‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 94 sur 138 · PLINE LE JEUNE · texte numérisé non relu

PLINE LE JEUNE

L'auteur dont je commence à parler est un des hommes de l'antiquité qui méritent le plus d'être connus. Je tracerai d'abord un plan de sa vie, que je tirerai de ses lettres mêmes , où l'on trouvera toutes les qualités d'un homme de probité et d'honneur , avec un caractère de bonté et de générosité le plus aimable qu'il soit possible d'imaginer. Puis je donnerai quelque idée de son style, par des extraits tirés de son panégyrique de Trajan, qui est la seule pièce d'éloquence de lui qui soit parvenue jusqu'à nous.

Abrégé de la vie de Pline le jeune.

An j c 61. Pline le jeune naquit à^Côme, ville d'Italie, d'une sœuT de Pline le naturaliste , qui l'adopta ensuite pour son fils.

Lii). 2, Ayant perdu son père de fort bonne heure, il eut

epist. I.

SCIENCES ET ARTS. SqS .

pour tuteur Yirglnius Rufus, l'un des plus grands hommes de son siècle , qui le regarda toujours connue son propre fils , et en prit un soin particulier. Virginius, devenu suspect et même odieux par ses vertus aux empereurs , eut néanmoins le bonheur de se sauver de leur jalousie et de leur haine. Il vécut quatre-vingttrois ans, toujours heureux, toujours admiré. L'empereur Trajan lui fit faire des obsèques magnifiques, et Corneille Tacite, consid, prononça l'oraison funèbre.

Pline ne fut pas moins heureux en maîtres qu'il l'avait été en tuteur. Nous avons vu ailleurs qu'il étudia la rhétorique sous Quintilien , et qu'il fut de tous ses disciples celui qui lui fit le plus d'honneur, et qui lui marqua aussi le plus de reconnaissance. Toute la suite de sa vie sera une preuve du goût qu'il avait, pris dans l'école de ce célèbre rhéteur pour les belles-lettres en tout genre. Dès l'âge de quatorze ans il composa une Lib. 7, tragédie grecque. Il s'exerça depuis presqu'en toutes ''^"'^ '' sortes de poésies. C'étaient là ses amusements.

11 crut devoir entendre aussi Nicète de Smyrne , ce- Uh.a,

t'|)ist- 6.

lèbre rhéteur grec , qui était alors h Rome.

Je mets au nombre de ses maîtres Rusticus Arulé- lu.. 1 , nus, qui avait été tribun du peuple en 69, et qui faisait profession de la philosophie stoïcienne. Son mérite et sa vertu devinrent pour lui un crime sous un enqiereur ([ui s'en était déclaré l'ennemi ' , et lui firent perdre la vie. 11 avait pris un soin particulier de former Pline à la v^rtu , et celui-ci en avait conservé une vive reconnaissance.

Pline fut envoyé en Syrie, où il servit pendant ([uel- uu. i , ques années à la tête d'une légion. Là , tout le teujps ,'^^"'' ' '"'

' Domitien.

296 HISTOIKK AIVCIENIVE.

que son devoir lui laissait libre, il le donnait aux leçons et aux entretiens d'Euphrate , célèbre philosophe , qui crut dès-lors voir dans Pline tout ce qu'il fut dans la suite. Il fait un beau portrait de ce philosophe. Son air , dit-il , est sérieux ^ , sans être chagrin. Son abord inspire le respect, sans imprimer la crainte. Son extrême politesse égale la pureté de ses mœurs. Il fait la guerre aux vices , et non pas aux hommes. Il ramène ceux qui s'égarent, et ne leur insulte point.

De retour à Rome, il s'attacha plus que jamais à Pline le naturaliste, qui l'avait adopté, en qui il eut le bonheur de trouver un père, un maître, un modèle, un guide parfait. Il recueillait ses n^oindres discours, il étudiait toutes ses actions.

Son oncle, alors âgé de cinquante-six ans, fut obligé d'aller du coté de Naples , pour y commander la flotte ({ue les Romains avaient à Misène. Pline le jeune l'y suivit, et l'y perdit par le funeste accident dont j'ai parlé ailleurs.

Destitué d'un tel appui, il n'en chercha que dans

son propre mérite, et se tourna tout entier du côté

des affaires publiques. Il plaida sa première cause à

i.ii,. j, dix -neuf ans. Encore tout jeune, il parla devant les

^IJfj*^" centumvirs dans une affaire où il fallait combattre

ci)ist. 18. contre tout ce qu'il y avait de plus accrédité dans Rome,

sans excepter ceux que le prince honorait de sa faveur.

