‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 3)Chapitre 14 sur 141 · Q. FABIUS VIBULANUS. AV.J.C.44S · texte numérisé non relu

Q. FABIUS VIBULANUS. AV.J.C.44S

M. CORNÉLIUS , etc.

L'année suivante, les nouveaux décemvirs prirent possession de leur charge le jour des ides de mai , selon

■ « l-'iicilis in procUvia vitiorum decursus est.» {^S>s.v . de 1 ra , il , i .)

Oa HISTOIRE ROMAINE.

l'usage alors pratiqué. Là finit la comédie qu'avait jouée Appius Tannée précédente ^ Il leva le masque et se montra tel qu'il était. Les vertus sincères et solides ne font que croître et se fortifier avec les années ; mais on ne soutient pas long -temps un personnage feint et simulé ^ , et l'on revient bientôt à son naturel.

D'abord , par un traité secret , accompagné des serments les plus terribles , les décemvirs convinrent ensemble de se soutenir tous mutuellement , et d'appuver de l'autorité de tout le collège décemviral toutes les entreprises et toutes les volontés de chacun des décemvirs; de ne point se démettre de la charge qu'ils avaient reçue; de n'admettre personne qu'eux au gouvernement ; de jouir tous des mêmes honneurs et d'un pouvoir égal ; de n'avoir recours que très-rarement et dans la dernière nécessité aux arrêts du sénat et aux ordonnances du peuple , et de décider de toutes choses , autant qu'il se pourrait faire, par eux-mêmes.

Le premier jour où ils se montrèrent en cérémonie jeta la terreur et la consternation dans tous les esprits. Ils parurent dans la place publique chacun avec douze licteurs ; au lieu que jusque-là il n'v avait eu qu'un des décemvirs , et avant eux un des consuls , qui se fît accompagner des douze licteurs : encore ne faisaient-ils point paraître dans la ville les haches, qui étaient la marque du droit de vie et de mort. Maintenant l'on voyait marcher devant eux , en une longue file , ces

' « nie finis Appio aliense perso- recidunt. Quibus veritas sabest ,

nx ferend* fuit. Suo jam indè vi- <ja*que, nt ita dicam, ex solido

vere ingeuio cœpit. » (Liv. ) enascuntur, tempore ipso in majus

^ « Nemo potest personam diù meliusque procednnt. » (Sesec. de

terre. Ficta citù in naturam suam Clément. I, i.)

otlîciei"S au noiubiv de si\-vingls, aviv leurs taiscoaux ariius (le haches, qui anuoneaienl par avance les violentvs et les cruelles exécutions auxquelles ilevait s'atleniliv quiconque oserait ' , ou ilans le sénat , ou (levant le peuple , prononcer un mot qui rappelât le souvenu* de la liberté : c*est-à-*lire qu'on setait donné ilix rois, ou plutôt dix tvrans.

Us en soutinrent merveilleusement le caractère dans toute leur conduite. Ils étaient d'un abord presque inaccessible : à peine daignaient-ils prêter l'oreille aux plaintes qu'on leur portait; ils repouilaient avec une tlurete et une hauteur qui déconcertaient ceux qui avaient aflaire à eux. C^n n'en pouvait tirer aucune justice. Ils concertaient ensemble en particulier 1rs jugements qu'ils renilaient en public. Si quelqu'un , se «Tovant lésé par un des dtkremvii^s, recourait à un autre, il était traite de manière à regretter île ne s en être pas tenu à son premier jugement. Après avoir laisse pendant quelque temps la terreur connue éi^alenient suspendue entre tous les citovens , ils firent enfin tomber l'orage sur le peuple; et il est incrovable à quel excès les vexations turent portées. Le bruit commença même à se répandre qu'ils avaient prête serment entre eux de se perpétuer dans leurs charités, et de ne s'en jamais démettre : ce qui mettait le peuple au ilesespoir.

Alors il tourna les ncux vers le sénat \ ne vovant d espérance de liberté (jue de la part de ceux par qui

' «Si q«is tnemorrm libert^tis niiu vultus plebeii. et iudt- libertatis

MHcai .«ut iu srnatu.dut in populo cipHn? aur.iui. uiulè servitutoiu ti-

uiiMSMTt. - meiiilo , hi euiu stahim reœpublicaiu

> ~ Circuiu»^vx^tarc tum patricio- abduverant. » ^^ Liv. ^

il craignait auparavant d'être réduit en servitude : crainte frivole , qui avait précipité la république dans le malheureux état où elle se trouvait. Les principaux des sénateurs haïssaient et détestaient les décemvirs , mais ils n'aimaient pas les plébéiens. Ils étaient bien éloignés d'approuver ce qui se faisait , mais ils ne pouvaient s'empêcher de penser et de dire que le peuple ne souffrait que ce qu'il avait mérite. Ainsi ils ne se hâtaient pas d'aller au secours de gens qui , par un amour aveugle de la liberté, s'étaient eux-mêmes jetés dans l'esclavage; et ils n'étaient pas fâchés de voir leurs chaînes s'appesantir de jour en jour, afin que le vif sentiment de leurs maux leur fît désirer le rétablissement des consuls et l'ancienne forme du gouvernement.

Cependant les décemvirs portaient l'insolence aux derniers excès. Ce n'était plus par les plébéiens qu'ils se faisaient accompagner, comme ils l'avaient fait d'abord pour gagner le peuple : c'était la jeune noblesse qui s'attachait à eux, et qui tenait à honneur de leur faire escorte. Il n'est pas étonnant que parmi une vile populace ils trouvassent des créatures disposées à flatter la tyrannie, et prêtes à sacrifier le bien public à leurs intérêts particuliers : mais que, dans l'ordre des patriciens, si fiers de leur noblesse et de leurs richesses, plusieurs se livrassent aux décemvirs pour opprimer avec eux la liberté , c'est ce qui surprend et ce qui révolte. Ils n'eurent point de honte de devenir les ministres de ces tyrans, qui, la tête levée, dominaient avec une fierté insupportable dans la république; qui ne tenaient aucun compte ni du sénat ni du peuple ; qui dépouillaient les citoyens de leurs biens, et disposaient impunément de leur vie; car la

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licence allait jusque-là. Les uns étaient frappés de verges comme des esclaves , les autres périssaient sous la hache comme des scélérats ; et afin que la cruauté ne fût point gratuite, ils ajoutaient la confiscation des hiens au supplice de celui qui les possédait. Le libertinage et le désir de s'enrichir étaient le double appât qui avait corrompu une partie de la jeune noblesse %et qui la tenait attachée aux tyrans.

Les ides de mai approchaient, où devait finir.la magistrature des décemvirs. Ils avaient dressé deux tables Deux tables de nouvelles lois, entre lesquelles il y en avait une qui tccs^aLix^jk défendait aux patriciens de s'allier par des mariages P'"*""'"*^"avec les familles plébéiennes ; à dessein sans doute d'empêcher que les droits du sang et de l'affinité ne rétablissent la paix et l'union entre les deux ordres. Il ne leur restait plus aucun prétexte de se continuer dans le décemvirat. Le jour des ides était donc attendu avtc une inquiétude et une impatience incroyables.

