurs. Quand on eut entendu parler à Rome les rhéteurs grecs, qu'on eut pris leurs leçons , et qu'on se fut formé dans la lecture de leurs livres, la jeunesse romaine conçut une ardeur incroyable pour l'éloquence. Nous avons vu vers la fin du sixième volume quelles difficultés elle trouva à sa première entrée à Rome, et quelles traverses il lui fallut essuyer pour s'y établir. Mais c'est le propre de l'éloquence de vaincre les obstacles et de forcer les barrières qu'on lui oppose. Elle prit le dessus à Rome malgré les efforts de Caton , qui , grand orateur luimême, ne voulait pas néanmoins qu'on se livrât trop aux arts des Grecs , et elle y devint en peu de temps DeOrat. Tétude dominante. Les plus grands hommes dans la
lib.2, n.i55. . /- • • T M-
suite, comme Scq^ion et JLelius, avaient toujours auprès d'eux dhabiles Grecs, dont ils se faisaient gloire de prendre des leçons.
Pour venir aux orateurs du premier âge, les plus connus sont, Caton le censeur, les Gracques, Scipionl'Émilien, Lélius. Ils avaient un excellent naturel, un merveilleux fonds d'esprit , beaucoup d'ordre dans leurs discours, de force dans les preuves, de solidité dans les pensées, d'énergie dans les expressions; mais nul art, nulle délicatesse, nulle grâce, nul soin de l'arrangement des mots, nulle connaissance du nombre et de Cic. in Brut. Tharmonie du discours.
°'^^' Caton avait composé un nombre infini de haran-
gues : on en comptait , du temps de Cicéron , plus de cent cinquante; mais elles n'étaient point lues. H prétend néanmoins qu'il ne manquait aux traits de son
SCIENCFS FT ARTS. 2'j5
éloquence qu'une certaine fleur de style et une vivacité de couleurs qui n'étaient point encore alors en usage ^
Les Gracques se distinguaient aussi par une éloquence mâle et robuste, mais dénuée d'ornements. Dc Orat. Cicéron nous a conservé quelques lignes d'un discours que tint le jeune Gracclms après la mort de son frère, qui sont très-vives et très-touchantes, et que lui-même a imitées dans la péroraison de son plaidoyer pour Muréna. Quo me miser conferam? quo vertam? In '
Capitoliumne? at fi-atris sans;uine rediiiidat. An domuin ? matremne ut miseram lamentantemque videani et abjectam? « Oii irai-je? de quel coté me tournerai - «je, malheureux que je suis? Sera-ce vers le Capitole, « mais il est encore teint du sang de mon frère. Re- « tournerai dans ma maison? quoi! pour y voir une « mère affligée, dans la dernière désolation, et baignée « dans ses pleurs? » Si le reste du discours ressemblait à ce peu de lignes, il ne le céderait en rien à ceux de Cicéron. En les prononçant '-, tout parlait en lui, les yeux, la voix, le geste, de sorte que ses ennemis Lib. 10,0.3. même ne purent retenir leurs larmes. Aulu-Gelle nous a conservé deux fragments de discours de C. Gracchus qui ne sont point du goiit de celui que cite Cicéron. Ils sont élégants, mais froids, quoique dans une ma- ^ tière grave et touchante. C'est le même Gracchus qui avait toujours derrière lui un domestique qui avec sa
' " Intelliges nUiil illius liiicimen- '• « Qua; sic ab illo acta esse coatis, nisl eoLuiii pigiuentorum , quas slabat , oculis, voce, gestu, inimici iiivenia uondùai erant, florein et ut lacrymas tenere non jiossent. •» colorem defuisse. » ( Cic. in Britt. ( Ibid. ) n. 298.)
flûte Tavertissait quand il devait hausser ou baisser le ton de sa voix.
