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lui-même plusieurs endroits dans son traité de rOrateiir ^^oii il avait employé ces divers genres d'écrire; et il avoue ingénument qu'il croit, sinon en avoir atteint la perfection , du moins avoir essayé d'y réussir, et en avoir approché. Personne n'a mieux connu qu(^ lui le cœur de l'homme, ni mieux réussi à en mouvoir les ressorts, soit par les passions douces et tendres, dont l'insinuation est le propre effet, soit par celles qui emploient les grandes figures , les grands mouvements, et qui mettent en œuvre tout ce que l'éloquence a de plus fort et de plus touchant ^. On n'a qu'tà lire ses péroraisons. Quand on partageait les plaidoyers^ , on lui laissait toujours cette dernière partie, et il y réussissait particulièrement; non, dit-il, qu'il eût plus d'esprit que les autres, mais parce qu'il
' « Nulla est ullo iii f;eiiere laus niones, evellit insitas. » i^De Orat.
oratoi'is, cujiisin iiostris oratiouibus n. 97.)
uoii sit aliqua,si non j)eiTectio, at ^ «Si plures diccbanius, perora-
conatus tameu *atque adurabratio. tionem mlhi tauien omnes rclinque-
Non assequimur, at, quid deccat , bant : in quo ut viderer excellere,
videnius.» (Z)e 0/-ar. n. io3.) non ingenio , sed dolore asseque-
'- « Hujus eloquentise est tractare bar... ncc uuqiiàiu i.s qui audiret , in •
animes, hujus ornni modo peimo- cenderetur, nisi avdens ad eum per-
veie. Hsec modt) perfringit, modo vcniret oratio. » (^DcOrat.u. i3o
irreplt in sensus ; inscrit uovas opi- et iSa.)
Tnnu; XL Ifist. anc.
était plus touché et plus attendri, sans quoi son discours n'aurait point été capable de toucher et d'attendrir les juges.
Ce fut ce rare mélange ^ et cet heureux assortiment de toutes les différentes qualités de l'orateur , qui fut la cause du rapide succès qu'eurent les plaidoyers de Cicéron. Il ne craint pas de dire lui-même qu'on n'avait encore rien vu ni entendu de pareil à Rome , et que ce nouveau genre d'éloquence charma les esprits, et enleva tous les suffrages. Celle des anciens, comme je l'ai déjà remarqué, avait beaucoup de solidité, mais était dénuée de tout agrément. Rome ^, qui était encore sans goût et sans délicatesse d'oreilles, les tolérait, et allait même jusqu'à les admirer. Hortensius avait commencé à jeter des grâces dans le discours. Mais, outre que, content et sûr, à ce qu'il croyait, de sa réputation, il se négligea fort dans les derniers temps , les ornements qu'il employait consistaient plus dans les mots et dans les tours que dans les pensées , et avaienl plus d'élégance que de véritable beauté.
Cicéron s'appliqua à donner à l'éloquence toutes les grâces dont elle était susceptible, mais sans rien diminuer de la solidité et de la gravité du discours. En cela il s'écarta un peu de la route qu'avait tenue Démoslhène, lequel, uniquement attentif aux choses mômes,
1 « Jejunas hujus multiplicis et « Propter exquisitius et ininiiuè
œquabiliter in omnia gênera fusa? vulgare orationis genus, animos ho-
orationis aures civitatis accepimus , minum ad me dicendi novitate con-
easque nos priuii , quicuiuque era- verteiam. » (InBriito, n. 32i.) mus , et quantiiluaiciunque dice- ^ « Erant , uondùin tritis hoini-
bamiis,ad hujus geueris dicendi, nuiu auribus T?t eruditâ civitate, to-
audiendi, incredibilia studia couver- lerabiles. » ( Ibid. n. 124.) timus. » ( Oiat. n. 106.)
et nullement à sa propre réputation , va droit au but , et néglige tout ce qui ne serait que pour l'ornement. Notre orateur ^ crut devoir accorder quelque chose au goût de son temps et à la délicatesse des Romains , qui demandaient un discours plus agréable et plus orné. Il ne perdait jamais de vue l'utilité de sa partie, mais il songeait aussi à plaire à ses juges; et il disait qu'en cela même il servait utilement sa partie , ce qui était vrai : car dès là que son discours était agréable , il était aussi plus persuasif. Cet agrément ^ de style répandu dans les harangues de Cicéron faisait que ce qu'il arrachait par force , il semblait l'obtenir par douceur; et que les juges, qu'il entraînait par une véhémence impérieuse, croyaient le suivre simplement et de leur plein gré.