C'est cette action qui la première le fit connaître * , et

lui ouvrit une porte à la réputation qu'il s'acquit dans

I « NuUus hoiTor in vultu, iiulla Insectutur villa, non homines : nec

tristitia, multùm severitatis. Rêve- castigat çnàntss, sed emendat. » rearis occursum, non reforiuides. a « lUa actio inibiaureshominum,

\'nx sanctitus summa , comilas par. illa januam fuma? patefecit. »

la suite. Il continua depuis, avec une approbation aussi universelle que rare dans une ville où l'on ne manquait ni de concurrents ni d'envieux. Il eut plus d'une fois la satisfaction de se voir l'entrée du barreau Lib. 4, fermée par la foule des auditeurs qui l'attendaient quand *^'"' ' '' il devait plaider. Il fallait qu'il passât au travers du tribunal des juges pour arriver à sa place. Il lui est arrivé de parler quelquefois sept heures , et d'en être seul fatigué.

Il ne plaida jamais que pour l'intérêt public, pour Uh.s,

. epist. 14.

ses amis, ou pour ceux a qui leur mauvaise fortune n'en avait point laissé. La plupart des autres avocats vendaient leur ministère; et à la gloire, autrefois le seul prix d'un si noble emploi , ils avaient substitué un sordide intérêt. L'empereur Trajan, pour arrêter ce désordre, donna un décret ^ qui fit beaucoup de plaisir et en même temps beaucoup d'honneur h Pline. « Que je suis content, disait - il , de ne m'être pas seu- « lement abstenu de faire aucun traité pour les causes « dont je me suis chargé, mais d'avoir toujours refusé « toutes sortes de présents, et jusqu'à des étrennesl « Il est vrai que tout ce qui n'a pas l'air honnête se « doit éviter^, non comme défendu, mais comme lion- « teux. Il y a pourtant je ne sais quelle satisfaction à « voir publiquement défendre ce qu'on ne s'est jamais « permis, a

' Par ce décret , il était ordonné à ( douze cent cinquante livres.) E^k

tous ceux qui a'wient un procès de 21 , lib. 5.)

faire scrruent qu'ils n'avaient rien 2 „ Oportet quidcni qna; sunt indonné , rien promis, rien fait jiro- honesia, non quasi illicita, sed quasi mettre à celui qui s'était chargé de pudenda vitare. Jucundum laïuen, lenr cause. On permettait , après le si prohiberi publiée videas quod procès terminé, de donner jusqu'à nunquàm tibi ipse permiseris. » la concurrence de dix mille sesterces

298 IIISTOIIIE ANCIENNE.

Lib. 6, Il se faisait un plaisir et même un devoir d'aider de

<^P'*t- 2 . ^^^ ^^1^ ^j. jg produire dans le barreau des jeunes gens

de famille et de bonne espérance. Il ne se chargeait

de certaines causes qu'à condition qu'on lui donnerait

ibid. pour adjoint un jeune avocat. Le comble de sa joie

epist. II. ^j.^jj^ ^,^^ ^^j^ ^^^- ^ ^^^ suivant ses conseils et ses traces,

commençaient à se distinguer dans la plaidoirie ^ . De quel bon cœur, de quel fonds d'amour du bien public partaient de tels sentiments!

Ce fut par ces degrés que bientôt Pline monta jusqu'aux premières charges de l'état. Il y porta partout les vertus qui l'y avaient élevé. Dès le temps de Domitien il fut fait préteur.

Ce prince farouche, qui regardait comme une censure de sa conduite l'innocence des mœiu^s, chassa de Lib. 3, Rome et de l'Italie tous les philosophes. Artémidore, ''i"*'- "• ^^.^\ ^\^, Pline, était de ce nombre. Il s'était retiré dans une maison qu'il avait aux portes de la ville. « J'allai « l'y trouver, dit Pline, dans une conjoncture oii ma « visite était plus remarquable et plus dangereuse. « J'étais préteur. Il ne pouvait qu'avec une grosse « sonnne acquitter les dettes qu'il avait contractées ce pour de très -nobles usages. Quelques-uns de ses a amis les plus puissants et les plus riches ne vouluce rent pas s'apercevoir de son embarras. Moi, j'emcf pruntai la somme, et je lui en fis don. J'avais pource tant alors sujet de trembler pour moi-même. On <c venait de faire mourir ou d'envoyer en exil sept de mes

