Tome Xrr. Jfisl. Rom
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le passage libre , afin de les attaquer à leur descente de la colline. Pendant qu'ils hésitent et qu'ils flottent entre ces deux partis, la nuit survient. Décius avait compté d'abord qu'ils viendraient l'attaquer, et il se préparait à les bien recevoir de l'ëminence où il était posté. Il fut bien surpris ensuite quand il vit qu'ils ne se déterminaient ni à venir à lui, ni au moins, en cas que le désavantage du lieu les en détournât, à l'enfermer de retranchements pour lui oter toute espérance de s'échapper. Ayant assemblé les centurions: « Nous sommes bien heureux, leur dit-il , d'avoir affaire « à des ennemis qui ignorent absolument le métier de « la guerre, et qui sont d'une lenteur et d'une négli- « gence inconcevables. Pendant qu'ils délibèrent et qu'ils «font tant de mouvements irréguliers et incertains, « ils auraient déjà pu nous environner de retranche- « ments de tous côtés ; mais c'est à quoi ils songent « le moins. Nous leur ressemblerions si nous démence rions ici plus long-temps qu'il ne nous convient. « Suivez-moi donc, et, pendant quil nous reste encore «un peu de jour, allons reconnaître où ils posent « des corps -de-garde, et par quel endroit nous pouvons « nous tirer d'ici. » C'est ce qu'ils firent sur-le-champ, ayant pris des casaques de simples soldats , pour ne point donner de soupçon aux ennemis et n'en être point reconnus.
Décius disposa ensuite des sentinelles, et fit porter un ordre aux soldats de le venir trouver en silence et armés , au signal qu'on leur en donnerait à la seconde veille de la nuit : c'était la dernière moitié de l'espace qui s'écoule depuis le coucher du soleil jus(|u'à minuit. Quand ils se furent rejuhis auprès de lui , suivant l'ordre
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qu'ils en avaient reçu, il leur parla de la sorte : « 11 faut, « soldats, ojjserver en ni'écoutant le même silence que « vous avez gardé en venant ici. Quand je vous aurai « exposé mon avis, ceux qui l'approuveront passeront « à la droite sans faire de bruit : on suivra l'avis du « plus grand nombre. Voici ce que je pense : Si l'ennemi « vous tient ici ejiveloppés, ce n'est ni laclieté ni len- « teur de votre part. Votre courage vous y a conduits : « il faut que votre courage vous procure les moyens « d'en sortir. En venant sur cette colline, vous avez « sauvé l'armée du peuple romain; il finit maintenant « vous sauver vous-mcnies en sortant de ce lieu. Nous « avons affaire à un ennemi qu'on peut appeler véri- « tablemént aveugle, et qui, pouvant bier ruiner toute « notre armée dans le vallon où elle s'était engagée , « nous empécber de nous établir sur cette colline, ou « nous y enfermer par de bons retrancbements , n'a <f rien vu et rien fait de tout cela. Après l'avoir ainsi « trompé en plein jour et lorsqu'il avait les yeux ou- « verts, il est nécessaire que vous le trompiez encore « maintenant qu'il dort. Je dis nécessaire, car, n'ayant « ici que nos armes et notre courage , et devant périr « de faim et de soif, si nous y restons , il faut néces- « sairement en sortir. Il s'agit seulement de voir si c'est « de nuit ou de jour ([u'il le faut faire. Or, c'est siu' « quoi je trouve encore moins de lieu au doute et à la « délibération :car, si nous attendons le jour, <|ui j)(*iit « douter (|ue l'eiHiemi (jue vous voyez répandu toutau- « tour de notre colline ne IVnvironne de fossés et de « retranchements? Que si la nuit seule nous convient « pour l'exécution de notre j)lan , comme cela est in- « contestable, flieure do la nuit où nous sonuncs csl
5f6 histoire romaine.
