‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 2)Chapitre 95 sur 138 · Tome XI. Hisl. anc. 2( · texte numérisé non relu

Tome XI. Hisl. anc. 2(

3o6 lllsrOJiiE ANCIENNli.

« se rangèrent à cet avis. Il y eut après cela quelque « partage : mais enfin tout le monde revint au senti « ment de Cornutus.

« Pline termine sa lettre par un petit trait de gaîté. « Vous voilà ( dit-il cà son ami) bien informé de ce qui (( se passe ici. Informez-moi à votre tour de ce que vous « faites à votre campagne. Rendez - moi un compte « exact de vos arbres , de vos vignes , de vos blés , de « vos troupeaux ; et songez que , si je ne reçois de vous « une très-longue lettre , vous n'en aurez plus de moi « que de très-courtes. Adieu. »

Lii>. 3. îl paraît que Pline était comme le refuge, et l'asyle

ei.i.t. 4 et j). j^^g provinces opprimées. Les députés de la Bétique ' vinrent supplier le sénat de vouloir bien ordonner à Pline d'être leur avocat dans l'action qu'ils venaient intenter contre Cécilius Classicus , qui sortait du gouvernement de cette province. Quelque occupé d'ailleurs qu'il fiit , il ne put refuser son ministère à ces peuples ^ pour qui il avait déjà plaidé dans une pareille occasion : car , dit Pline ^ , vous détruisez vos premiers bienfaits , si vous ne prenez soin de les soutenir par des seconds. Obligez cent fois, refusez une, le refus seul restera dans l'esprit. Il se chargea donc de leur cause.

Une mort ou volontaire ou naturelle déroba Classicus aux suites de ce procès. La Bétique ne laissa pas de demander que, tout mort qu'il était, son procès fût instruit. Les lois le voulaient ainsi. Elle accusa en même temps les ministres , les complices de son crime,

• L'Andalousie répond en grande illa posterioribus cumules. Nam ,

partie à ce que les anciens appelaient quanilibet ssepè obligati , si quid

la Bétique. ununi neges , boc solum raeminerunt

2 «Est in natura comparatum, ut quod negatum est. » antiquiora bénéficia subvertas, nisi

SCIENCES ET ARTS. So^

et demanda justice contre eux. La première chose que Pline crut devoir établir, c'est que Classicus était coupable ; ce qu'il ne fut pas difficile de prouver. Il avait laissé parmi ses papiers un mémoire écrit de sa main , où l'on trouvait au juste ce que lui avait valu chacune de ses concussions. Probus et Hispanus, deux de ses complices, embarrassèrent davantage. Avant que d'entrer dans la preuve de leurs crimes, Pline crut qu'il était nécessaire de faire voir que l'exécution de l'ordre d'un gouverneur en une chose manifestement injuste était un crime : autrement c'eût été perdre son temps que de prouver qu'ils avaient été les exécuteurs des ordres de Classicus ; car ils ne niaient pas les faits dont ils étaient chargés, mais ils s'excusaient sur l'obéissance qui les y avait forcés , et qui faisait , selon eux , leur justification. Ils prétendaient qu'on ne pouvait pas leur en faire un crime, vu qu'ils étaient des gens de province accoutumés à trembler au moindre commandement du gouverneur. Leur avocat , qui était fort habile , avoua dans la suite qu'il ne fut jamais plus troublé , jamais plus déconcerté que lorsqu'il se vit arracher les seules armes où il avait mis toute sa confiance.

Voici quel fut l'événement. Le sénat ordonna que les biens dont Classicus jouissait avant qu'il prît possession de son gouvernement seraient séparés de ceux qu'il avait acquis depuis. Les premiers furent adjugés à sa fille, les autres furent abandonnés aux peuples de la Bétique. Orî exila pour cinq ans Hispanus et Probus , tant ce qui d'abord paraissait à peine criminel parut atroce après que Pline eut parlé. Les autres complices furent poursuivis de même.

Quelle fermeté , quel courage dans Pline ! quelle

3o8 HISTOIRE ANCIENIVE,

haine contre l'injustice et la violence ! mais quel bonheur pour des provinces éloignées, comme l'était l'Andalousie , où les gouverneurs , comme autant de petits tyrans, se croyant tout permis, pillaient et vexaient impunément les peuples ; quel bonheur de trouver un défenseur zélé et intrépide , que ni le crédit ni les menaces ne soient pas capables d'ébranler! Car ces voleurs publics trouvent de la protection , et il est rare qu'on en fasse des exemples, qui seuls pourraient arrêter une si pernicieuse licence.