Il arriva enfin ce jour. Appius et ses collègues , au An. r. 3o5. mépris de toutes les règles et de toutes les coutumes Troisième* de la patrie, et au préjudice des lois mêmes qu'ils d°°emvï. venaient de porter, se continuèrent dans leur masis- ."**ecoa-

i o tiuucat eux-

trature de leur propre autorité , sans convoquer d'as- ™èuics dans

' * , ' leur charge ,

semblée, et sans consulter ni le peuple ni le sénat. et cxcr.ent

rr. 111 1 1' '/-HT 11//' toutes sortes

lout sembla alors perdu et désespère. Nul défenseur de violences.

1 1 i-i . ' ■ •. /^ • Dionvs.l.ri,

lie la liberté ne paraissait. On ne voyait aucune res- p. 684-705. source à tant de maux, ni pour le temps présent, ni Z'js-il' dans l'avenir. Rome n'était point reconnaissable , et n'était plus Rome. Elle était devenue le siège de la

' «Hàc nicrccde juvcntus nobilis suam malle, quàui omnium libertacorrupta , non modo non ire (jhviàm trm.» (Liv.) injuria? , sed propalàm llcentiam

T'/ne Xir. llist. Rom. ^

tyrannie, et le théâtre des plus horribles violences. Il n'y avait point de mauvais traitements que les décemvirs n'exerçassent sur quiconque osait désapprouver leur conduite , bannissant les uns sous de vains prétextes ; faisant mourir les autres sur de fausses accusations qu'ils leur suscitaient par des gens à leurs gages et dont ils s'établissaient les juges souverains; confisquant les biens des condamnés à leur profit et à celui des jeunes nobles qui leur servaient de satellites, dépouillant ainsi les plus riches et les meilleures familles; outrageant les femmes et les filles qu'ils trouvaient à leur gré ; et n'épargnant non plus que des esclaves ceux qui s'opposaient à leur brutalité. Ils poussèrent si loin leur fureur, qu'ils contraignirent une grande partie de la noblesse d'abandonner Rome , et de s'aller réfugier dans des villes voisines des alliés : de sorte qu'il ne resta plus guère dans la ville que ceux qui étaient d'intelligence avec les tyrans , ou qui ne prenaient aucun intérêt au bien de la république.

Cuerres de ^^*- ^^^^ déplorable où se trouvait Rome inspira pour la part des p||g ^j^ méoris général à tous les peuples voisins, in-

Sabinsetdes r O II

Éques. Diffi- clignés ct houtcux de voir l'empire dans une ville où

culte pour la ~ ^ * i / •

levée des il n'y avait plus de liberté. Ils crurent que c était une

troupes. . -, 111 I ^ ' c • >

occasion lavorable de venger leurs défaites passées , et de réparer les dommages qu'ils avaient soufferts. Animés de ces espérances, ils lèvent de grosses armées, et se préparent à tomber sur Rome. Les Sabins, d'un côté, se répandent sur les confins de l'état , et , après avoir fait un grand butin et versé beaucoup de sang dans la campagne, ils viennent camper devant Erète, petite ville située sur le Tibre , à six ou sept lieues de Rome. ' T.cs Éques , d'une autre part , se jettent dans le pays

iiistoirj: romaiive. 67

de Tusculuin , en désolent une grande partie , et se postent près d'Algldum.

Ces nouvelles causèrent un grand effroi parmi les décenivirs, qui , dans la crainte d'une double guerre, se voyaient obligés d'assembler le sénat. Ils n'ignoraient pas quel orage ils auraient à essuyer , quels reproches on leur ferait d'être l'unique cause du ravage des terres , et de tous les malheurs dont la république était menacée. Ils prévoyaient qu'on profiterait de l'occasion pour tenter de leur oter leur pouvoir, s'ils ne se roidissaient contre de semblables attaques, et ne faisaient ini exemple de (quiconque oserait se mesurer avec eux. 11 fallut pourtant se résoudre à convoquer le sénat. La proclamation qu'en fit le héraut dans la place publique étonna tout-à-fait la multitude , parce que cette coutume avait été interrompue depuis la seconde année du décemvirat. On disait que l'on avait obligation aux ennemis de ce qu'on voyait encore dans la ville quelque trace des anciens usages et quelque reste de liberté. Connue nul sénateur ne comparaissait à l'appel du héraut , le peuple crut d'abord que c'était une marque (ju'on ne reconnaissait plus d'autorité dans les décemvirs , et il résolut d'en faire autant de son côté , en ne répondant point à l'appel quand ils voudraient faire des levées. Les décemvirs envoyèrent leurs officiers chez les sénateurs pour les sommer de se rendre à l'assemblée ; mais ayant appris qu'ils étaient presque tous à la campagne, ils remirent l'assemblée au lendemain.

hlle fut plus nondjreuse qu'on ne s'y était attendu : ce qui affligea extrêmement le peuple, qui regarda cette démarche comme un abandon de la liberté, et comme une trahison de la cause publique. Mais si les

sénateurs vinrent au sénat avec trop de soumission , ils y parlèrent avec beaucoup de fermeté. Après qu'Appius eut déclaré que les Sabins et les Eques faisaient la guerre au peuple romain, qu'il fallait incessamment mettre des troupes en campagne , et que l'approche des ennemis ne souffrait point de retardement, L. Valérius Potitus , sans lui donner le temps d'achever , se leva pour parler hors de son rang. Et comme Appius voulait l'en empêcher en lui disant qu'il répondrait à son tour : Il ne s'agit point ici de vous répondre, repartit Valérius ;y'rt^' d^ autres clioses plus importantes et plus nécessaires h proposer au sénat , qui regardent vos cabales, et la conspiration que vous avez formée contre V état. Souvenez-vous, Appius , que je suis sénateur, et que je m'appelle Valere. Mais voyant bien qu'il n'avait point de justice à attendre de sa part, ni de celle de la plupart de ses collègues : Cest à vous seul que je m'adresse, dit-il en parlant à Q. Fabius Vibulanus , l'un d'eux , vous que nous avons honoré de trois consulats. Si vous avez encore le même zèle , et des intentions aussi droites que celles que nous vous avons connues autrefois , levez-vous cajourcVliui, tirez-nous de V oppression ou nous sommes. Tout le sénat a les feux arrêtés sur vous comme sur son unique appui. Fabius ' était plutôt léger et inconstant dans le bien qu'obstiné et endurci dans le mal. Il parut déconcerté par cette apostrophe , à laquelle il ne s'attendait point, (^es sortes de caractères , qui ne sont point mauvais ni malfaisants par eux-mêmes, souvent, laute de fermeté dans le bien , se laissent entraîner aux plus grands

' «In Eabio minus in bouo oonbtans, quàui j^naviiin in malitia ingcniiim erat. » .