Quintilien oppose souvent le style du siècle' dont nous parlons à celui du temps où lui-même il vivait; et il donne à cette occasion un excellent précepte. « Les « jeunes gens, dit-il , ont deux grands défiants à éviter ^ «Le premier serait, si quelque admirateur outré des « anciens leur donnait pour lecture et pour modèles les « harangues de Gaton , des Gracques et d'autres pa- « reils auteurs : car ce serait le moyen de leur fliire «prendre un style sec, dur, âpre, hérissé. Un autre « défaut tout contraire serait qu'éblouis par la parure « brillante du style mou et efféminé qui est devenu à « la mode, ils se laissassent gâter le goût par cette « éloquence doucereuse et fleurie, d'autant plus dan- « gereuse pour eux, qu'elle a plus de rapport à leur « caractère et à leur âge. Quand ils auront le juge- « ment formé et sûr, je les exhorterai, dit Quintilien, « à lire les anciens, dont l'éloquence mâle et vigou- « reuse, lorsqu'on en aura séparé la rudesse du siècle « grossier où ils vivaient, servira à soutenir et même à « relever les beautés et les ornements de la nôtre. Je « leur conseillerai aussi de lire beaucoup les modernes,
' «Duo gênera maxime cavenda ingeniis hoc gi'atius , quo propius
pueris puto. Unum , ne quis eos an- est, adameut. Firmis autem judiciis,
tiquitatis niraius adniirator in Grac- jamque extra periculum positis, sua-
chorum Catonisque et aliorum simi- serim et antiques légère, ex quibus
lium lectione durescere velit : fient si assumalur solida ac virilis ingenii
enim horridi atquejejuni... Alterum, vis, deterso rudis seculi squalore,
quod huie diversnm est , ne recentis tùm noster hic ciiltus clariùs enites-
hujus lascivise flosculis capti, volup- cet ; et novos , quibus et ipsis multa
tate quàdam pravà deliniantiir , ut virtus ades.t. n ( Quintil. lib. 2 ,
praedulce illud genus, et puerilibus, cap. 6.)
« qui ont d'excellentes parties , et (jui peuvent leur être « d'une grande utilité. »
J'ai cru que ce morceau de Quintilien était fort propre à faire connaître le style du temJDS dont il s'agit ici : outre qu'il renferme un avis bien sensé, et dont nos jeunes gens aussi pourront profiter.
Je ne m'arrêterai point sur le caractère de l'éloquence de Scipion et de Lélius. Je suis persuadé que, quoiqu'elle se ressentît du siècle oîi ils vivaient, elle était beaucoup éloignée de la dureté de celle de Caton et des Gracques. Je rapporterai seulement ici un fait, bien honorable pour Lélius, et qui montre jusqu'où il portait la candeur et la bonne foi. Il avait été chargé d'une cause très-importante. Il la plaida avec beaucoup Brut. n. asd'éloquence. Les juges cependant ne crurent point que ^'^^ la cause fût en état d'être jugée, et la renvoyèrent à une autre audience. Il la travailla de nouveau, et la plaida une seconde fois. Elle eut le même sort qu'auparavant. Alors Lélius n'hésita point, et força ses parties à remettre leurs causes entre les mains de Galba, célèbre orateur de ce temps-là, qui avait plus de véhémence et de pathétique que lui. Il eut beaucoup de peine à s'en charger, et, au premier plaidoyer , il la gagna tout d'une voix. « On savait pource lors, dit Cicéron, rendre justice au mérite d'autrui, « même à son propre préjudice. » Frai omnino tiim nios^ ut in reliqais rébus melior, sic in hoc ipso humaiiior : ut faciles essent in suum cuique tribuendo.
De Orat.
U.'jH HISTOJKE ANCiJiJV JN'E.
§ II. Second âge des orateu/s romains.
Je placerai dans ce second âge quatre orateurs : Antoine et Crassus, qui étaient plus âgés; Gotta et Sulpitius, qui étaient plus jeunes. On ne les connaît guère que par ce que Cicéron nous en apprend dans ses livres de rhétorique. Il remarque que ce fut sous les deux premiers que l'éloquence latine % parvenue à une sorte de maturité, commença à pouvoir entrer en lice avec celle des Grecs.