I «O dieinlaetuin, notandumque studiis petere ; aiU mihi oplatius ,

mihi candidissimo calcul» '. Quid quàm me ad recta tendentibus quasi

enim aut publiée lœtius, quàm cla- exemplar esse propositum?» lissimos juvenes nomen et famam ex

SCIENCES ET ARTS. 2gg

« amis. Les morts étaient Sénécion, Rusticus, Ilelvi- « diiis; les exilés, Mauricus, Gratilla, Arria, Fannia. « La foudre tombée autour de moi tant de fois ' , et « encore fumante, semblait me présager évidemment « un semblable sort. Mais il s'en faut bien que je croie « avoir pour cela mérité toute la gloire que me donne « Artémidore. Je n'ai fait qu'éviter l'infamie. » Oii trouve-t-on de pareils amis et de pareils sentiments?

J'admire le bonheur de Pline d'avoir échappé, homme de bien comme il l'était, à la cruauté de Domitien, Je souhaiterais bien qu'il eût eu cette obligation à Quintilien , son maître et son ami, qui sans doute avait beaucoup de crédit auprès de l'empereur, depuis surtout qu'il l'avait chargé de l'éducation des petits-fils de sa sœur. L'histoire ne nous dit rien sur ce sujet : elle nous apprend seulement qu'on trouva une accusation toute prête contre Pline parmi les papiers de Domitien.

La mort sanglante de cet empereur, qui eut pour Lib. i,ep.5. successeur Nerva, rendit la tranquillité aux gens de '^- • -9 • bien, et fit trembler à leur tour les méchants. Un célèbre délateur, nommé Réguhis, non content d'avoir fomenté la persécution faite à Rusticus Arulénus, avait encore triomphé de sa mort en insultant à sa mémoire par des écrits injurieux et pleins d'une insolente raillerie. Jamais on ne vit un homme plus lâche et plus rampant depuis la mort de Domitien. C'est l'ordinaire de ces ame^ vendues à l'iniquité, et sans honneur. Il craignit le ressentiment de Pline, l'ami déclaré de Rusticus dans tous les temps. D'ailleurs il l'avait attaqué

' "Tôt circa mejactis fuluiinibus pendeie idem exitium certis quibusrjuasi ambustus , mini quoque im- dam notis aiiguraier. »

3oO I11STOII5E ANCIENNE.

personnellement du vivant de Domitien, et dans une plaidoirie publique au barreau il lui avait dressé un piège meurtrier par une interrogation insidieuse au sujet d'un homme de bien que l'empereur avait exilé, laquelle exposait Pline à un péril certain, s'il eût rendu hautement témoignage à la vérité, ou l'aurait déshonoré pour toujours, s'il l'eût trahie. Ce lâche mit tout en mouvement pour prévenir la juste vengeance de Pline, employa auprès de lui la recommandation de ses meilleurs amis, et vint enfin lui-même le trouver en personne, pour le prier, avec les dernières bassesses, de vouloir oublier tout le passé. Pline ne jugea pas à propos de s'expliquer, voulant, pour prendre son parti, attendre le retour de Mauricus, frère de Rusticus, qui n'était pas encore revenu de son exil. On ne sait pas ce que devint cette affaire. Lij, q Une autre, du même genre, lui fit beaucoup d'hon-

epist. i3. neur. Ausitot que Domitien eut été tué, Pline jugea, après y avoir sérieusement pensé, que l'occasion était grande et belle de poursuivre les scélérats , de venger les innocents opprimés, et d'acquérir beaucoup de gloire. Il avait été lié d'une amitié particulière avec Helvidius Priscus , l'homme le plus vertueux et le plus respecté de son temps, aussi -bien qu'avec Arria et Fannia, dont la première était femme de Psetus Thraséa et mère de Fannia, et celle-ci femme de Priscus. Publicus Certus, sénateur, homme fort puissant et fort accrédité, qui était désigné consul pour l'année suivante, avait, sous le règne précédent, poursuivi, dans le sénat môme, la mort d'Helvidius, sénateur comme lui, et homme consulaire. Pline entreprit de venger L,b. 4, son illustre ami. Arria et Fannia, qui étaient revenues

cpist. 17.