An. .t. c. 09- Le zèle de Pline fut bientôt récompensé d'une ma- "rrajaiP'^ nièrc éclatante. Il exerçait actuellement avec Cornutus Tertullus la charge de préfet du trésor public , c'esth dire d'intendant des finances , qui durait deux ans , lorsqu'ils furent nommés tous deux consuls pour être subrogés l'année suivante aux ordinaires. Trajan parla dans le sénat pour leur faire donner cet honneur , présida à l'assemblée du peuple oii se fit leur nomination , et lui-même les proclama consuls. Il en fit un grand éloge, les représentant comme des hommes qui égalaient les anciens consuls de Rome par l'amour de la Lii>. 5, justice et du bien public. « Alors je connus h fond, epist. 1 . ^^ ^j.^ Pline en parlant de son collègue, quel homme et « de quel prix il était. Je l'écoutais comme un maître, a je le respectais comme un père , moins pour son âge « déjà avancé que pour sa profonde sagesse. »

Pline , étant consul , prononça , en son nom et au nom de son collègue , un discours pour remercier Trajan de leur avoir donné cette dignité, et pour faire son

' «Tune ego qui vir et quanlus veierer ; quod non tam œtatis matuesset, altissiniè inspexi ; quem se- ritate, quàni vltà , merebatur.» querer ut magistruni, ut païen tem

An. J.C. loo.

SCIEWCES ET ARTS. Sot)

panégyrique selon Tordre qu'il en avait reçu du sénat , et au nom de tout l'empire. J'aurai lieu dans la suite de parler de ce panégyrique.

Sur la fin de l'an io3, Pline fut envoyé pour gou- An.j.c. io3. verner le Pont et la Bithynie en qualité de proconsul. On le vit uniquement occupé à établir dans son gouvernement le bon ordre, à y faire régner la justice, à y procurer le soulagement des peuples. 11 ne songea point à s'en attirer le respect par le faste de ses équipages, par la difficulté à se laisser approcher, par son dédain à écouter , par sa dureté à répondre.

Une simplicité majestueuse, un accès toujours libre et toujours ouvert, une affabilité qui consolait des refus nécessaires, une modération qui ne se démentit jamais, lui concilièrent tous les cœurs.

Trajan, le prince d'ailleurs le plus humain et le plus juste , avait excité contre les chrétiens une violente persécution. Pline , par la nécessité de sa charge , et par une suite de son aveuglement , y prêta son ministère. Mais la douceur de son naturel se révoltait, au moins jusqu'à un certain point , contre ces supplices exercés sur des hommes qu'il ne trouvait coupables d'aucun crime. Se trouvant donc embarrassé dans l'exécution des ordres de l'empereur, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, et en reçut une réponse, qui sont, entre les monuments du paganisme , ce qui fait peut-être le plus d'honneur à la religion chrétienne. Je les insérerai ici toutes deux dans leur entier.

3lO HISTOIKJ: ANCIENNE.

Lettre de Pline à V empereur Trajan.

Lib. 10, « Je me fais une religion, seigneur, de vous exposer

epist. 97. , . . , ,

(( tous mes scrupules : car qui peut mieux ou me cleter- (c miner, ou m'instruire? Je n'ai jamais assisté à l'in- « struction et au jugement du procès d'aucun chrétien; « ainsi je ne sais sur quoi tombe rinformation que l'on « fait contre eux, ni jusqu'oii I on doit porter leur « punition. J'hésite beaucoup sur la différence des âges. « Faut-il les assujettir tous à la peine, sans distinguer « les plus jeunes des plus âgés? Doit -on pardonner à « celui qui se repent? ou est- il inutile de renoncer au « christianisme quand une fois on l'a embrassé ? Est-ce «le nom seul que l'on punit en eux, ou sont -ce les « crimes attachés à ce nom ? Cependant voici la règle « que j'ai suivie dans les accusations intentées devant «moi contre les chrétiens. Ceux qui l'ont avoué, je « les ai interrogés une seconde et une troisième fois, « et les ai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, «je les y ai envoyés : car, de quelque nature que fût « ce qu'ils confessaient, j'ai cru que l'on ne pouvait « manquer à punir en eux leur désobéissance et leur « invincible opiniâtreté. Il y en a eu d'autres entêtés « de la même folie que j'ai réservés pour les envoyer « à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains. Ensuite, « les accusations de ce genre devenant plus fréquentes « par l'instruction même, comme il arrive d'ordinaire, « il s'en présente de [)lusieurs espèces. On m'a remis « entre les mains un mémoire sans nom d'auteur , où « l'on accuse différentes personnes d'être chrétiennes, « qui nient de l'être, et de l'avoir jamais été. Ils ont