Antoime, dans le voyage qu'il fit pour aller en Cilib. i,n. 82. licie en qualité de proconsul, s'arrêta quelque temps lib. 'j.. II. 3. à Athènes et dans l'île de Rhodes, sous différents prétextes , mais en effet pour avoir occasion de converser avec les plus habiles maîtres de rhétorique, et pour se perfectionner dans l'éloquence par leurs avis. Il affecta pourtant toujours dans la suite de paraître ignorer ce que les Grecs enseignaient sur l'art de parler, espérant par ce moyen rendre son éloquence moins suspecte. En effet ^ , il passait communément dans l'esprit de ses auditeurs pour venir au barreau plaider ses causes presque sans préparation. Mais, dans la vérité, il était tellement préparé, que souvent les juges ne l'étaient pas assez pour se défier de lui. Rien de ce qui pouvait servir à sa cause ne lui échappait. Il savait placer
' « Quod Idclicô posui , ut dicen- ^ « Erut nieinoria suruma , nulla
di latine prima maturitas in qua meditationis suspicio. Imparatus
aetate exstltisset, posset animadver- seniper aggredi ad dicenduni vide-
ti.» (Cic.iu Brut. n. i6i.) batur : sed ita erat paratus, ut jii-
« Ego sic existimo... in his pri- dices , illo dicente, nonnunquàm vi-
mùm cum Grœcoram gloria latine derentur non satis parati ad caven-
dicendi copiani aequatam. » (Ibid. dura fui.sse. » (In BriiCo, n. iSg.) n, i38.)
Ibid.
chaque preuve dans l'endroit où elle faisait plus d'impression. Il était moins attentif à la délicatesse et à l'élégance des mots qu'à leur force et à leur énergie. Il ne paraissait occupé que des choses mêmes et du raisonnement. Il avait toutes les grandes parties d'un orateur, et il les soutenait merveilleusement par la force et la dignité de sa prononciation.
Il trace lui-même, dans le second livre de l'Orateur, ^e orat. le plan d'une harangue qu'il prononça en faveur de ' '^203/^'' Norhanius, poursuivi, et a juste titre, comme auteur de sédition : cause, comme on le sent hien, très-difficile et très-délicate. Il la traita avec un art, une force, une éloquence, qui arrachèrent le coupable à la sévérité des juges; et il avoue lui-même qu'il gagna sa cause, moins par l'évidence des raisons que par la force des passions qu'il sut employer à propos. lia magis affectis animis judicum ^ qucim doctis, tua, Sulpiti , est a nobis tîan accusatio victa. Et cependant Sulpitius, avocat de l'autre partie, avait laissé les juges parfaitement convaincus de la justice de sa cause, et enflammés de colère contre Norbanus : ciim tibi ego , non judicium^ sed incendium tradidissem. Rien n'est plus propre à former déjeunes avocats que le plan de cette harangue; mais ils ne doivent pas imiter l'usage qu'Antoine fit pour -lors de ses talents pour arracher un coupable à la peine qui lui était due.
Crassus était le seul qu'on pût mettre en parallèle wrut. u. 143. avec Antoine, et quelques-uns même le lui préféraient. Il n'avait que trois ans moins que lui Son caractère^
ï «Eiat summa gravitas : erat cum Latine loquendl accurata et sine rcogravitate junctus facetiarum et urba- lestia diligcns elegantia, etc. uitatis oratoiiiis , non scunills lepos.
propre était un air de gravité et de dignité qu'il savait tempérer par une douceur insinuante, par une grande délicatesse , et même par une fine raillerie , mais sans jamais sortir de la décence qui convient à un orateur. Il avait une expression pure, exacte, élégante, mais sans affectation. Il s'expliquait avec une merveilleuse netteté , et relevait la beauté de son discours par la force des preuves et par l'agrément des similitudes.
Lorsque Crassus avait affaire à des personnes de mérite et de réputation , il avait grand soin de les ménager, et les railleries qu'il employait à leur égard n'avaient rien de piquant ni d'injurieux : in quo génère nulli aculei contumeliarum inerant: modération rare ^ dans ceux qui se piquent de plaisanterie , et qui ont bien de la peine à retenir un bon mot qui leur vient sur-lechamp , et qui , selon eux , leur ferait honneur. Mais il en usait autrement à l'égard de ceux qui donnaient prise sur eux par leur mauvaise conduite. Un Brutus , dont je vais parler, était de ce genre. Il faisait le métier d'accusateur pour profiter des récompenses qu'accordaient les lois à ceux qui faisaient condamner un criminel : métier qui était regardé à Rome comme peu digne d'un homme de condition et de probité , quoique l'on y approuvât fort qu'un jeune homme se fît connaître en accusant quelque personnage important. Ce même Brutus était décrié généralement comme un dissipateur qui avait perdu tout son bien en débauches. Plaidant un jour contre Crassus , il fit lire deux plaidoyers de cet orateur dans lesquels il se contredisait
' .< Quod est hominibus facetis et quae occuirant , quiun salsissimè dici dicaclbus difficillimum , habere ho- possunt, tenere. » {De Orat. lib. 2, iiiinumrationemet temporum , et ea, n. 221.)
