III. Libéralités de Pline
Pline , en comparaison de certains riclies de Kome , avait un bien médiocre, mais une ame véritablement
' <■ Sciibebat carmina majore cura qiiàm ing;eiiio. ■>
3^4 lIlSTOIRi: ANCIENNE.
grande et des sentiments bien nobles. Ses libéralités presque sans nombre en sont une bonne preuve. Je n'en rapporterai qu'une partie.
Lib. c), 11 s'était fait des principes sur cette matière qui
epist. 3o. ^^^^j. j^jç^^ cligne d'attention. « Je veux % dit-il, qu'un « homme vraiment libéral donne à sa patrie , à ses « proches , à ses alliés , à ses amis , mais à des amis « qui sont dans le besoin. » Voilà l'ordre que l'équité prescrit , et qu'il suivait exactement.
Nous avons vu qu'il fit un présent fort honnête à Quintilien son maître pour servir à la dot de sa fille qu'il mariait , et qu'il aida Martial lorsqu'il se retira de Rome. De ces deux amis, le dernier était dans le besoin, et l'autre n'était pas riche.
Lib. 6, Il avait donné à sa nourrice une petite terre, qui
ci.ist. 3. valait , lorsqu'il lui en fit don , cent mille sesterces , c'est-à-dire douze mille cinq cents livres. Où sont les grands seigneurs maintenant qui en usent de la sorte? Pline appelle néanmoins cette somme un petit présent, munusculum. Et après le don qu'il avait fait de cette terre , il s'intéressait encore au revenu qu'en tirerait sa nourrice. Il écrit à celui qui s'était chargé de la faire valoir, et lui en recommande le soin, a Car, ajoute-t-il, « celle qui a reçu ce petit fonds n'a pas plus d'intérêt « qu'il produise beaucoup que moi qui l'ai donné.» Lib. 2, Voyant Calvine, qu'il avait en partie dotée de son
cpist. 4. i^jpj^ ^ ^^^ jç point de renoncer à la succession de Calvinus son père , dans la crainte que les biens qu'il laissait ne fussent pas suffisants pour payer les sommes dues à Pline , il lui écrivit de ne pas faire cet affront
I «Volo eum , qui sit verè llbe- afïinibus, amicis, sed amicis paupcntlis, tiibuere patrias, propinqnis, ribiis. »
à la mémoire de son père , et, j)our la déterminer, lui envoya une quittance générale.
Dans une autre occasion , il donna trois cent mille lu,, i , sesterces ( trente-sept mille cinq cents livres ^ ) à Romanus, afin de lui procurer un revenu nécessaire pour entrer dans l'ordre des chevaliers romains.
Corellia, sœur de Corellius Rufus, pour qui Pline Lib. 7, avait eu un respect nifmi pendant sa vie, acheta de lui des terres sur le pied de sept cent mille sesterces ^. Mieux informée du prix de ces terres, elle apprit qu'elles en valaient neuf cent mille , et le pressa vivement de recevoir le surplus, sans pouvoir obtenir de lui cette grâce : beau combat de droiture et de générosité ! Quelle délicatesse dans la personne qui acquiert , quel noble désintéressement dans le vendeur! Oii trouve-t-on de pareils procédés ?
Des marchands avaient acheté ses vendanges à un lj],. g^ prix fort raisonnable, dans l'espérance du gain qu'ils *=i"''''^se promettaient d'y faire : leur attente fut trompée ; il leur fit à tous des remises. La raison qu'il en rapporte est encore plus admirable que la chose même. « Je ne « trouve pas moins glorieux de rendre justice dans la « maison que dans les tribunaux , dans les petites afc( faires que dans les grandes , dans les siennes que dans « celles d'autrui ^. »
Ce qu'il fit pour sa patrie passe encore tout ce que ^ih j'ai dit jusqu'ici. Les habitants de Come, n'ayant point '^i''*'- '^• de maîtres ohez eux pour instruire leurs enfants, étaient obligés de les .envoyer dans d'autres villes. Pline, qui
' 73,100 fr. — L. tui , ut forls ita domi, ut in inaguis
* 123,873 fr. — L. ita in paivis,ut in alienisitiiin sais,
3 « jMiiii egieglum imprimls vide- ;iglfare justitium. »
3l6 lIISTOir.i: AWCIENNE.