nrsToiRE noMAiiVE. Gf)

rriincs par la force du mauvais cxcmplo. l^cs collègues lie Fabius s'attroupèrent autour de lui pour l'empêcher de répondre, et il s'excita un grand tumulte. Mais bientôt M. lïoratius lîarhalus s'étant levé, se fit faire' silence. C'élail le pclil-(ils de cet Horatius qui, après s't}tre signalé dans l'expulsion des rois, avait été fait consul avec Valérius Puhlicola. «On nous parle, dit-il, «de guerre étrangère, et d'ennemis qui sont près de «nous attaquer. Avons -nous donc une guerre plus « pressante que celle qu'on nous livre dans le cœur « même de l'état et de la ville , ni d'ennemis plus dé- « elarés (juc ces dix Tarquins qui , se donnant pour « législateurs, ont renversé toutes nos lois, et usurpé « un pouvoir tyrannique , dans lequel ils prétendent se « peipétuer malgré la république même ? Ont-ils oublié « que c'est sous la conduite des Valère et des Horace « que les rois ont été chassés de Rome? Croient-ils que «c'est le titre de roi qu'on poursuivait en eux? ne le « donnons-nous pas au grand'Jupiter ? n'appelons-nous «pas ainsi Romulus, notre fondateur? n'enq^loyons- « nous pas encore tous les jours ce nom dans les sacri- « fices et dans les actes de religion ? Ce qu'on pour- « suivait, ce qu'on détestait dans les rois, c'était leur «orgueil, c'était leur violence, c'était l'abus d'une « autorité, légitime en elle-même, mais qu'ils avaient « fait dégénérer en une vraie tyrannie. Quoi ! ce que « nous n'avons pu souffrir dans un roi , ni dans son fils, «nous le souffririons dans des particuliers sans litre, « sans pouvoir, et dénués de toute autorité, quoiqu'ils « osent encore en conserver les marques ? »

(>e discours mit en fureur les décemvirs. Cependant , connue Appius ne voyait pas encore comment l'affaire

se terminerait, il se contenta défaire quelques reproches fort mesurés , et de plaindre qu'on s'écartait mal à propos du sujet de la délibération.

Claudius , son oncle , continua pourtant à traiter la même matière, sans que par respect on osât l'interrompre : mais il le fit d'une manière douce et touchante, employant les prières plutôt que les reproches. Il le conjura par les mânes d'Appius son frère, père du décemvir, « de se souvenir plutôt de l'union étroite et « naturelle qui le liait à la patrie où il avait pris nais- « sance , que de l'injuste convention qu'il avait faite « avec ses collègues : que c'était plus pour lui-même « qu'il lui faisait cette prière, que pour la république : « qu'elle saurait bien , ou de gré ou de force , les ré- « duire à la raison : qu'on ne voyait pas oli des dis- « putes poussées à l'extrémité comme celles-ci abouti- « raient ; mais que les suites qu'elles pouvaient avoir le « faisaient trembler pour lui )\ Il conclut par dire qu'il ne croyait pas que le sénat dût donner aucun arrêt. C'était déclarer assez ouvertement qu'il regardait les décemvirs (;omme des particuliers qvii n'avaient pas droit de convoquer le sénat. Plusieurs opinèrent comme lui.

Cornélius Maluginensis , frère d'un des décemvirs , sous le prétexte du bien public , soutint fortement leurs intérêts. Il dit « qu'il s'étonnait que tant de gens sages « et prudents prissent le change comme ils faisaient « dans cette occasion : que la prétention d'Horace et « de Valère , qui soutenaient que le pouvoir des décem- « virs avait expiré aux ides de mai, n'était point sans « fondement , et qu'elle méritait bien d'être examinée « mûrement et à loisir dans le sénat; mais que, les en-

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« neniis étant prt'S([ue aux portes do Rome , il fallait , « préalablement à tout, lever des troupes, et charger « les décemvirs de marcher sans délai contre eux». Cet avis excita un grand tumulte : mais comme il fut soutenu par les jeunes sénateurs, il passa à la puralité; et c'était tout ce que demandaient les décemvirs.

Armés de cet arrêt , ils font les levées sans opposition , et partent sur-le-champ, les uns contre les Sabins, les autres contre les Eques. Appius fut laissé à Rome avec Sp. Oppius : c'était là où se devaient donner les plus rudes attaques , et il était bien propre à les soutenir.

Les armées romaines furent battues des deux cotés, par la faute des soldats , qui aimèrent mieux essuyer la honte d'être vaincus que de procurer l'honneur de la victoire à des chefs qu'ils avaient en haine et en détestation. Ce furent moins des batailles que des fuites concertées. Contre les Eques surtout , la perte fut grande. Les ennemis se rendirent maîtres du camp ; et les Romains , dépouillés de tout , trouvèrent heureusement à Tuscule un asile ouvert et un prompt secours chez des alliés fidèles et généreux.

Ces nouvelles , portées à Rome , y répandirent une grande alarme , et donnèrent quelque trêve aux divisions domestiques. Appius et son collègue prirent toutes les précautions nécessaires pour mettre la ville en sûreté, et envoyèrent de nouvelles troupes aux deux armées, avec ordre de porter la guerre dans le pays des ennemis, pour leur ôter la pensée et l'envie de venir attaquer Rome.

Deux actions criantes , d'un genre bien différent , mais également criminelles, donnèrent lieu à de grands

événements, et hâtèrent la perte des décemvirs. L'une se passa clans le camp , et l'autre dans la ville. Siccius est L. Siccïus , Ce famcux plébéien qui s'était si fort dis-

tué à l'armée . , i ' • / \ • •

parordredes tmgue par SOU couragc , et s était trouve a six-vmgts Liv.iib. 3, combats, servait actuellement dans l'armée qu'on avait Diouys^'Lir, euvoyéc contrc les Sabins. Les décemvirs qui la comi'"g :*>G. maillaient apprirent que Siccius s'entretenait souvent avec ses camarades des brouilleries présentes, qu'il parlait fort hardiment contre le décemvirat, et disait que le seul remède aux maux de la république était de rétablir les tribuns du peuple. Ces discours leur déplurent, d'autant plus que cet officier avait beaucoup de crédit. Ils résolurent de s'en défaire ; et, pour cet effet, l'ayant chargé d'une certaine commission avec un petit détachement, ils donnèrent ordre sous main aux soldats qui leur étaient dévoués de l'assassiner dans le premier endroit qu'ils trouveraient favorable à ce dessein. L'ordre fut exécuté. Siccius vendit cher sa vie. Comme il était plein de courage et de force, il tua plusieurs de ceux qui l'attaquèrent, et ne succomba que sous le nombre. Ce brave guerrier , qui était sorti victorieux de tant de combats, périt enfin malheureusement par la main de quelques traîtres que les décemvirs avaient armés contre lui. A leur retour , ils dirent qu'ils étaient tombés dans une embuscade où Siccius , après s'être long-temps défendu , et avoir couché par terre plusieurs des ennemis , avait été tué avec quelques autres soldats. Cette nouvelle causa une grande douleur à toute l'armée ; car il était généralement estimé et aimé. Une cohorte se détacha, avec la permission des décemvirs, pour aller ensevelir les morts. On fut

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étonn^ (le les trouver avec leurs habits et leurs armes , sans qu'ils eussent été dépouillés. On ne reniarcjua de tous cotés aucune trace ni d'iionnnes ni de chevaux , hormis dans le défdé par où les Romains étaient venus; et, ce (jui mit le comble aux autres preuves, on ne reconnut parmi les morts que des Romains. Il demeura pour constant, et la chose était claire, que Slccius avait été tué, non par les ennemis, mais par les siens.