« pour nous !e temps le plus favorable, parce que c'est (( celui où le sommeil est le plus profond. Trouvant « donc tous les soldats endormis, ou vous passerez au « travers d'eux sans qu'ils le sentent; ou, s'ils s'éveil- « lent , vous jetterez parmi eux la terreur en poussant « tout d'un coup de grands cris. Après m'avoir suivi a pour venir ici, suivez-moi encore maintenant pour « en sortir. Quant à moi , je m'abandonne à la même « fortune qui nous y a conduits. Que ceux qui approu- « vent mon avis passent à droite. »
Tous y passèrent sans exception , et , partant surle-cliamp , ils suivirent Décius par les endroits où il n'y avait point de sentinelles. Ils avaient déjà traversé la moitié du camp , lorsqu'un soldat , ayant lieurté le bouclier d'une sentinelle qui était endormie, l'éveilla : la sentinelle en éveilla d'autres. Ils ne savaient si c'étaient amis ou ennemis; si c'était le détachement qui fût descendu de la colline, ou le consul qui se fût rendu maître du camp. Décius, dans le moment, fait jeter de grands cris à toute sa troupe. Les Sanmitcs, encore demi-endormis, et saisis de frayeur, ne purent ni prendre leurs armes ])romptement , ni s'opposer au passage des Romains, ni les poursuivre. Ceux-ci, profitant de ce trouble et de cette confusion , vont toujours en avant, tuant tout ce qui s'oppose à leur passage. Quand ils furent en lieu de sûreté, comme il restait encore un peu de nuit , Décius y arrêta sa troupe. « Votre valeur, soldats, leur dit-il, est digne d'ad- (( miration. Tous les siècles apj)laudiront à votre hardie « et heureuse entreprise. Mais il ne faut i)as ()ue la nuit i< couvre de ses sondn'es voiles un retour si glorieux.
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« Attendons ici le jour, afin que le soleil éclaire votre «entrée trioinj)hante clans le camp. » Il fut obéi.
Dès (ju'il lut jour, on se mit en marche, après avoir dépêché im courrier ;ui consul. La nouvelle de leur retour, s'étant répandue dans le camp, y causa une joie incroyable. Ils s'empressent d'aller au-devant de ces généreux et intrépides soldats , ({ui s'étaient exposés pour eux à un péril certain. Us les louent, ils les félicitent , ils les appellent tous en général , et chacun en particulier , leurs sauveurs , leurs libérateurs. Ils rendent grâces aux dieux d'une protection si sensible et si éclatante : ils comblent de louanges Décius , et rélèvent jusqu'au ciel. Ce jour fut pour lui un jour de triomj)he. Il marchait au travers du camp avec sa troupe victorieuse au milieu des applaudissements de toute l'armée , qui avait les yeux attachés sur lui , et qui, par les tjtres d'honneur qu'elle lui donnait à l'envi , égalait en tout le tribun au consul. Déjà le consul, ayant convoqué l'assemblée, commençait à relever par de justes louanges l'action de Décius : mais celui-ci, linterrompant, lui représenta qu'il n'y avait point de temps à perdre, et que tous les moments étaient précieux. Il l'engage donc à faire marcher les troupes contre les ennemis , qui n'étaient pas encore revenus de leur frayeur nocturne, qui étaient dispersés sans ordre autour de la colline, et dont il croyait (jue plusieurs, envoyés pour le poursuivre, erraient çà et là dans la forêt. Les légions partent siu-le-champ, et arrivent à l'ennemi, qu'elles attaquent lors([u'il s'y attendait le moins. La plupart des soldats sanuiites, répandus de coté et d'autre, n'avaient pu ni se réunii* en un seid corps, ni prendre leurs armes, ni se retirer dans les
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retranchements. Les légions les poursuivent dans le camp et s'en emparent. Elles firent main-basse surtout ce qu'elles y rencontrèrent : le nombre des morts se monta à trente mille.