Il enrichit encore l'éloquence latine d'un autre avantage, qui en releva extrêmement le mérite : j'entends l'arrangement des mots, qui contribue infiniment à la beauté du discours; car les pensées ^ les plus agréables et les plus solides , si les termes dans lesquels elles sont exprimées manquent de structure et de nombre, blessent les oreilles , dont le sentiment est d'une extrême délicatesse. Il y avait près de quatre cents ans que
' «Ne illis quidem nimiùm re- ^ « Cui tanta unquàm jucunditas
pugno , qui dandum putant nonnihil affuit, ut ipsa illa quae extorquet,
esseteniporibus atque auribus, iiiti- impetiare eum credas ; et, qunm
dius aliquid atque affectatius postu- trausversum vi suà judicera ferat ,
lantibus.... Atque id fecisse M. Tul- tamen ille non lapi videatur, sed
lium video, ut quumomnia utilitatî, sequi ? » ( Id. lib. lo, cap. i. ) tom partem quamdam delectationi ^ « Quamvis graves suavesque sen-
daret , quum et ipsam se rem agere tentiœ , tamen si inconditis verbis
diceret (agebat autem maxime) liti- eff eruntur , offendunt aures , quaruni
gatoris.Nambocipsoproderat, quôd est judicium superbissimum. » {De
placebat. » (Quint. lib. 12 , cap. 10.) Orat. n. \5o.)
les Grecs étaient en possession de ce genre de J)eauté par les ouvrages merveilleux de leurs écrivains , qui avaient porté la douceur et l'harmonie de l'arrangement à sa dernière perfection^. J'ai marqué, vers la fin du sixième volume , comment Cicéron avait procuré cet avantage à sa langue.
Il en faut dire autant de toutes les parties de Téloquence , dont il a donné le premier ^ la connaissance aux Romains, ou qu'il a du moins entièrement perfectionnées. En quoi César avait raison de dire que Cicéron avait rendu un grand service à sa patrie; car, par son moyen , Rome , qui ne le cédait à "la Grèce que pour cette sorte de gloire , la lui a enlevée , ou , si l'on veut , est venue à bout de la partager avec elle.
On peut donc dire avec vérité que Cicéron était à Rome ce que Démosthène avait été à Athènes , c'est-àdire que l'un et l'autre , chacun de leur coté , ont porté l'éloquence au plus haut degré oii elle soit jamais parvenue.
§ IV. Quatrième âge des orateurs romains.
C'est le sort ordinaire des choses humaines, quand elles sont parvenues à leur plus grande perfection, d'en déchoir bientôt , et d'aller toujours après en dégénérant. L'éloquence éprouva à Rome cette triste fatalité, aussi-bien que la poésie et l'histoire. Peu d'années
1 « Et apud Gia'co.s quidcm jam etiam beuè meiltuiu dé populi roanni propè quadringenti , qnuin hoc niani noiuine et dignitate. Quo enira (nniuerus) probatur : nos nuper uno viucebamiir a victa Giaecia, id agnovimus. » ( Orat. n. i 7 t . ) aut ereptum illis est , aut certè nobis
2 ■< Csesai- Tullium , non solùm cuiu illis commiinicatum. » {In Ihitprincîpem aique inventorem coplœ to , n. ao/i.)
illxit, quse erat magua laus : sed
SCIENCLS ET ARTS. SqS
après la mort d'Auguste, cette région, si fertile en beaux ouvrages et en riches productions, ne porta plus de ces fruits ' excellents qui l'avaient tant mise en honneur ; et , comme si elle eût été frappée d'un vent brûlant , cette fleur d'urbanité romaine, c'est - cà - dire cette extrême délicatesse de goût qui régnait dans tous les écrits , sécha presque tout à coup , et disparut.
Un homme , estimable d'ailleurs par son bel esprit , par ses rares talents , par ses savants ouvrages , causa ce changement dans l'éloquence : on sent bien que je veux parler de Sénèque. Une trop grande estime de luimême, une sorte de jalousie contre les grands hommes qui avaient paru avant lui, un désir violenf de se distinguer, et, pour ainsi dire, de faire secte, et de marcher à la tête des autres pour leur donner le ton, lui firent quitter le chemin ordinaire, et le jetèrent dans des routes nouvelles et inconnues aux anciens.
On abuse des meilleures choses, et l'on change les vertus même en vices en les outrant et voulant les pousser trop loin. Les grâces dont Cicéron avait embelli et enrichi l'éloquence romaine étaient dispensées sobrement et avec justesse : Sénèque les prodigua sans discernement et sans mesure. Dans les écrits du premier, c'étaient des ornements graves, maies, majestueux, et propres à relever la dignité d'une reine : dans ceux du second, on pourrait presque dire que c'était une parure de courtisane, qui, bien loin d'ajouter un nouvel éclat i» la beauté naturelle de l'éloquence, l'étouffait à force de perles et de diamants , et la faisait disparaître : car le fond de Sénèque est admiraijie. Nul
I « Oninis fœtus repressus , exiistusque tlos siti veteris uhertatis exaruit. » (In BniCu , n. i6.)
auteur ancien n'a tant de pensées que iui , ni si belles , ni si solides ; mais il les gâte par le tour qu'il leur donne, par les antithèses et les jeux de mots dont elles sont ordinairement accompagnées, par une affectation outrée de finir presque chaque période par une pointe, ou par une sorte de pensée brillante qui en approche. Lib. I, CI. C'est ce qui a fait dire à Quintilien qu'il aurait été à souhaiter que Sénèque , en composant , eût suivi son propre génie , mais qu'il eût fait usage du jugement Traité des d'autrui. Velles eum suo ùwenio dixisse . alieno iuclicio. Ce que j en ai remarque ailleurs avec beaucoup d'étendue me dispense d'en dire ici davantage.