manifestement. Crassus , piqué , sut bien lui rendre la pareille. 11 fît lire à son tour trois dialogues du père de Brutus , dans chacun desquels , selon une coutume assez ordinaire, il était fait mention, au commencement, de la maison de campagne où l'on supposait que la conversation s'était tenue; et après avoir constaté par cette lecture le nom et la réalité des trois terres que son père lui avait laissées, il lui demanda avec d'amers reproches ce qu'elles étaient devenues.
Une occasion fortuite ^ donna lieu à Crassus de le traiter encore dans la même cause avec tout une autre force et tout une autre vivacité, et de joindre l'invective amère à la plaisanterie. Pendant qu'ils plaidaient , passa dans la place publique , oii Ton sait que se plaidaient les grandes causes , le convoi d'une dame romaine , à la tête duquel , selon la cérémonie des funérailles usitées à Rome, on portait les images de ses ancêtres : elle était de la famille des Junius , dont les Brutus étaient une branche. A ce spectacle inopiné , Crassus , trans-
' «Quis est qui non fateatnr,hoc monione augendo ? At id non est
lepore atque iis facetiis non minus nobiUtatis. Sedfac esse. Nihil super-
refutatum esse Brutum, quàm illis est.-Ubidines totumdissipaverunt. An
tragœdiis, quas egit idem, quum juri civiti ? est paternum. Sed , etc.
casu in eadem causa cum funere ef- An rei militari , qui nunqiiàin castra
ferretur anus Junia ! Proh dii imraor- viderisP an eloquentiœ , quœ nulla
taies! Quœ fuit illa, quanta vis, quàm est in te, et qiiidquid est vocis ac
inexspectata, quàm repentina ! quum, lingiiœ , omne ad istum turpissimnm
conjectis oculis, gestu omni imnii- calumniœ qnœstum contuUsti ? Tu
nente, summâ gravitate et celeritate lucem aspicere audes ? tu hos intue-
verborum : Brute , quid sedes ? Quid ri ? tu inforo , tu in urbe , tu in ci-
illam anum patri nunciare vis tuo ? vium esse conspectu ? tu illam mor-
quid illis omnibus , quorum imagines tuant , tu imagines ipsas non pcrhor-
duci vides ? quid Lucio Bruto , qui rescis , quibus non modo imitandis ,
hune populum dominatu regio Ube- sed ne collocandis quidem tibi ullum
ravit? quid te facere ? cui rei , ciii locum reliquisti?» ( De Orat. lib. 2 ,
gloriœ , cui virtuti studere ? Patri- n. 223-226. )
a8*2 HISTOIRE ANCIKNNE.
porté comme par un subit enthousiasme, jetant de vifs regards sur Brutus avec un geste et un ton de voix animé : « Que faites-vous ici ? lui dit - il. Quelle nou- « velle voulez-vous que cette dame porte à votre père , « à ces grands hommes dont vous voyez qu'on porte « ici les images , à tous vos autres ancêtres , et en parce ticulier à Junius Brutus qui a délivré ce peuple de la « domination des rois? De quelle action, de quelle sorte « de gloire, de quel genre de mérite leur dira-t-elle que « vous vous piquiez? Est-ce du soin d'augmenter votre « patrimoine ? cela conviendrait peu à votre naissance. « Mais supposons que cela n'y dérogeât point : vos dé- « hanches l'ont entièrement absorbé. Est-ce de l'étude « du droit civil ? le nom de votre père devrait vous y « porter; mais vous en ignorez jusqu'aux principes les « plus communs. Est-ce de la science militaire , vous « qui n'avez jamais vu ni camp , ni armée ? Enfin estce ce de l'éloquence, dont vous n'avez aucun trait? et ce ce qu'on peut remarquer en vous de volubilité de langue (c et de force de poumons , vous ne l'employez ici qu'à (c exercer par vos calomnies un honteux et sordide coince merce d'avarice. Quoi ! vous osez encore soutenir la ce lumière du jour , envisager ces juges, et paraître, soit ce dans le barreau, soit dans la ville, en présence de vos ce concitoyens ! Quoi ! vous n'êtes pas couvert de honte ce et saisi de tremblement à la vue du convoi de cette ce illustre dame , et de tant de respectables images dont ce vous déshonorez la gloire par votre indigne conc< duite ! » Un seul morceau comme celui - ci doit faire connaître ce qu'il faut juger de la qualité et du mérite de l'éloquence de Crassus.