Quand on eut enseveli les morts , on enleva le corps de Siccius , et on le transporta dans le camp. La douleur et l'indignation éclatèrent généralement. Après qu'on lui eut rendu tous les honneurs militaires, on demanda justice contre les meurtriers, et l'on voulait que, selon les lois de la guerre, ils fussent jugés et exécutés sur-le-champ. Les décemvirs les avaient fait disparaître, et, sous prétexte qu'on aurait à Rome la liberté de les accuser, ils différèrent toujours le jugement. Le meurtre commis dans la personne de Siccius aigrit extrêmement les esprits, et les préparait déjà au soulèvement.

Un autre meurtre encore plus déplorable, commis Appii.s, dans la ville , porta le dernier coup au décemvirat. L. cairepréùd Yirginius, de famille plébéienne, avait une fille encore y^" w jeune, et Aiïée d'environ quinze ans : elle était promise ^""P"^'î 7'

J ' O 1 r oblige de la

en mariage à Icilius, qui avait été tribun. C'était la tue' pour la

o ' T dciohcr

plus belle personne qui fût à Rome. Elle avait perdu àriufauiic. sa mère, et vivait sous la conduite de ses gouvernantes , r. /,4-49qui prenaient soin de son éducation. Appius, qui la ,,.8(5,87.

•. 1 1 ' • 1' • 1 . / Uiouys.l.ti,

vit par hasard, epris dune si rare beauté, ne songea p. 709-723. plus qu'aux moyens de satisfaire ses criminels désirs. Il la fit tenter par toutes les voies qu'une violente passion peut mettre en usage : mais il trouva toujours

dans la chasteté invincible de Virginie un rempart à l'épreuve de toutes ses attaques et de tous ses efforts. Voyant qu'une sévère pudeur lui interdisait toute espérance de séduction % il a recours à la violence. Il suborne un de ses clients, nonnné M. Claudius, et l'instruit bien de tout ce qu'd doit faire. C'était un homme hardi, effronté, et de ces gens qui ne s'introduisent dans la confiance des grands que par une complaisance criminelle pour leurs plaisirs. Cet infâme ministre des débauches du décemvir, rencontrant Virginie comme elle allait, accompagnée de sa gouvernante, aux écoles publiques, qui se tenaient dans la grande place, il l'arrête, et la revendiquant pour son esclave, il lui ordonne de le suivre, sinon il déclare qu'il l'emmènera de force. La jeune fille, tout hors d'elle-même, et tremblante de peur, ne sait ce qu'on veut lui dire. La gouvernante jette de grands cris, et implore l'assistance du peuple. On fait retentir les noms de Virginius son père , et d'Icilius son futur époux. Les parents , les amis accourent. Les plus indifférents sont touchés de ce spectacle. Elle fut mise par là en sûreté contre la violence. Claudius, prenant un ton de douceur, dit qu'il n'est pas besoin de se donner tant de mouvement ; qu'il ne songe point à employer la violence, mais seulement les voies ordinaires de la justice; et il appelle aussitôt la jeune fille en jugement, où elle le suivit par le conseil de ses parents.

Quand on fut arrivé au tribunal d'Appius, le demandeur expose sa fable, bien connue du juge avec qui elle avait été concertée. Il dit que cette fille était

• «Postquamomnia pudore septa banique vim aniiuum convertit." ynimadverterat, ad crudeletn super- (Liv. )

IIISÏOIIIF, ROMAINK. ^5

née chez lui d'une de ses esclaves , d'où, par un vol , elle avait été transportée par cette esclave chez la femme de Virginius, qui était stérile, et qui , pénétrée de douleur de se voir sans enfants, favail supposée pour sa fille, et comme telle l'avait nourrie dans sa maison: qu'il avait des preuves incontestables de ce fait^, à l'évidence desquelles Virginius lui-même, qui, après tout, était le plus offensé par une semblable supposition, ne pourrait rien opposer. Enfin il conclut à ce que, vu l'absence de Virginius, qui empêchait de juger l'affaire au fond , il fut ordonné par provision que l'esclave suivît son maître.

Une loi expresse , portée par les décemvirs euxmêmes, décidait le cas en faveur de Virginie. Elle déclarait qu'une personne étant en possession de la liberté', si l'on venait à lui contester son état , jouirait par provision de sa liberté jusqu'au jugement définitif. En vain Numitorius, oncle de Virginie, allégua- 1- il cette loi si équitable ; en vain représenta-t-il que Virginius étant absent pour le service de la république , on devait accorder une surséance jusqu'à ce qu'il pût venir défendre lui-même sa fille.

Appius, avant que de prononcer, dit « que la loi « qu'on citait était une preuve de son zèle pour la dé- « fense de la liberté; mais que les cas variaient : que, « si le père était présent , la fille, sans difficulté , devrait « lui être remise entre les mains : qu'il fallait donc le « faire venir au plus tôt. En attendant, il ordonna « qu elle serait remise entre les mains de Claudius , qui

' « Ut si fjiiis e libertate in servitutem assereretur , praetor viudicias secuudùui Ilbertateiu daret.»

« s'obligerait, sous bonnes cautions, de la représenter « après l'arrivée du père ».

Cette sentence prononcée par Appius fut suivie des pleurs et des gémissements de Virginie, et des femmes qui l'accompagnaient. Tous ceux qui se trouvèrent à ce jugement frémissaient d'horreur et d'indignation ; mais personne n'osait s'expliquer ouvertement. Icilius, jetant de grands cris, s'avance à travers la foule pour défendre Virginie. Le licteur, sous prétexte que le juge a prononcé, veut l'écarter, et le repousse rudement. ^ Un traitement si injurieux aurait enflammé de colère l'esprit le plus modéré ^ Icilius, d'un naturel violent et emporté, n'avait garde de le souffrir tranquillement. « C'est le fer à la main qu'il faut que tu m'éloignes d'ici , « dit - il à Appius , si tu prétends étouffer la connais- « sance de tes infâmes projets. Je dois épouser cette c( fille, mais je la dois épouser chaste et vierge. Ainsi K assemble, si tu le veux, tous tes licteurs et ceux de « tes collègues; fais préparer les faisceaux et les haches : « l'épouse d'Icilius ne demeurera point hors la maison « de son père. Si toi et tes collègues vous avez enlevé « au peuple les deux appuis de sa liberté, le tribunal «et l'appel, ne croyez pas que vous puissiez exercer « au gré de vos passions un empire tyran ni que sur nos « enfants et sur nos femmes. Exercez-le, si vous le vou-

' « Placidum quoque ingenium muni patris spo/isa Icilii. i\ on , si

tam atrox injuria accendisset. Fcrro tiihunitiiim aiixilium et provocatio-

hiiic libi summovendits siini, Âppi, nem plebi romanœ , dnas arces l'ibcr-

inquit, ut cackum feras quod celari tatis tuendcv , ademistis , ideb in li-

ins. f'iiginem ego hanc sum duclu- beros quoque nostros conjugcsque

rus, nuptain pudicainquc habiturus. regnuin vestrœ Ubidbii dattim est.