Le consul, pour-lors libre, de tout autre soin, convoque une seconde fois l'assemblée, et rend la justice qui était due à la généreuse entreprise de Décius , à la gloire duquel la dernière action venait de mettre le comble. Outre les autres présents militaires , il lui donne une couronne d'or, cent bœufs , et en outre un bœuf de couleur blanche, d'une grande beauté, et qui avait les cornes dorées. Aux soldats de sa troupe il donne pour toujours à chacun double ration de froment , et pour le présent à chacun aussi un bœuf et deux tuniques. Après que le consul eut distribué ses récompenses, les légions mirent sur la tête de Décius une couronne obsidionale : c'était le témoignage de reconnaissance que des soldats délivrés d'un mauvais pas où ils avaient été investis par les ennemis donnaient au chef qui les en avait délivrés : elle était de gazon. Les soldats de son détachement lui en donnèrent une pareille. Décius offrit le bœuf aux cornes dorées au dieu Mars , et donna les cent bœufs aux soldats qui l'avaient accompagné dans cette action. Les légions firent présent h chacun de ces mêmes soldats d'une livre de farine et d'une chopine de vin ^ Tous ces présents militaires étaient accompagnés des cris et des aj)plaudissements de l'armée, preuves non douteuses d'une joie sincère et générale.
Il se donna un troisième combat contre le même
• SexCariiis était la sixième partit' du congé, et passait un peu notre chopine.
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peuple. Les Sainnites, que Yalère avait mis en fuite Vaiore (huis une première bataille, ayant ramassé toute leur ,i„JI,iicIm-
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jeunesse, resoliu'ent de iaire un dernier eliort, et s as- icsSamuiiLs. semblèrent près de Suessula. Les liabitants de cette ^'^' '"'ô' ''
I cap. 37.
ville en donnèrent avis aussitôt à Valère , implorant son secours. 11 partit sur-le-cbamp sans bagages, laissant un bon corps de troupes pour défendre le camp en cas d'attaque, s'approcha de l'ennemi, et choisit près de lui un endroit d'une médiocre étendue pour y camper. Les Sainnites d'abord lui présentèrent bataille, et, voyant qu'il ne remuait point, ils s'approchent de son camp comme pour l'insulter. Jugeant du petit nombre de ses troupes par le peu d'étendue de son camp , leur ardeur redouble , et ils demandent qu'on leur permette de le forcer. La guerre aurait été terminée par cette entreprise téméraire, si les chefs n'avaient arrêté leur impétuosité. Comme les vivres commençaient à leur manquer, on dispersa une partie des troupes dans la campagne pour y aller fourrager pendant que la crainte, à ce qu'ils pensaient, tenait les Romains enfermés dans leur camp. Ils se flattaient même ([ue bientôt les ennemis souffriraient de la disette, n'ayant de blé que ce qu'ils avaient pu en apporter avec eux sur leurs épaules. Le consul, voyant les ennemis répandus de côté et d'autre dans la campagne, leur camp mal gardé, anime ses soldats par une courte exhortation , les mène au camp des Samnites , et s'en rend maître à la première attaque. 11 y en eut un grand nombre de tués, plus dans leurs tentes qu'aux portes du camp , et aux retranchements. Ayant fait mettre en un monceau les drapeaux qu'on avait pris, et laissé un corps de troupes considérable pour
la défense tîu camp qu'on venait d'emporter, avec défense expresse de toucher au butin avant son retour, il marche en bon ordre contre les Samnites répandus dans la campagne, qu'il avait eu soin de faire environner auparavant par sa cavalerie , afin de les prendre comme dans un filet, de manière qu'ils ne pussent lui échapper. En effet, le carnage fut très-grand, parce qu'ils ne savaient ni à quel signal il fallait se réunir, ni s'ils devaient se retirer dans le camp, ou tourner leur fuite d'un autre côté. On prit jusqu'à quarante mille boucliers, non que le nombre des morts fut si grand, mais parce que l'alarme et la fuite avaient été générales; et les drapeaux, en comptant ceux qu'on avait déjà pris dans le camp, montaient à cent soixante-dix. Cette expédition achevée, on retourna dans le camp des ennemis, et tout le butin fut abandonné aux soldats.