avait pour sa patrie un cœur de fils et de père, fit sentir aux habitants quel avantage ce serait pour la jeunesse d'être élevée dans Côme même. « Où, dit-il « aux parents, leur trouver un séjour plus agréable a que la patrie ? où former leurs mœurs plus sûrement « que sous les yeux de père et de mère? où les entretenir « à moins de frais que chez vous ? N'est-il pas plus con- « venable que vos enfants reçoivent l'éducation dans le « même lieu où ils ont reçu la naissance , et qu'ils s'ac- (c coutument dès l'enfance à se plaire , à se fixer dans « leur pays natal ^ ? » Il offrit de contribuer du tiers à fonder les appointements des maîtres , et crut devoir laisser les parents chargés du reste, pour les rendre plus attentifs à choisir de bons maîtres par la nécessité de la contribution , et par l'intérêt de placer utilement leur dépense.
Lib. 1. Il ne borna pas là son bienfait : car, comme il le
dit ailleurs, la libéralité ne sait point s'arrêter; et plus on en fait usage, plus on en sent la beauté^. Il y fonda une bibliothèque , avec des pensions annuelles pour un certain nombre de jeunes gens de famille, à qui leur mauvaise fortune avait refusé les secours nécessaires pour étudier. Il avait accompagné la dédicace de cette bibliothèque d'un discours , qu'il prononça en présence seulement des principaux de la ville. Il délibéra dans la suite s'il le rendrait public. « Il est difficile^, dit-il,
' «iUbi aut jucundiùs moraren- ^ « Nescît enim semel incitata 11-
tur, quàm in patria, aut pudiciùs beralitas stare, cujus pulchritudinem
continerentm-, quàin sub oculis pa- usus ipse coiniueudat. » ( Llb. 5 ,
rentum ; aut minore sumptu, quàm Epist. i-i.)
domi?... Edoceantur hic , qui hic ^ «Memiuimus, quanto majore
nascuntur, statimque ab infaiitia na- animohonestatis f'ructus inconscien-
tale sohim amaie, frequentare con- tia, quàm in fama , reponatur. Sequi
suescaut. » enim cloria , non appeti débet : nec,
cpibt. 8.
« de vanter le bien qu'on a fait, sans donner lieu de « juger que l'on ne s'en vante pas parce qu'on l'a fait, « mais qu'on l'a fait pour s'en vanter. Pour moi, je « n'ai pas oublié qu'une grande ame est plus touchée « du témoignage secret de la conscience que des témoi- « gnages éclatants de la renommée. Ce n'est pas à nos « actions à courir après la gloire, c'est à la gloire à les « suivre. Et s'il arrive que, par un sort bizarre, elle « nous échappe, il ne faut pas croire que ce qui l'a mé- « ritée perde rien de son prix. »
On a de la peine à comprendre comment un particulier a pu fournir à tant de largesses. Il nous Texpli- i,ii que lui - même en écrivant à une dame à qui il avait fait une remise considérable. « N'appréhendez point, « lui dit - il , qu'une telle donation me soit à charge : « qu'elle ne vous fasse point de peine. Il est vrai, j'ai « un bien médiocre. Mon rang exige de la dépense; et « mon revenu, par la nature de mes terres, est aussi « casuel que modique. Ce qui me manque de ce coté- « là, je le retrouve dans la frugalité, la source la plus «assurée de mes libéralités. Quod cessât ex reditu, V. frugalitate suppletur: ex qua, DeliU e fonte, libera- II litas nostra decurvit.y> Quelle leçon, quel reproche pour ces grands seigneurs qui, avec des revenus immenses, ne font du bien à personne, et souvent meurent endettés! Ils sont prodigues pour le luxe et pour leurs plaisirs, durs et fermés pour leurs amis et pour leurs domestiques. « N'oubliez iamais ^ , disait Pline à ï^''^- ^'
^ j ' epist. 6.
si ca.su aliquo non sequatur, idcircô dicare quia fecerint, sed ut pra'di-
quod gloriara non meruit , minus carent fecisse creduntur. » pnlchrum est. li verô qui benefacta ' « Mémento nihil magis esse vi-
sua Terbis adornant , non ideô prae- taudum , quàra istam luxuriaa et soi-
vViH jusTonir ancienne.
« un jeune seigneur, que Ton ne peut avoir trop d'iior- « reur de ce monstrueux mélange cravarice et tle pro- « digalité qu'on a introduit de nos jours, et que, si « un seul de ces vices suffît pour ternir la réputation a de quelqu'un , celui qui les rassemble se déshonore « infiniment davantage. »