SCIENCKS £T VRTS. 3l I

« en ma présence, et dans les termes que je leur preste crivais, invoqué les dieux, et offert de i'encens et du « vin à votre image, que j'avais tait apporter exprès «avec les statues de nos divinités. Ils se sont même « emportés en imprécations contre Christ. C'est à quoi, i< dit-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui sont véri- « tablement chrétiens. J'ai donc cru qu'il les fallait « absoudre. D'autres, déférés par un dénonciateur, ont (f d'abord reconnu qu'ils étaient chrétiens; et aussitôt « après ils l'ont nié, déclarant que véritablement ils « l'avaient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns « il V avait plus de trois ans, les autres depuis un plus «grand nombre d'années, quelques - uns depuis plus « de vingt. Tous ces gens-là ont adoré votre image et u les statues des dieux. Tous ont chargé Christ de « malédictions. Ils assuraient que toute leur erreur et « leur faute avaient été renfermées dans ces points ' : « qu'à un jour marqué ils s'assemblaient avant le lever « du soleil, et chantaient tour à tour des hymnes à la « louange de Christ, comme s'il eût été Dieu^ç qu'ils « s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais « à ne point commettre de vol ni d'adultère, à ne |)oint « manquer à leur promesse , à ne point nier un dépôt ; M qu'après cela ils avaient coutume de se séparer, et « ensuite de se rassembler pour manger en connnun « des mets innocents : qu'ils avaient cessé de le faire

' « Affîrmab.int autem hauc fuisse latiocinia , ne adulteiia coiuinitte-

summam vel culpœsiue, vel eiToris, rent , ue tidem fallererit , ne tlepo-

quôd essent soliti stato ille ante lu- sîtum appellati abnegareut : quibus

cem convenire ; carmenipieChiisto, peractis, morem sibi discetlcndi

quasi Deo, diceie secuiu iuvicem : fuisse rursùsque eoëundi ad capien-

seque saciamenlo non in scelus ali- dum cibum, piomiscuum tameii et

<piod obstringere, sed ne fuita, ne innoxiunj. »

3l2 HISTOIRE ANCIENNE.

« depuis mon cdit, par lequel , selon vos ordres, j'avais « défendu toutes sortes d'assemblées. Ces dépositions « m'ont persuadé de plus en plus qu'il était nécessaire te d'arracher la vérité par la force des tourments à « deux filles esclaves, qu'ils disaient être dans le mice nistère de leur culte; mais je n'y ai découvert qu'une « mauvaise superstition, portée à l'excès; et, par cette « raison, j'ai tout suspendu pour vous demander vos « ordres. L'affaire m'a paru digne de vos réflexions, « par la multitude de ceux qui sont enveloppés dans « ce péril : car un très-giand nombre de personnes de « tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront « tous les jours impliquées dans cette accusation. Ce « mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes , « il a gîigné les villages et les campagnes. Je crois « pourtant que l'on y peut remédier, et qu'il peut être oc arrêté. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples, « qui étaient presque déserts, ^ont fréquentés, et que «les sacrifices, long- temps négligés, recommencent. « On vend partout des victimes, qui trouvaient aupa- « ravant peu d'acheteurs. De là on peut juger quelle « quantité de gens peuvent être ramenés , si l'on fait « grâce au repentir. »

Réponse de V empereur Trajan à Pline.