Il joignait à ce rare talent une grande connaissance
(lu tlroit : en quoi pourtant Scévola l'emportait de beaucoup sur lui. C'était le plus habile jurisconsulte de son siècle, et en même temps un des plus célèbres orateurs. Ils étaient tous deux à peu près de même âge, avaient passé par les mêmes dignités, étaient appliqués aux mêmes fonctions et aux mêmes études ^ Cette ressemblance mutuelle, et cette sorte d'égalité, loin d'exciter entre eux le moindre sentiment, le moindre nuage de jalousie, comme il arrive souvent, et d'altérer le moins du monde leur amitié, ne servait qu'à en serrer les nœuds de plus près, et à la rendre plus parfaite.
Je ne dirai qu'un mot de deux jeunes orateurs qui brillaient déjà beaucoup dans le barreau, Cotta et Sulpitius. Le caractère de leur éloquence était tout différent,
Cotta, du côté de l'invention ^, avait de la pénétration et de la justesse d'esprit : son élocution était pure et coulante. Comme la faiblesse de sa poitrine l'obligeait d'éviter toute contention de voix, il avait soin aussi de régler sur ce peu de force son style et sa manière de composer. Tout était juste, exact et de bon
' " Illud gaudeo , quùd et xqua- tentionem omnein remiserat, sic ad
litas vestia, et pares honoruiu gra- viriumimbecillitatemdicendidccoiu-
dus, et aitium studiorunique quasi modabat genus. Nihil eiat iu ejus
fiuitima vicinitas, tantùm abest ob oratione nisi sinceruin , nihil nisi
obtiectationeinvidiae, quœ solet la- siccuni , atque sanuiu : illudque
cerare plerosque , uti ea non modo maximum, quùd , quum contentione
non exulceraie v%stram gratiam, sed orationisfleclere animosjudicum vix
etiam conciliare videatur. » (In Bru- posset , nec omniuô eo génère dice-
Co , n. i5(i.) ret, traclando tamen impellebat, ut
^ •< Inveniebat igitur acutè Cotta, idem facerent a se commoti, quod a
dicebat pure ac soluté, et ut ad in- Sulpitio concitati. » (In Bruto,
lirmitatem laterum perscienter con- n. 202.)
goût dans son discours. Mais ce qui était le plus admirable en lui, c'est que, ne pouvant presque faire usage du- style véhément et impétueux , et se trouvant hors d'état par conséquent d'entraîner les juges par la force de son discours, il savait pourtant les manier avec tant d'adresse et d'habileté, qu'il produisait sur leur esprit le même effet par son éloquence douce et tranquille que Sulpitius par les traits vifs et enflammés de la sienne.
Sulpitius, au contraire ^ , avait le style grand, véhément, et pour ainsi dire tragique; la voix douce, forte, éclatante; le geste et le mouvement du corps extrêmement agréable et gracieux, mais d'un agrément et d'une grâce qui convenait au barreau, non au théâtre. Son discours était abondant et rapide, mais sans passer les justes bornes, et sans se répandre en superfluités. Sulpitius prenait pour modèle Crassus, Antoine plaisait davantage à Cotta. Mais ni ce dernier n'avait la force d'Antoine, ni l'autre l'agrément de Crassus.
L'exemple de Sulpitius et de Cotta montre que deux orateurs peuvent être excellents sans se ressembler; et que l'important est de bien discerner à quoi la nature nous porte, et de la prendre pour guide. Ceux-ci eurent le bonheur de trouver dans Antoine et dans
I « Fuit enim Sulpitius vel maxi- tutus videretuv. Incitata et volubilis, mè omuium , quos qiiidem ego au- nec ea redundans tamenjucccircunidiverim giandis, et, ut ita dicam, fluens oratio. Crassum hic volebat tragicus orator. Vox cùm magna, imitari, Cotta lualebat Antonium. ' tùm suavis et .splendida : gestus et Sedabhoc vis aberatAutomi, Crassi motus corporis ita venustus, ut ta- ab illo lepos. » (Cic;. iu Brut. n. 2o3.) men ad forum non ad scenam insti-
Crassus deux maîtres habiles, et deux guides pleins d'amitié, qui leur donnèrent tous leurs soins, et se firent un plaisir de les former à l'éloquence.