Proindè omîtes coUegarum quoque Sacite in tergum et in cervices nos-

lictores convoca, e.ipediri virgas et Iras : pndicitia saltein in tuto sit. » sccures jubc : non manebit extra do-

HISTOIRE ROMAINK. nrj

« loz, sur nos personnes; mais que leur chasteté soit à « i'ahri de vos violences. » Icilius ajouta encore quekjues traits de cette force, et conclut en protestant qu'il ne perdrait qu'avec la vie le courage et la constance que devait lui inspirer un légitime et chaste amour pour défendre la liberté de son épouse '.

Toute la multitude était émue, et prête à en venir aux dernières extrémités. Appius , qui s'en aperçut , et ({ui ne s'attendait pas à tant de résistance , fut obligé de plier. Il dit «qu'il voyait bien qu'Icilius, encore « plein de la fierté et de la violence tribunitienne, ne M cherchait qu'à exciter du tumulte : qu'il ne lui en '< fournirait pas de matièie pour ce jour: qu'il voulait « bien, en faveur de Virginius absent, et de sa qualité « de père, et en faveur aussi de la cause commune de « la liberté, remettre le jugement au lendemain. Mais «que, si Virginius ne comparaissait point, il dénon- « çait dès à présent à Icilius et à ses semblables qu'il « passerait outre , et que, pour réprimer l'insolence « des réfractaires, il n'aurait besoin que de ses licteurs, « sans recourir à ceux de ses collègues ». Après être demeuré quelque temps en place, afin de ne pas j)araître n'être venu au tribunal que pour cette affaire unique, comme personne ne se présentait, il leva le siège, et retourna chez lui, bien chagrin de ce qui venait de se passer.

l.a première chose qu'il fit en l'entrant dans son logis, fut d'écrire au camp à ses collègues de ne point tlonner de congé à Virginius, et même de le tenir enfermé sous bonne garde. Le courrier partit sur-le-

' "Me vindicanteni sponsain in libeitatem vila citiiis deseret qujin lidcs. >•

lyS HISTOIRE ROMAINE.

champ; mais il avait été prévenu de quelques heures. Au premier moment que l'affaire de Virginie avait fait bruit, le frère dlcilius et le fils de Nunn'torius, jeunes gens pleins de feu et de bonne volonté, étaient montés à cheval, et, courant à toute bride, étaient arrivés de bonne heure au camp. Virginius , ayant obtenu son congé, en sortit beaucoup avant que le courrier fût venu. Pour plus grande sûreté, il prit une route détournée.

La nouvelle de l'arrivée de Virginius à Rome déconcerta beaucoup le décemvir, mais n'éteignit point sa passion. Le lendemain, dès le matin, Virginius se rend à la place publique avec sa fille. On ne pouvait arrêter les yeux sur Virginie sans être sensiblement touché. L'air triste et négligé dans lequel elle paraissait, son visage sombre et abattu , ses yeux éteints et baignés de larmes, des rayons de beauté* qui, à travers ce triste appareil, ne laissaient pas d'éclater, faisaient de puissants effets sur les cœurs. Son père, encore plus éploré qu'elle, tendait les mains vers les citoyens qui remplissaient la place, et implorait leur secours, leur représentant d'une manière touchante le malheur où il était réduit, et le danger où eux-mêmes allaient être exposés pour leurs femmes et pour leurs filles. Icilius en disait autant de son coté.

Cependant Appius arrive, et d'un air assuré et menaçant, monte sur son tribunal. Pour prévenir toute résistance, il avait fait descendre du Capitole les troupes qui y étaient à ses ordres, et qui s'emparèrent de la place. Toute la ville était dans l'attente du jugement qui allait être prononcé. Claudius se plaint de ce qu'on ne lui a pas rendu justice la veille, et expose en peu

HiSTOIllE ROM A IN K. 'jq

de mots les preuves sur lesquelles il fondait sa demande. T.c père de la fille et ses autres parents réfutent , par (les raisons solides et san^i réplique, la supposition prétendue de Virginie. Le juge , qui ne se possédait pas , tant sa passion l'aveuglait, sans vouloir entendre davantage les défendeurs, prononce que Virginie appartenait à Claiidius. Tous les assistants, ayant entendu cette sentence, lèvent les mains au ciel, et poussent d'horribles clameurs, qui marquaient leur douleur et leur indignation. Appius, transporté de colère et de lurtau', dit qu'il sait bien qu'il y a dans la foule des factieux et des rebelles qui ne cherchent qu'à exciter du tumulte; qu'ils feront bien de se tenir en repos, sans quoi les troupes qu'il a fait venir exprès sauront aisément les réprimer. 11 ordonne ensuite au licteur d'écarter le peuple, et de faire place à Claudius pour emmener son esclave. Toute la multitude se retire , et l'infortunée Virginie allait être la proie du ravisseur. Son père alors, ne prenant conseil que de son désespoir, se détermine sur-le-champ h un affreux parti. Il demande par grâce à Appius qu'il lui soit permis d'interroger en particulier la nourrice en présence de sa fille, afin de s'assurer, par ses réponses, de la vérité (lu fait, et de se consoler par là du jugement qui vient d'être rendu. On n'eut pas de peine à lui accorder cette faveur, La foule se retire, et lui fait place. Il tire à l'écart sa fille avec la nourrice, et la conduit insensiblement vers l'étal d'un boucher. Ayant pris là un cout(>au : Voila, lui dit- il, ma cJiereJille, tunique moyen de te conserver ton honneur et ta liberté; et il le lui enfonce dans le sein. Puis, retirant ce couteau tout

8o HISTOIRE ROMAI>'E.

ensanglanté: Par ce sang innocent ^ cria-t-il à Appiiis, je dévoue ta tête aux dieux infernaux.

^ , Il s'élève à l'instant un horrible bruit. Yiroinius,

Lc5 deux ar- c? '

méesseré- ^Q^^■ couvert du sang de sa fille, et tenant en main le

Toltent,etse . r> ■

retirent sur couteau quï fumait encore, court en mrieux par toute

le mont , • i • 11

Aventin, la placc , animant les citoyens au recouvrement de la

mom*wé. liberté. S'ouvrant ensuite un chemin jusqu'aux portes

^^■5^53/ de la ville, il monte un cheval qui l'y attendait, et s'a-

^^a^^toV^' vance vers le camp. Une grosse troupe de plébéiens,

qui montait à près de quatre cents hommes , le suivit

de près.