L'heureux succès de cette campagne contre les Samnites arrêta les mauvais desseins de quelques peuples voisins de Rome, qui songeaient à lui faire la guerre. Le bruit s'en répandit même jusqu'à Cartbage, qui en fit faire des compliments aux Romains par ses ambassadeurs, et leur envoya une couronne d'or de vingtcinq livres pesant, pour être placée au Capitole dans la chapelle de Jupiter.
IjCs deux consuls triomphèrent des Samnites. Décius suivait leur char avec les présents dont on avait honoré son courage. Les soldats, dans leurs chansons où régnait une liberté militaire , égalaient par leurs Iwianges le tribiui aux deux consuls.
HISTOIRE. ROMAINF.
§ III. Les soldats romains envojés en quartier d'hiver à Capoue trament une conspiration contre les habitants. Elle est découverte. Ils se révoltent contre la république même. Valérius Corvus, dictateur, apaise la sédition. Les Samnites demandent la paix. Les Latins demandent avec hauteur aux Romains qu'ils leur accordent une des deux places de consul. La guerre leur est déclarée. Songe des deux consuls. Manlius Torquatus fait mourir son fils parce qu'il avait combattu contre sa défense. Décius , Vautre consul, se dévoue pour l'armée , qui remporte une célèbre victoire sur les Latins. Réflexions sur l'action de Torquatus. On poursuit la guerre contre les Latins. On porte trois lois fort contraires au sénat. Tous les peuples latins sont vaincus et entièrement soumis à la domination romaine. Vestale condamnée. Lapréture accordée à un plébéien. Dames romaines convaincues d' empois^nement , et punies.
Les députés de Capoue et de Suessula s'adressèrent au peuple romain, et lui demandèrent avec instance de vouloir l)ien leur envoyer des garnisons en quartier d'hiver pour les défendre contre les courses des Samnites, qui souvent entraient à main armée dans leur pays, et ravageaient leurs terres. Cette grâce, qu'ils n'eurent pas de peine à obtenir, pensa leur devenir funeste. Les Romains, d'un côté, accoutumés jusque-là à ime vie dure et sobre, ignoraient combien \u\i^ ville noyée dans les délices comme Capoue pouvait leur être nuisible ; et les Campaniens , de l'autre , ne savaient pas
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combien il est dangereux d'admettre une garnison étrangère. Ils en firent bientôt de part et d'autre une triste épreuve.
Les soldats Capoue % plongée dans le luxe, et très-propre dès
eavoyés eu . ^ i i i i r
quartier lors 3 corrouipre la discipline militaire , amollit bien-
Capoue ira- tot Ics soldats quc Romc y avait envoyés par les délices
co^spiratîou ^'^ Ics plaisirs dont elle leur fournissait la matière en
îiabi[r.iLs' abondance, et leur fit oublier absolument leur patrie.
Liv hb. 7, Pendant les quartiers d'hiver, on prenait des mesures
pour ôter aux Campaniens leur ville par le même crime par lequel eux-mêmes l'avaient enlevée à ses anciens habitants, et l'on employait leur propre exemple contre eux. Ces soldats romains se prétendaient bien fondés en raison. « Car enfin , disaient-ils , est-il raisonnable que «les Campaniens, incapables de défendre par eux- (( mêmes ni leurs personnes ni leurs biens, possèdent «les terres les plus fertiles de l'Italie, et habitent une « si belle ville préférablement à une armée victorieuse , (( qui , au prix de ses sueurs et de son sang , en a chassé « les Samnites? » Ils formèrent donc entre eux le barbare dessein d'égorger les Habitants de Capoue et de s'y établir en leur place.
An. R. 4i3. c. MARCIUS RUTILUS. IV.
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