Il y eut une différence remarquable entre le sort de Cotta et celui de Sulpitius. Celui-ci périt jeune, au lieu que Cotta vécut jusqu'à un âge avancé, devint consul , et plaida avec Hortensius, qui était néanmoins beaucoup plus jeune que lui.
§ m. Troisième âge des orateurs romains.
C'est ici le beau siècle de l'éloquence, qui fut de peu de durée, mais qui jeta \\w grand éclat, et qui égala presque Rome à Athènes. Il porla un grand nombre de bons orateurs: Hortensius; César, qui aurait été un orateur du premier ordre s'il se fût attaché au barreau; Brutus, Messala, et plusieurs autres, qui tous se sont fait un grand nom chez les Romains, quoique leurs discours ne soient point arrivés jusqu'à nous. Mais Cicéron efface la gloire de tous les autres, et peut être proposé parmi les Romains comme le modèle le plus parfait d'éloquence qui ait encore paru. Qu'il me soit permis de renvoyer mes lecteurs à l'endroit du Traité des études oîi je me suis fort étendu xomei sur ce qui regarde Cicéron et le caractère de son éloquence, dont, par cette raison, il me reste peu de chose à dire.
Il apporta en naissant un génie heureux que son DeOrat. père prit som de cultiver dune manière particulière, sous la direction de Crassus qui présidait à ses études, et qui en réglait le plan. Il prit les leçons des plus habiles maîtres qui fussent alors à Rome, et ensuite
■^86 ITISTOrKE ATVCIF.NIVE.
passa dans la Grèce et dans TAsie Mineure pour v puiser dans les sources mêmes les préceptes de l'art oratoire.
Son frère Quintus croyait que la nature seule, aidée et soutenue par un fréquent exercice , suffisait pour former l'orateur ^. Cicéron pensait bien autrement, et était persuadé que le talent de la parole ne pouvait s'acquérir que par une vaste étendue de connaissances. Aussi, persuadé que, sans vine étude opiniâtre et sans une ardeur qui allât presque jusqu'à la passion, on ne pouvait rien faire de grand, il se donna tout entier au travail. On en vit bientôt les fruits, et dès qu'il parut au barreau il s'attira un applaudisse- 7nent général.
Il avait un esprit fécond, vif, brillant; une imagination ricbe et pleine de vivacité; un style orné, abondant, étendu; ce qui n'est pas un défaut dans un jeune avocat. On sait que Cicéron, devenu maître de l'art, et en donnant des règles, veut qu'il paraisse dans les DeOrat. jeuues gcus de la fécondité et de l'abondance : volo se 1 .2,n. ,. ^^^^,^^ j^j^ adolescente fecundùas. Quintilien recommande souvent et fortement aux maîtres de ne point attendre ni exiger de leurs disciples un discours déjà formé et parfait^. Il aime mieux un travail hardi, qui s'égaie et fasse des efforts, et qui passe les bornes
I «Soles nonnunquàm liac de re Orat.Yûi. r, n. 5.) a me in disputationibus nostris dis- ' " In pueris oratio perfecta nec
sentire , quôd ego eruditissinioiuni exigi nec sperari putest: melior au-
hominum artibus eloquentiam con- teni esl indoles l.Tta generosique co-
tineri statuam : tu autem illam ab natus . et vel pliua concipiens inte-
elegantia doctrinae segregandani pu- rim spiritus... Facile remedium est
tes, et in quodam ingeniiatque exer- ubertatis : sterilia nulle labore vin-
citationis génère ponendam. » ( Z)e cuntnr. » (Quikt. lib. 2, cap. 4.)
(rune exacte justesse. On corrige facilement l'abondance, mais il n'y a point de remède contre la stérilité.