Epist. <)S. " Vous avez, mon très-cher Pline, suivi la voie que « vous devrez dans l'instruction du procès des. chrétiens « qui vous ont été déférés : car il n'est pas possible « d'établir une forme certaine et générale dans cette « sorte d'affaires. 11 ne faut pas en faire perquisition ; « mais, s'ils sont accusés et convaincus, il faut les pu-

SCIENCES ET A UT S. 3l3

unir. Si pourtant l'accusé nie- qu'il soit chrétien, et « qu'il le prouve par sa conduite, je veux- dire en in- (( voquant les dieux , il faut pardonner à son repentir, « de quelque soupçon qu'il ait auparavant été chargé, (c Au reste ^ , dans nul ^enre de crime Von ne doit « recevoir des dénonciations qui ne soient souscrites « de personne; car cela est d'un pernicieux exemple^ « et ne convient point a notre règne ni au temps oit (( nous vivons. »

Je laisse au lecteur le soin de faire les réflexions {}ue fournissent naturellement ces deux lettres, sur l'éloge magnifique qu'on y trouve de la pureté des mœurs des premiers chrétiens; sur le progrès étonnant qu'avait déjà fait en si peu d'années le christianisme, jusqu'à faire détester les temples ; sur le nomhre incroyahle de fidèles de tout âge, de tout sexe et de toute condition; sur le témoignage authentique que rend un païen à la croyance de la divinité de Jésus-Christ établie généralement parmi ces fidèles; sur la contradiction frappante de l'avis de ïrajan, puisque , si les chrétiens étaient coupables, il était juste de les rechercher avec soin, et, s'ils ne l'étaient pas, injuste de les punir, quoiqu'ils fussent accusés; enfin sur la maxime puisée dans le droit naturel, par laquelle l'empereur termine sa lettre en déclarant qu'il trouverait son siècle déshonoré , si , pour quelque crime que ce fût ( l'expression est générale), on avait égard à des libelles sans nom d'auteur.

Pline, revenu à Rome, reprit les affaires et ses emplois. Sa première femme était morte sans enfants. Il

' « Sine auctore vero piopositi tlebent. Nani et pessinii exeiupli . libelli, nullo criniiiie lociim b;ibcif iiec ntistrî seculi est.»

3l4 HISTOIRE ANCIENNE.

en épousa une seconde, nommée Caipurnia. Comme elle était fort jeune, et qu'elle avait beaucoup d'esprit, il n'euf pas de peine à lui inspirer le goût des belleslettres. Elle en fit toute sa passion : mais elle la concilia toujours si bien avec l'attacliement qu'elle avait pour son mari, que l'on ne pouvait dire si elle aimait Lib. 4, Pline pour les belles-lettres, ou les belles-lettres pour

cpist. ri).

Pline. S'il plaidait quelque cause importante, elle chargeait toujours plusieurs personnes de venir lui apprendre les premières nouvelles du succès; et l'agitation où la mettait cette attente ne cessait que par leur retour. S'il lisait quelque harangue ou quelque autre pièce dans une assemblée d'amis, elle ne manquait jamais de se ménager quelque place, d'où elle pût, derrière un rideau , recueillir elle-même les applaudissements qu'il s'attirait. Elle tenait continuellement en ses mains les ouvrages de son mari ; et , sans le secours d'autre maître que de son amour ^ , elle composait sur sa lyre des airs pour les vers qu'il avait faits.

Les lettres qu'il lui écrivait font voir jusqu'où allait sa tendresse pour une épouse si digne d'être aimée et Lib. (3, estimée. « Vous me mandez que mon absence vous q»st-7 «cause beaucoup d'ennui, que vous ne trouvez de « soulagement qu'à lire mes ouvrages, et souvent à les « mettre à ma place auprès de vous. Je suis ravi que «vous me désiriez si ardemment, et que ces sortes de « consolations aient quelque pouvoir sur votre esprit. « Pour moi, je lis, je relis vos lettres, et les reprends « de temps en temps comme si c'en était de nouvelles. « Mais elles ne servent qu'à rendre plus vif le chagrin

' «Versus quidem meos cantat quo docente , sed aniore, qui ma- Sonuatque citharà,non artillce ali- gister est uptimus. »

Lil). () , epibt. .''4.

Lib. 7, epibt. 7

- SCIEJNCËS ET AliTS. 3l5

(( que j'ai de ne point vous voir : car quelle douceur « ne doit-on point trouver dans la conversation d'une « personne dont les lettres ont tant de charmes ? Ne « laissez pas pourtant de m'écrire souvent, quoique « cela me fasse une sorte de plaisir qui me tourmente. » Dans une autre lettre : « Je vous conjure avec la der- « nière instance de prévenir mon inquiétude par une, « et même par deux lettres, chaque jour. Je me rassu- « rerai du moins tant que je lirai : mais je retomberai « dans mes premières alarmes dès que j'aurai lu. » Dans ime troisième : « Il n'est pas croyable à quel a point je sens votre absence. Je passe une grande parce tie des nuits à penser à vous. Pendant le jour, et « aux heures oii j'avais coutume de vous voir, mes «pieds, comme on dit, me portent d'eux-mêmes à tf votre appartement; et, ne vous y trouvant point, je (( m'en retourne aussi triste et aussi honteux que si l'on <c m'avait refusé la porte. »

Après s'être blessée dans une première grossesse, elle Lib. 8, guérit à la vérité, et vécut assez long-temps, mais elle ne lui laissa point de postérité.