SClETxCES r.T ARTS. 3oi

d'exil, se joignirent à lui clans une si généreuse entreprise. Il n'avait jamais rien fait sans prendre l'avis de Corellius, qu'il regardait comme le plus sage et le plus habile homme du siècle : mais, dans -cette occasion, le connaissant d'une prudence timide et trop circonspecte , et sachant que , sur ce qu'on a bien résolu de faire, il ne faut point considter les personnes dont les conseils deviennent pour nous des ordres ^ , il ne lui fît point part de son dessein, et se contenta de le lui communiquer le jour même de l'exécution, mais sans lui demander son avis.

Le sénat s'étant assemblé, Pline s'y rendit, et demanda permission de parler. Il commença avec beaucoup d'applaudissements : mais, dès qu'il eut tracé le premier plan de l'accusation, qu'il eut laissé entrevoir le coupable sans pourtant le nommer encore, on s'éleva contre lui de tous côtés. Il ne fut ni ému ni troublé par tous ces cris. Un consulaire de ses amis l'avertit tout bas, mais en termes fort pressants, qu'il s'était exposé avec trop de courage et trop peu de prudence, et le pressa vivement de se désister de cette accusation. Il ajouta même qu'il se rendrait par là redoutable aux empereurs à venir. Tant mieux ^ répondit V\\\\i2 ^ poiu'vu que ce soit aux méchants empereurs.

Enfin on commença à opiner. Les premiers qui parlèrent, et c'étaient les plus considérables, firent l'apologie de'Certus, comme si Pline l'avait nommé, (juoiqu'il n'ei^it point encore prononcé son nom. Pres-

I « Expcrtus usu , de eo quod destinaveris non esse consuleiidos (juibus coiisultis obsequi debeas. »

que tous les autres se déclarèrent en faveur du coupable.

Le tour de Pline étant venu, il traita la matière à fond et répondit à tout ce qu'on avait avancé. Il n'est pas concevable avec quelle attention, avec quels applaudissements, ceux même qui peu auparavant s'élevaient contre lui reçurent tout ce qu'il dit, tant fut subit le changement que produisit, ou l'importance de la cause, ou la force du discours, ou le courage de l'accusateur.

L'empereur ne jugea pas à propos d'ordonner qu'on achevât l'instruction "du procès. Pline obtint cependant ce qu'il s'était proposé. Le collègue de Certus parvint au consulat, auquel il avait été destiné : mais un autre fut nommé à la place de Certus.

Quel honneur pour Pline! Un seul homme, par l'idée qu'on a de son zèle pour le bien public, ramène à lui tous les suffrages, soutient l'honneur de son corps, et rend le courage à une compagnie aussi auguste qu'était le sénat de Rome , mais que la terreur du règne précédent rendait encore tremblante et presque muette.

Je rapporterai encore deux occasions importantes , où il fit paraître, non comme sénateur, mais comme avocat, et la force de son éloquence, et sa juste indignation contre les oppresseurs du peuple dans les provinces. Elles sont toutes deux du même temps : je n'en sais pas précisément l'année.

Dans la première « on vit un événement fameux par epist. II. « le rang de la personne, salutaire par la sévérité de « l'exemple, mémorable à jamais par son importance. » J'emploie les propres paroles de Pline, mais en abrégeant beaucoup son récit.

Lib. 2,

SCIENCES ET ARTS. 3o3

«Marins Piiscus, proconsul d'Afrique, accusé par a les Africains , sans proposer aucune défense , se re- « tranche à demander des juges ordinaires. Corneille « Tacite et moi ( c'est Pline qui parle ) , chargés , par « ordre du sénat , de la cause de ces peuples , nous « crûmes qu'il était de notre devoir de remontrer que « les crimes dont il s'agissait étaient d'une énormité « qui ne permettait pas de civiliser l'affaire. On n'ac- « cusait pas Priscus de moins que d'avoir vendu la con- « damnation et même la vie des innocents... Vittellius « Honoratus, et Flavius Martianus, complices assignés , « parurent. Le premier était accusé d'avoir acheté trois « cent mille sesterces ^ le bannissement d'un chevalier « romain , et la mort de sept de ses amis. Le second en « avait donné sept cent mille ^ pour faire souffrir divers « tourments à un autre chevalier romain. Ce chevalier « avait été d'abord condamné au fouet , de là envoyé « aux mines , et à la fin étranglé en prison. Mais une « mort favorable déroba Honoratus à la justice du « sénat. On amena donc Martianus sans Priscus. Sur « quelques contestations qui arrivèrent à ce sujet , l'af- « faire fut renvoyée à la première assemblée du sénat.