Cicéron lui-même cite un exemple de ce style trop i" <>rar abondant et trop fleuri, tiré de son plaidoyer pour Roscius d'Amérie, accusé d'avoir fait mourir son père. Dans un grand lieu commun sur le parricide, après avoir décrit le supplice établi par les lois romaines contre ceux qui en étaient convaincus, lequel consistait à les mettre dans un sac bien fermé et bien cousu, et à les jeter dans la mer, il ajoute la réflexion suivante pour faire sentir l'énormité du crime par la singularité du supplice, dont le choix semble avoir eu pour but d'ôter l'usage de toute la nature à un ingrat, qui a été assez dénaturé pour ôter la vie à son père, Qiiid est tam commune quam spiritus vwis y terra Pro Ros.
^ .j ,. • • 1 r • Amer. n. 70.
mortuis^ marejliictuantibus^ iittiis ejectisf Ita vwunt, dum posswtt ^ ut diicere animam decœlo non queant: ita moriuntur , ut eoriim ossa teiTa non tangat^. ita jactantur fluctibiis y ut nunquàm abluantur : ita postremo ejiciuntur, ut ne ad saxa quidem mortui conquiescant^ etc. « Qu'y a-t-il d'un usage si commun que « la respiration aux vivants, la terre aux morts, l'eau « à ceux qui sont portés sur la mer, le rivage à ceux qui « sont poussés par les flots? Par l'invention de ce sup- « plice, ces malheureux, pendant le peu de temps qu'ils « peuvent conserver la vie, vivent sans pouvoir respirer « l'air; ils m(;urent sans que leurs os puissent toucher « à la terre; ils sont portés sur les eaux sans pouvoir a en être lavés; enfin ils sont poussés sur les rivages « et sur les rochers sans pouvoir y trouver de repos, u même après leur mort, »
Tout l'endroit du supplice des parricides i , et surtout celui que je viens de citer, fut reçu avec des applaudissements extraordinaires. Mais Cicéron , quelque temps après, commença à sentir que ce lieu commun sentait trop le jeune homme ( il avait pour-lors vingtsept ans ), et que, s'il avait été applaudi, c'était moins par la beauté réelle de cet endroit que par l'espérance et l'attente qu'il montrait pour l'avenir. En effet, ce morceau n'a qu'un brillant peu solide, qui peut éblouir dans le premier moment, mais qui ne peut soutenir un examen un peu sérieux. Les pensées y sont peu naturelles et outrées, et l'on y voit une recherche affectée d'antithèses et d'oppositions, ïu Brut. Cicéron changea bien de goût;" et après le voyage
qu'il fit à Athènes et dans l'Asie Mineure, où, tout célèbre avocat qu'il était, il se rendit le disciple des savants rhéteurs qui y enseignaient, il revint à Rome presque tout changé et tout autre. Molon le Rhodien surtout lui rendit de grands services en lui apprenant à retrancher de cette superfluité et de cette abondance qui était l'effet de l'ardeur et de la vivacité de l'âge ^, et en l'accoutumant à serrer davantage son style, à le retenir dans de justes bornes, et à lui donner plus de poids et de maturité.
L'émulation qu'excitèrent en lui les grands succès
I «Quantis illa clamoribus ado- id consequi potuit,ut nimis redun-
lescentull diximus de supplicio par- dantes nos et superfluentes juvenili
licidarum! quaa uequaquaiu satisde- quâdam dicendi impunitate repri-
ferbulsse post allquanto sentire cœ- meret, et qnasi extra ripas diffluen-
pimus. Sunt enim omnia sicut ado- tes coerceret. Ita recepi me , biennio
lescentis, non tam re et maturltate, post, non niodù exercitatior, sed
quàm spe et exspectatione laudati. » propè mutdtus. »
=* «Molo dédit operani , si niodô
SCIENCES r.T ARTS. 28q
(rilorlensius son ami, mais son rival lui servit infiniment. J'en ai parle ailleurs avec beaucoup d'étendue. Traité des Il semble que depuis ce temps-là il forma le dessein d'enlever à la Grèce ou du moins de lui disj>uter la gloire de l'éloquence. Il en embrassa courageusement toutes les parties, et n'en négligea aucune. Le style simple, le style orné, le style sublime, lui devinrent également familiers; et l'on trouve des modèles achevés de ces trois genres dans ses harang^ues. Il en désicjne