Icilius, futur époux de la jeune fille, et Numitorius , son oncle , étaient autour de son corps , déplorant le crime d'Appius, la funeste beauté de Virginie, et la cruelle nécessité où son père avait été réduit. Les femmes % fondant en larmes, et poussant de profonds soupirs, s'écriaient : Est-ce donc la la récompense de la chasteté ? Est-ce pour assouvir la brutalité d'un infâme décemvir que nous mettons au monde nos enfants ? ajoutant encore mille autres plaintes touchantes, telles que la douleur, plus vive et plus tendre dans les femmes, sait ordinairement leur inspirer dans dépareilles afflictions. Les hommes, et surtout Icilius, réservant toute leur indignation pour les injures qui intéressaient la patrie, n'élevaient leur voix que contre la tyrannie et l'oppression du peuple ; et ils réclamaient sans cesse le tribunat et l'appel. La multitude est animée et prend feu,

' » Sequentes ciamitant matronae , liebris dolor , quo est mœstior imbe-

Eamne liberoriim procreandorum cillo animo, eo miserabilia magis

conditionem? ea pudicitice prcemia querentibus subjicit. " (Liv.) esse? caeteraque, quse in tali re mu-

HISTOIRE ROM AIXE. 6l

partie par lenormité du crime , partie par l'espérance de recouvrer sa liberté.

Appius , irrité , et non effrayé de ces mouvements , donne ordre à ses licteurs de saisir Icilius, et de le conduire en prison. Il n'était plus temps : déjà celui-ci avait autour de lui non-seulement une populace mutinée, mais deux illustres chefs qui vinrent dans le moment se mettre à la tète de cette multitude, A alère et Horace. Le décemvir. vovant qu'il n'était point obéi, vient lui-même en personne, accompagné dune troupe de jeunes patriciens , pour animer les licteurs par sa présence et par ce secours. On se jette sur eux , on brise leurs faisceaux, et on s'en sert pour les fi'apper eux-mêmes. Appius , craignant pour sa propre vie, se retire , et convoque rassemblée du peuple. C'était une grande imprudence. Horace et Valère l'y suivent, et s'étant emparés de l'autre côté de' la place publique, ils V élèvent le corps de A irginie dans un endroit d'où il pouvait être vu de tout le monde, et, v avant attiré une grande partie du peuple, ils font de cruelles invectives contre Appius et contre les fauteurs du décemvirat. Cette partie des citoyens, soit par respect pour les illustres personnages qui leur parlaient , soit par compassion pour celle que sa beauté avait réduite aux derniers malheurs , soit par l'espérance qu'on leur faisait naître de remettre la république dans son premier état, devint tellement supérieure à la faction des déeemvirs, qu'excepté un très-petit nombre qui tenait encore pour eux , tout le reste les abandonna. Appius , intimidé enfin par cette désertion , fut obligé de sortir de la place la tête couverte de son manteau , et de se sauver dans une maison voisine. La précaution était

Trme JTf. Huu.R.m. 6

Sa HISTOIRE ROM A IINE.

nécessaire, et s'il ne se fût retiré promptement , il courait risque d'être accablé par le peuple , et de porter la peine qu'il méritait. Valère et les siens ne gardèrent plus de mesures, et, par leurs vives déclamations contre le décemvirat , ils achevèrent de déterminer ceux qui étaient encore irrésolus.

Mais rien n'augmenta davantage la haine contre les décemvirs que le pompeux appareil dont les parents de Virginie accompagnèrent ses funérailles. Son corps , élevé dans la place sur un lit magnifique, en sorte que tout le monde le pouvait voir , fut porté comme en triomphe par toute la ville. Les filles et les dames romaines sortirent de chez elles à sa rencontre : les unes parsemaient le lit de fleurs et de couronnes ; les autres y jetaient leurs ceintures et leurs bracelets, et d'autres les ornements de leurs têtes. On n'oublia rien pour décorer ses obsèques.

Telle était la situation de Rome quand Virginius arriva au camp d'Algidum. Il y excita bientôt un tumulte plus grand que celui qu'il avait laissé dans la ville : car, outre que la troupe de près de quatre cents citoyens dont il était accompagné rendait son arrivée remarquable , le couteau qu'il tenait à sa main , et le sang dont il était tout couvert, attirèrent sur lui les yeux de toute l'armée. Chacun lui demandant ce qui s'était donc passé, il resta quelque temps sans répondre autrement que par ses larmes. Quand il fut un peu revenu à lui , et qu'on eut fait silence , il raconta de suite tout ce qui était arrivé dans la ville. Puis , tenant ses mains étendues vers le ciel , et s'adressant aux soldats , il les priait « de ne point lui imputer un crime dont « Appius était le seul auteur, et de ne point le regarder

HJSTOIUii JlOMAINi:. 83

« avec horreur comme le meurtrier et le parricide de « sa fille. )) Il ajoutait que «la vie de Virginie lui aurait « été plus chère que la sienne, si elle avait pu, en con- « servant la vie, conserver sa liberté et son honneur; « mais {jue, voyant qu'on l'entraînait comme une esclave « pour être livrée à la passion du décemvir, il avait cru « qu'il valait mieux perdre ses enfants par la mort que « par l'infamie : que c'était par pitié et par tendresse « qu'il avait send)lé devenir cruel : qu'il n'aurait pas « survécu à sa fille , s'il n'avait espéré que ses com- « pagnons l'aideraient à venger sa mort : qu'ils avaient « des filles , des sœurs et des femmes : que la passion « d'Apj)ius n'était pas morte avec sa fille ; mais qu'elle « deviendrait d'autant plus effrénée, qu'elle serait plus « impunie : que son malheur leur apprenait à se préce cautionner contre une pareille injure ; que , pour lui , « il avait perdu sa femme : que sa fille , ne pouvant « sauver son honneur qu'en perdant la vie , avait souf- « fert une mort funeste, mais honnête; qu'il n'avait « plus rien à craindre pour sa famille de la brutalité « d'Appius : que , quant à la violence qu'il pourra.it « exercer sur sa personne , il saurait bien s'en délivrer M avec le même courage avec lequel il en avait préservé « sa fille : que c'était à eux à mettre en sûreté leur hon- « neur, leur vie, leur liberté, et celle de leurs enfants ». Ces plaintes de Yirginius furent suivies des acclamations de toute la multitude. Les soldats, d'une commune voix , l'assurèrent qu'ils vengeraient sa douleur et leur liberté. En même tenjps il se répandit un bruit vpnu de Rome , que les aflanes des décemvirs y étaient entièrement ruinées, et qu'Appius lui-même, ne s'étant sauvé qu'avec peine des mains de la populace, avait

8/f HISTOIRE ROMAINE.

pris la fuite , et s'était retiré en exil. Ce bruit , mêlé de vrai et de faux , acheva de déterminer les esprits à la révolte. On crie aux armes, on arrache les drapeaux, et on prend le chemin de Rome. Les décemvirs, consternés de ce qu'ils voyaient, et de ce qu'ils apprenaient s'être passé dans la ville, courent de côté et d'autre dans le camp pour apaiser le tumulte. S'ils parlaient avec douceur, on ne tenait compte d'eux , et on ne les écoutait point : s'ils prenaient un ton d'autorité, les soldats répondaient qu'ils avaient les armes à la main , et qu'ils savaient s'en servir.