« Cette assemblée fiit des plus augustes. Le prince « y présidait ^ : il était consul. Nous entrions dans le « mois de janvier , qui est celui où le sénat est ordi- « nairement le plus nombreux. D'ailleurs, l'importance « de la cause , le bruit qu'elle avait fait , la curiosité « naturelle à tous les hommes de voir de près les grands a et rares événements , avaient attiré de toute part une

' Trente -sept mille cinq cents ' Quatre-vingt-sept mille cinq

livres. = 53, loo fr. — L. cents livres. = 123,873 fr. — L.

Trajan.

'^o4 iriST(MRF ANCIENNE.

c( foule d'auditeurs. Imaginez -vous quels sujets cViu- « quiétude et de crainte pour nous qui devions porter « la parole en une telle assemblée , et en présence de (( l'empereur. J'ai plus d'une fois parlé dans le sénat : « j'ose dire même que je ne suis nulle part aussi favo- « rablement écouté. Cependant tout m'étonnait, comme « si tout eût été nouveau ppur moi.

« La difficulté de la cause ne m'embarrassait guère « moins que le reste. Je regardais dans la personne de « Priscus un liomme qui , peu aupavarant , tenait le a rang de consulaire , était orné d'un important sacer- « doce, et qui alors était dépouillé de ces deux grands « titres. J'avais un véritable cbagrin d'accuser un mal- (f heureux déjà condamné. Si l'énormité de son crime « parlait contre lui , la pitié , qui suit ordinairement « une première condamnation , parlait en sa foveur. a Enfin je me rassurai. Je commençai mon discours , « et je reçus autant d'applaudissements que j'avais eu « de crainte. Je parlai près de cinq heures : car on me « donna près d'une heure et demie au-delà des trois « et demie qui m'avaient été d'abord accordées ^ Tout a ce qui me paraissait contraire et fâcheux quand j'a- « vais à le dire me devint favorable quand je le dis. «Les bontés, les soins de l'empereur pour moi, je «n'oserais dire ses inquiétudes, allèrent si loin, qu'il « me fit avertir plusieurs fois , par un affranchi que « j'avais derrière moi , de ménager mes forces , et de « ne pas oublier la faiblesse de ma complexion.

« Claudus Marcellinus défendit Martien. Le sénat se « sépara pour se rassembler le lendemain , car il n'y

I «Nain decem clepsydiis , quas spatiosisslnias acceperaiu , snnt aïklitœ quatuor. »

SCIENCES ET ARTS. So.'i

u avait piis assez de temps pour achever lui nouveau « plaidoyer avant la nuit.

« Le jour d'après, Salvius Libéralis parla ponv Ma- « rlus. Cet orateur a lesprit c^lié, arrange son sujet «avec ordre, a beaucoup de véhémence, et est véri- « tablement diserte Ce jour-là il déploya tous ses ta- « lents. Corneille Tacite répondit avec beaucoup d'élo- « quence, et fit éclater ce grand, ce sublime qui règne « dans ses discours ^. Catius Fronto fit une trèâ-belle « réplique pour Marins ; et comme il parlait le dernier, « et qu'il restait peu de temps, il tâcha plus à fléchir « les juges qu'à justifier l'accusé. La nuit survint, et « l'affaire fi.it encore remise au lendemain.

«Alors il fiit question d'examiner les preuves, et « d'opiner. C'était certainement quelque chose de fort « beau , de fort digne de l'ancienne Rome , que de voir «c le sénat trois jours de suite assemblé, trois jours de « suite occupé , ne se séparer qu'à la nuit. Cornutus « Tertullus , consul désigné , homme d'un rare mérite , « et très-zélé pour la justice , opina le premier. 11 fut « d'avis de condamner Marins à porter au trésor public « les sept cent mille sesterces qu'il avait reçus, et de « le bannir de Rome et d'Ralie. Il alla plus loin contre « Martien , et fut d'avis de le bannir même d'Afrique. « Il conclut par proposer au sénat de déclarer que nous « avions , Tacite et moi ^ , fidèlement et dignement « rempli et son attente et notre ministère. Les consuls « désignés et* tous les consulaires qui parlèrent ensuite

' <• Vir subtilis, dispositus, acer , orationi ejus iuest , (reavô);.

diserlus. » ^ «Ego et Tacitus.» Le latin est

'- « Respondit Cornélius Tacitus plus simple et moins cérémonieux :

elorpientissimè, et, quod cxiuiiuin moi et Tacite.

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