On ne connaît ni le temps ni les particularités de la mort de Pline.

Je n'ai pas prétendu jusqu'ici faire un récit exact et suivi des actions de Pline, mais seulement donner quelque idée de son caractère par des événements plus marqués que les autres, et plus capables de le foire connaître. J'y joindrai encore, dans la même vue, quelques foits, sans m'attacher à l'ordre des temps : je les réduirai à quatre ou cinq chefs.

epist. 10.

epist. 9

3l6 IllSTOIlU: ANCIENNE.

I, Application de Pline à Vétude.

11 était difficile que Pline, élevé sous les yeux et par les soins de Pline le naturaliste son oncle , n'eût pas beaucoup de goût pour les sciences,. et ne s'y donnât pas tout entier. On peut croire qu'il suivit dans ses premières études le plan qu'il prescrit à un jeune homme qui l'avait consulté sur ce sujet. J'insérerai ici une partie de (;ette lettre : elle peut être utile aux jeunes gens. Lib. 7, « Vous me demandez comment je vous conseillerais

« d'étudier. .L'une des meilleures manières, selon l'avis « de beaucoup de gens, c'est de traduire du grec en « latin , ou du latin en grec. Par Là vous acquerrez la « justesse et la beauté de l'expression, la richesse des « figures , la facilité de vous expliquer ; et dans cette « imitation des auteurs les plus excellents vous pren- « drez insensiblement des tours et des pensées sembla- « blés aux leurs. Mille choses qui échappent à un homme « qui lit, n'échappent point à un homme qui traduit. « La traduction ouvre l'esprit, et forme le goût.

« Vous pouvez encore , après avoir lu quelque chose « seulement pour en prendre le sujet, le traiter vous- « même , résolu de ne pas céder à votre auteur ; ensuite « conférer vos écrits avec les siens, et soigneusement « examiner ce qu'il a dit mieux que vous, ce que vous ce avez dit mieux que lui. Quelle joie si l'on s'aperçoit « que l'on prend quelquefois le dessus ! quel redouble- « ment d'émulation si l'on voit que l'on demeure tou- « jours au dessous!

« Je sais que votre étude présente est féloquence du « barreau ; mais pour cela je ne vous conseillerais pas

SCIENCFS ET ARTS. 3!7

« de vous en tenir uniquement à ce stylo contentieux, « qui ne respire que la guerre et les combats. Comme « les champs se plaisent à changer de différentes se- « menées ., nos esprits aussi veulent être exercés par diffé- « rentes études. Je voudrais tantôt qu'un beau morceau « d'histoire vous occupât, tantôt que vous prissiez soin « d'écrire une lettre , quelquefois que vous fissiez des « vers.... C'est ainsi que les grands orateurs, et même « que les plus grands hommes s'exerçaient ou se déa lassaient ; ou plutôt c'est ainsi qu'ils se délassaient « et s'exerçaient tout ensemble. Il est surprenant com- « bien ces petits ouvrages éveillent l'esprit et le ré- « jouissent....

« Je n'ai point dit ce qu'il fallait lire, ([uoique ce « soit l'avoir assez dit , que d'avoir marqué ce qu'il fal- « lait écrire. Souvenez - vous seulement de bien choisir « les meilleurs livres dans chaque genre; car on a « fort bien dit qu'il fallait beaucoup lire, mais non « beaucoup de choses ^ »

Nous avons vu que Pline, à l'âge de quatorze ans, ■ avait fait une traigédie grecque , et qu'ensuite il s'exerça dans différents genres de poésies. La lecture de Tite- m, ^ Live faisait ses délices. Il admirait les anciens, mais ^r'^-f--" il n'étaitpasde ceux qui méprisent les modernes^. Je ne puis croire, disait-il, que la nature, épuisée et devenue stérile, ne produise plus rien de bon.