Ils marchent donc droit vers Rome, traversent paisiblement la ville, et se rendent au mont Aventin. A mesure qu'ils rencontrent des citoyens , ils les exhortent à recouvrer la liberté , et à créer des tribuns du peuple. Du reste, nulle violence, nulle parole de menace. Le décemvir Sp. Oppius convoque le sénat. L'avis commun fut de n'employer dans la conjoncture présente que des voies de douceur , d'autant que c'étaient les décemvirs eux-mêmes qui avaient donné lieu à tous ces mouvements. On députe vers les soldats trois hommes consulaires , Sp. Tarpéius , G. Julius , P. Sulpicius , pour leur demander de la part du sénat par quel ordre ils avaient abandonné le camp, et quelle était leur prétention en s'emparant à main armée de l'Aventin. Ils n'étaient pas embarrassés de la réponse qu'il fallait faire; mais, comme ils ne s'étaient point encore nommé de chef, personne n'osait s'en charger en particulier, ni en prendre sur soi la haine et les risques. Toute l'assemblée s'écria confusément qu'on leur envoyât Valère et Horace, et qu'ils donneraient leur réponse.

H rSTOIRE ROMAINE. 85

Quant les députés furent partis, Virginius représenta aux soldats «qu'ils venaient de se trouver einbar- « rassés dans une affaire qui n'était pourtant pas fort <( difficile, parce qu'ils étaient une multitude sans chef, « un corps sans tête : qu'ils avaient rendu une réponse « fort sage, mais qui était plutôt l'effet du hasard que « d'une résolution concertée en commun : qu'il croyait « qu'on ferait bien de nommer dix personnes qui se- « raient chargées du gouvernement, et qu'on appelle- « rait tribuns militaires, nom assez convenaljle à une « charge créée par des soldats ». Comme on le nommait le premier de tous: «Réservez-moi, dit-il, ces « marques d'estime et d'affection pour un temps plus « convenable. Nulle dignité ne peut m'être agréable tant « que ma fille n'est point encore vengée; et, dans un « temps de trouble comme est celui où se trouve main- « tenant la république , il n'est pas à propos , ce me « semble, de mettre en place les personnes les plus expo- « sées à la haine des adversaires. Si vous me jugez capa- « ble de vous rendre quelque service , je ne le ferai pas « moins en demeurant particulier. »On créa donc dix tribuns militaires, à la tête desquels fut mis MarcusOppius.

L'autre armée, qui était opposée aux Sabins, ne tarda pas à suivre cet exemple. Le meurtre de Sicclus y avait extrêmement aigri les esprits, comme nous l'avons rapporté. Dès qu'ils surent que leurs camarades avaient renoncé à l'obéissance des décemvirs , ils embrassèrent avec joie le même parti. Ils firent choix aussi parmi eux de dix tribuns qu'ils établirent dans leur marche , dont Sextus Manlius ' était le chef; et, s'étani

' Tiie-Livc l'appelle Manilius.

86 HISTOIKE flOMAINE.

réunis avec les premiers , ils campèrent avec eux. Ils mirent le soin du gouvernement entre les mains des vingt tribuns. M. Oppius et Sext, Manlius, les plus considérables de l'une et de l'autre troupe , furent nommés pour présider à ce conseil.

Le sénat était dans un grand embarras , et s'assemblait tous les jours, mais sans prendre de parti : tout le temps se passait à se faire mutuellement des reproches, et l'on ne concluait rien. L'avis commun aurait été qu'Horace et Valère allassent négocier avec les deux armées au mont Aventin. Mais ils refusaient d'y aller, à moins que les décemvirs, ne déposassent les marques d'une dignité qui était finie pour eux dès l'année précédente. Les décemvirs, de leur côté, se plaignant qu'on voulût les réduire à la condition d hommes privés, et les dégrader de leur charge, protestaient qu'ils ne la quitteraient point qu'ils n'eussent mis la dernière main aux lois pour lesquelles ils avaient été créés, et qu'ils ne les eussent fait accepter.

L'armée, informée par M. Duilius, qui avait été tribun , qu'après bien des disputes le sénat ne formait aucune résolution fixe, passe du mont Aventin sur le mont Sacré , comme dans un lieu où leurs ancêtres avaient jeté les premiers fondements de la liberté du peuple. Duilius leur avait fait comprendre « que les « sénateurs ne seraient pas fort inquiets , et ne se déci- « deraient point, jusqu'à ce qu'ils les vissent abandonner « la ville : que le mont Sacré ferait ressouvenir le sénat « de la fermeté des plébéiens , et qu'ils sentiraient que , « sans le rétablissement de la puissance tribunitienne , « il n'y avait aucune espérance de réunion ». Du reste , ayant établi leur camp sur le mont Sacré, ils imitèrent

IIISTROIE ROM A IN lu 87

la sagesse et la modération de leurs pères en n'exerrant aucune violence. Le peuple de la ville se joignit à l'armée, sans qu'aucun de ceux à qui leur âge le permettait s'en dispensât. Leurs femmes et leurs enfants les acconij)agnèrent dans une partie de leur marche , en leur demandant tristement à qui donc ils les laissaient, dans une ville où ni l'honneur des femmes ni la liberté commune n'étaient point en sûreté.

Rome étant ainsi changée tout à coup en une af- Les freuse solitude, et personne ne paraissant dans la place sonr^Ug^i publique, à l'exception de quelques vieillards, le sénat ^^ démettre. entra dans une véritable inquiétude. «Qu'attendez-vous, « pères conscrits? leur disait-on. Si les décemvirs perte sistent dans leur opiniâtreté, laisserez-vous tout périr? « Et vous, décemvirs, quelle est donc cette autorité à « laquelle vous tenez si fort? Quoi! prétendez -vous « connnander aux toits et aux murailles? N'avez-vous t( point de honte de voir que le nombre de vos licteurs « surpasse presque celui des citoyens qui sont restés « dans la ville ? Que ferez-vous si les ennemis viennent « l'attaquer? Mais si le peuple , voyant que sa retraite « nous touche peu , descend ici les armes à la main , «( que devenez-vous ? Votre dessein est-il de ne mettre « fin à votre autorité que par la ruine entière de la «ville? Ne comprenez-vous pas qu'il faut nécessaire- « ment ou renoncer à avoir un peuple, ou lui accorder « des tribuns? Nous nous passerons plutôt de magistrats « patriciens que le peuplé de magistrats plébéiens. Us « ont arraché à nos pères cette charge', nouvelle alors a pour eux , et qu'ils ne connaissaient point encore.

» ■• Novam inexpertainque eani tris,nenunc dulcedine seuicl capli pulestateui eiipucre patribus uus- i'eratit dcsidcriuai ; quuru prxïertini

88 HISTOIRE ROMAJNE.

« Croit-on qu'après en avoir goûté la douceur pendant « tant d'années, ils consentiront à en être privés pour «toujours, surtout après que, de notre part, nous «n'avons pas su user tellement de l'autorité, qu'ils « n'eussent pas besoin de secours et de protection ? »

Comme les décemvirs entendaient de pareils discours de tous côtés, vaincus par un consentement unanime, ils déclarent enfin que, puisqu'on le juge nécessaire, ils s'en rapportent absolument à ce que le sénat ordonnera. Ils les prient seulement de les mettre en sûreté contre l'envie et la haine publique , en leur représentant qu'il est de leur intérêt de ne pas accoutumer le peuple par le supplice des décemvirs à répandre le sang des sénateurs.