Il expose h un ami comment il s'occupait pendant lu,. ,,, les divertissements publics. « J'ai passé tous ces der- ''^'

1 « Aiunt multùm legendum esse, nostrorura ingénia despicio. Neque non inulta. » eniiu quasi lassa et effœta natura , ut

2 c< Sum ex ils qui mirer antiquos; niliil jam laudabile pariât. » non tamen, ut quidam, temporum

3l8 HISÏOIRK ANCIENNE,

« niers jours à composer, à lire dans la plus grande « tranquillité du monde. Vous demandez comment cela « se peut au milieu de Rome? C'était le temps des « spectacles du Cirque, qui ne me touchent pas, même « légèrement. Je n'y trouve rien de nouveau, rien de « varié , rien qu'il ne suffise d'avoir vu une fois. C'est « ce qui redouble l'étonnement où je suis que tant de « milliers d'hommes.... et même de fort honnêtes gens.... « aient la puérile passion de revoir si souvent des che- « vaux qui courent et des hommes qui conduisent des « chariots. Quand je songe qu'ils ne se lassent point « de revoir avec tant de goût et d'assiduité des choses « si vaines et si froides ^ , et qui reviennent si souvent, « je sens un plaisir secret de n'en point trouver à ces « bagatelles, et j'emploie volontiers aux belles -lettres « un loisir que les autres perdent dans de si frivoles « amusements. «

On voit que l'étude faisait toute sa joie et toute sa epist. Il), consolation. «Les belles-lettres, disait-il, me divertis- « sent et me consolent ; et je ne sais rien de si agréa- « ble qui le soit plus qu'elles, rien de si fâcheux qu'elles ce n'adoucissent. Dans le trouble que me cause l'indis- « position de ma femme, la maladie de mes gens, la <( mort même de quelques-uns, je ne trouve d'autre <c remède que l'étude^. Véritablement elle me fait mieux « comprendre toute la grandeur du mal , mais elle me « le rend aussi plus supportable. »

' "Quos ego ( qiiosdam graves in litteris coUoco , quos alii otiosis-

hoiuines ) quum recordor in re inaui, siuiis occupationibus perdunt. » frigida, assidua, taiu insatiabiliter ' « Ad unicuin doloris levamen-

■desidere,capioallquainvoluptatem, tuni , studia confugio, quae prœstant

quôd hac voluptate non capiar. Ac ut adversa luagis iutelligaiu , sed pa-

perhosdieslibentissimè otiumnieum tientiùs ferani. »

Lib. 8,

II. Estime et attachement de Pliiie pour les personnes vertueuses et pour les gens de lettres.

Pline eut pour amis tout ce que son siècle a produit de grands hommes, tous ceux que leurs rares vertus distinguaient le plus : Virginius Rufus, qui refusa l'empire ; Corellius , que l'on regardait comme un modèle parfait de sagesse et de probité; Helvidius / radmimtion de son temps; Rusticus Arulénus et Sénécion, que Doniitien fît mourir; Cornutus Tertullus, que Pline eut plusieurs fois pour collègue.

Il se faisait honneur aussi d'être lié d'une amitié particulière avec ce qu'il y avait def personnes les plus distinguées de son temps dans les belles-lettres : Tacite, Suétone, Martial, Silius Italiens.

« J'ai lu votre livre, dit-il à Tacite, et j'ai marqué Lib. 7,

I 1 11 -1 VI » ' ' Ml cpist. 20.

« avec le plus ti exactitude qu 11 ma ete possibie ce que « je crois y devoir être changé, et en devoir être re- « tranché ; car je n'aime pas moins à dire la vérité « que vous à l'entendre ' ; et d'ailleurs l'on ne trouve point « de gens plus dociles à la censure que ceux qui méri- « tent le plus de louanges. Je m'attends qu'à votre tour « vous me renverrez mon livre avec vos remarques. « O l'agréable, 6 le charmant échange^! Que j'ai de

' « Nam et ego verum iliceie as- uarrabitur , quà concordiâ , fide,

suevi , et tu libentei' audiie. ?Jeque simplicitate vixerimus ! Elit raniru ,

enimuUi patientiùs lepreheuduntur, et insigne, duos homines aetate, di-

quàin qui maxime laudari meren- guitate propemodùni aquales, non-

tur. » lîullius in litteris nominis (cogor

2 ce O jucundas, ô pulchras vices! enim de te quoquc pavciùs dicere ,

Quàra me dekctat , quùd , si qua quia de me simul dico ) , alterum al-

posteris cura nostiî , usquequaque terius studia fovisse. »