Lai)aixsc Quaud ccla fut ainsi arrêté, on députa Valère et

rétablit. On , . -il i i

orée des tri- Horacc avcc plcm pouvoir de conclure avec le peuple ""%„'^ un traité de pacification. On leur recommanda aussi

peuple. 1

L'^- ^'^•^' de prendre de justes précautions pour mettre les décemvirs à l'abri de la colère et de la violence du peuple. Ils furent reçus dans le camp avec une joie universelle, comme les libérateurs du peuple , et on leur rendit de publiques actions de grâces pour tous les services qu'ils lui avaient rendus, dans cette affaire, et lorsqu'elle commença à éclater , et maintenant qu'elle allait être terminée. Icilius portait la parole pour la multitude. Quand on vint à traiter de l'accommodement, et que les députés du sénat le prièrent d'exposer les demandes quil avait à faire, la réponse qu'il rendit, et qui avait été concertée avant qu'ils arrivassent, fit voir que le peuple ne fondait ses prétentions que sur l'éxjuité, et

nec nos temperemus imperiis , quo minus illi auxilii egeant. » (Liv. 1.3, cap. 52.)

IirSTOlRE ROMAINE. 89

non sur les armes qu'il avait en main. On demandait le rétal)lisseinent de la puissance tribunitienne et de l'appel, qui avaient été les deux remparts de la liberté du peuple avant la création des décemvirs , et qu'on ne fit point un crime à qui que ce fût d'avoir porté les soldats ou le peuple à se retirer sur le mont Aventin pour se remettre en possession de la liberté. Il n'y eut que l'article des décemvirs qui fût violent. Le peuple demandait qu'ils lui fussent livrés , et menaçait de les faire brûler tout vifs.

« Vos premières demandes, répliquèrent les députés, « sont si justes , que nous étions disposés à vous les « accorder de nous - mêmes , parce qu'elles ne tendent « qu'à assurer votre liberté, et non à faire aucun prête judice aux autres. Mais, pour les dernières, se sérail « vous faire tort à vous-mêmes que d'y condescendre : « il suffît bien de vous pardonner ces sentiments outrés « de colère, mais nous ne pouvons les approuver. Vous «vous rendez cruels ^ar la haine de la cruauté; et « avant presque d'être vous-mêmes libres , vous voulez « déjà dominer sur vos adversaires. Notre ville ne « verra-t-cUe jamais finir cette haine et cette guerre « déclarée des sénateurs contre le peuple , et du peuple « contre les sénateurs ? Vous avez plus besoin de boute cher que d'épée. Vous ne devez songer maintenant « qu'à bien établir votre liberté. » Toute l'assemblée ayant remis entièrement ses prétentions et ses intérêts entre les mains des députés, ils promirent de revenir bientôt et de leur rapporter la ratification de leurs demandes.

Quand ils furent retournés au sénat, et qu'ils eurent rendu compte de l'heureux succès de leur négociation ,

go HISTOIRE IIOMAIJNE.

les autres déceinvirs voyant que, contre leur espérance, on ne parlait point de leur supplice, donnèrent les mains à tout. Appius seul , le plus féroce et le plus odieux de tous , jugeant de la haine que le peuple lui portait par celle qu'il avait lui-même contre le peuple. «Je n'ignore pas, dit-il, ce qui m'est préparé. Je vois « bien qu'on diffère à nous attaquer jusqu'à ce qu'on « ait armé nos adversaires. La haine de mes ennemis « ne peut s'éteindre que dans mon sang. Je consens « aussi à me démettre du décemvirat. » On fit aussitôt un décret qui portait « que les décemvirs abdiqueraient « au premier jour leur magistrature : que le grand- « pontife Q. Furius créerait des tribuns du peuple , et « que personne ne pourrait être recherché pour cause « de la retraite des soldats et du peuple sur le mont « Aventin ». Le sénat s'étant séparé , les décemvirs se présentent à l'assemblée du peuple, et abdiquent leur magistrature; ce qui causa une joie universelle.

On porte aussitôt cette nouvelle au camp. Tout ce qui était resté de citoyens dans la ville suit les députés. L'autre partie du peuple vient dans le moment à leur rencontre. Ils se félicitent les uns les autres sur le recouvrement de la paix et de la liberté. Les députés, ayant convoqué l'assemblée , s'exprimèrent en ces termes : «Romains^, pour le bonheur et l'avantage de la « république en commun, et de chacun de vous en « particulier , retournez dans votre patrie , à vos dieux (c pénates, vers vos fenunes et vos enfants; mais re- « tournez-y avec la même sagesse et la même modé- « ration que vous avez fait paraître ici , où , dans un

' « Quod bonuiu , faustuin , Colix- in patriam , ad pénates , conjugcs <jne fit vobis , leique publicae , redite llberosque vestros. »

llIST(3IKi: ROM AIJN'fc:. ijl

ti besoin si universel d'une si nombreuse multitude , « aucun cbamp n'a souffert le moindre dommage. Por- « tez les mêmes dispositions dans la ville. Allez au « mont Aventln d'où vous êtes partis; là, dans ce lieu « d'un heureux augure, où vous avez posé les pre- « miers fondements de votre liberté, vous créerez des « tribuns du peuple. Le grand -pontife s'y trouvera <( pour présider à votre assemblée. » On écouta ces paroles avec une grande joie et de grands applaudissements.

Sans perdre de temps ils décampent, et prennent le chemin de Rome, congratulant tous ceux qu'ils ren- «ontraient, et recevant aussi leurs congratulations. Ils j)assent armés à travers la ville dans un grand silence, et arrivent sur le mont Aventln; là, sur-le-champ, le grand-pontife tenant l'assemblée, ils créent des tribuns: Virginius avant tous les autres, puis L. Icilius et P. Numitorius , oncle de Virginie, qui avaient eu le plus de part à la révolution : après eux , C. Sicinius , fils ou petit-fils de celui qui avait été l'un des premiers tribuns créés sur le mont Sacré, et M. Duilius , qui , avant l'établissement des décemvirs, s'était distingué dans la charge de tribun du peuple, et qui depuis leur avait été toujours fort opposé. On en ajouta cinq autres moins connus , mais de qui l'on était bien sûr : M. Titinius,M. Pomponius,C. Apronius,P. Villius, C. Oppius.

Dès ([u'ils furent entrés en charge , le peuple , sur la requête d'Icilius , ordonna qu'on n'inquiéterait personne pour s'être séparé des décemvirs. Duilius fit passer en même temps une ordonnance pour élire des consuls, avec la clause expresse qu'il serait permis d'appeler de

leurs décrets au peuple. On procéda aussitôt à l'élection des consuls, qui furent Valère et Horace.

An. R. 3ofi. L. VALÉRIUS POTITUS.

At.J.C.446.

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