320 HISTOIRE A^NCIENNE.

« plaisir à penser que, si jamais la postérité fait (juclque « cas de nous, elle ne cessera de publier avec quelle « union, quelle franchise, quelle amitié, nous avons « vécu ensemble ! Il sera rare et remarquable que deux « hommes à peu près de même âge , de même rang , de « quelque nom dans l'empire des lettres (car il faut bien « que je parle modestement de vous, puisque je parle « en même tempg de moi), se soient si fidèlement aidés « dans leurs études. Pour moi , dès ma plus tendre jeu- « nesse , la réputation , la gloire que vous aviez acquise , « me faisaient déjà désirer de vous suivre, de marcher « et de paraître marcher sur vos traces , non pas de « près, mais de plus près qu'un autre. Ce n'est pas « qu'alors nous n'eussions à Rome beaucoup d'esprits « du premier ordre ; mais , entre tous les autres , le « rapport de nos inclinations vous montrait à moi « comme le plus propre h être imité, comme le plus « digne de l'être. C'est ce qui redouble ma joie quand « j'entends dire que, si la conversation tombe sur les <f belles -lettres, on nous nomme ensemble. »

On peut connaître combien Pline cherchait à obliger Suétone, l'historien, par ce qu'il en écrit à un ami. Cette lettre, quoique courte, est, parmi celles qui sont venues jusqu'à nous, une des plus élégantes. Lib. I, « Suétone, qui loge avec moi ' , a dessein d'acheter

C[)lSt. 2/4.

' « Tranquillus , contubernalis quilli mei stomachum multa sollici-

nieus, vult emere agellum, quem tant: vicinitas urbis , opportunitas

venditare arnicas tuus dicitnr. Rogo via;, mediocritas villae : modus lu-

ciiies, quanti aequum est, eraat : ita ris, qui avocet magis quàin distrin

eiiim delectabit émisse. Nam mala gat. Scbolasticis porrô studiosis,ut

emptio seniper ingrata est , eo maxi- hic est, siifficit abundè tantnm soh",

mè quôd exprobraie stultitiam do- ut rclevare caput , reficcre oculos ,

niino videtur. In boe autcm agcllo reptare per limitem , unamque semi-

(si modo arriserit pretium ) , Tran- tam lererc, omnesque viticulas suas

SCIF.NCES ET ARTS. 3^1

« une petite terre qii'im de vos amis veut vendre. Faites « en sorte, je vous prie, qu'elle ne soit vendue que ce « qu'elle vaut; c'est à ce prix qu'elle lui plaira. Un maucc vais marché ne peut être que désagréable , mais prin- « cipalement par le reproche continuel qu'il semble « nous faire de notre imprudence. Cette acquisition, si « d'ailleurs elle n'est pas trop chère , tente mon ami par « plus d'un endroit; son peu de distance de Rome, la « commodité des chemins, la médiocrité des bâtiments, « les dépendances plus capables d'amuser que d'occu- « per. En effet, il ne faut à ces messieurs les savants, « absorbés comme lui dans l'étude, que le terrain né- « cessaire pour délasser leur esprit et réjouir leurs yeux. « Il ne leur faut qu'une allée pour se promener , qu'une « vigne dont ils puissent connaître tous les ceps , que « des arbres dont ils sachent le nombre. Je vous mande « tout ce détail , pour vous apprendre quelle obligation « il m'aura, et toutes celles que lui et moi vous aurons, « s'il achète à des conditions dont il n'ait jamais lieu « de se repentir une petite maison telle que je viens « de la dépeindre. »

Martial , si connu par ses épigrammes , était aussi j j,, 3 des amis de Pline , et la mort de ce poète lui causa de ^T"^ vifs regrets. « J'apprends, dit-il, que Martial est mort, « et j'en ai beaucoup de chagrin. C'était un esprit

nôsse, et numerare arbiisculas pos- Taie. La langue française ne peut

sint. H«c libi exposai, quô magis point rendre la délicatesse et l'élé-

scires , quantum ille esset mlhi , gance des diminutifs et des fréqtœn-

quantum ego tibi debiturns , si prae- tatifs répandus en abondance dans

diolum istud, quod comipeiidatur cette petite lettre. Agellum, vendi-

bis dotibus,lam salubiitei emerit, tare, leptare per limitem, viticujas ,

ui pœnitentiae locum non relinquat. .irbusculas , pracdiolum. »

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