‹ OEuvres complètes. Accompagnée d'observations et d'éclaircissements historiques (volume 3)Chapitre 15 sur 141 · M. HORATIUS BARBATUS · texte numérisé non relu

M. HORATIUS BARBATUS

Les nou- Ccs dcux magistrats étaient fort populaires de leur

veaux con- , . l'-'ii a t

suis portent naturel , et avaient hérite de leurs ancêtres beaucoup

des lois très- ii .^T'-./i i i.ll'

favorables dc douccur et d equite clans le gouvernement de la re- ^^oaysA.ii, publiquc. Voulaut s'acquitter de la promesse qu'ils Liv'^i^b'^3 avaient faite au peuple en l'engageant à mettre bas les 1-55. armes, d'avoir un soin particulier de ses intérêts, ils portèrent plusieurs lois qui lui étaient très-favorables. La première déclarait que tout ce qui serait ordonné par le peuple assemblé par tribus obligerait tous les Romains comme ce qui était statué dans les assemblées par centuries. C'était donner une force infinie aux lois tribunitiennes ' ; car c'étaient les tribuns du peuple qui présidaient à ces assemblées par tribus. Pour mettre le privilège de l'appel hors de toute atteinte , ils défendirent de créer aucune magistrature dont il ne fiit point permis d'appeler; et la même loi donnait permission de tuer quiconque entreprendrait de le faire, sans que, pour ce meurtre, on pût être appelé en justice. Ils renouvelèrent et fortifièrent la loi qui déclarait la personne des tribuns sacrée, et qui défendait, sous peine de mort, de les maltraiter en aucun manière. Ils ordonnèrent aussi qu'on porterait dans le temple de Cérès les décrets du sénat pour les mettre sous la garde des édiles du peuple , au lieu qu'auparavant il dépendait des consuls de supprimer ou d'altérer ces décrets. Les

' « Quà lege tribunitlis rogatioiiibus icluru acerriiuuiu datiiin est. >•

(Liv.)

HISTOIRE ROMAINE. q3

j)atriciens n'osèrent s'opposer à toutes ces lois, mais ils ne les reçurent qu'à regret : car toutes les précautions (jiie l'on prenait pour affermir la liberté du peuple leur paraissaient une diminution de leur crédit '.

La puissance tribunitienne et la liberté du peuple Appius est étant ainsi fondées et affermies, les tribuns crurent qu'il jûf5tmeni,ci était temps d'attaquer les décemvirs. Ils résolurent de sôn.oli li les fiiire assigner, non pas tous ensemble, de peur qu'ils î^iorqu'Opne se prétassent mutuellement la main, mais les uns T'u^*-- Leurs

r ' autres col-

après les autres, persuadés qu'en les partageant ils en lègues «ont viendraient plus aisément à bout. Ils commencèrent Liv. lib. 3,

par Appius , qui s était rendu le plus odieux au peuple par ses vexations et par le rapt de Virginie. Le père de cette fille infortunée se porta contre lui pour accusateur. Le jour de l'assignation étant arrivé, et Appius étant descendu dans la place escorté d'une troupe de jeunes patriciens , cette vue renouvela dans tous les esprits le souvenir de ces jours odieux où ces mêmes patriciens, comme autant de satellites, lui faisaient cortège. Alors Yirginius, prenant la parole, dit : «Le dis- « cours n'est d'usage que pour les clioses susceptibles « de quelque doute et de quelque incertitude. Ainsi je « ne perdrai point le temps à faire un long plaidoyer « contre un citoyen de la cruauté duquel vous vous « êtes délivrés vous-mêmes par les armes ;et je ne souf- « frirai pas qu'à ses autres crimes il ajoute l'impudence « de se défendre devant vous des griefs dont je pour- « rais le cliarger. Je vous fais grâce, Appius , de toutes « les actions impies et criminelles que vous avez com- « mises pendant deux années. Je me réduis à un seul

' " Qiiidqiiid enim libertati plebis caveretur, id suis dtcedere opibiis credfbant, •> (Liv.)

« point, et je vous demande s'il n'est par vrai que, « contre la teneur claire des lois, vous avez accordé « la provision à Claudius contre Virginie, qui était en « possession de la liberté. 11 me faut répondre précisé- « ment, et consentir à être jugé sur ce point : sinon « je vous fais jeter en prison. »

Le fait sur lequel on interrogeait Appius était si clair, et l'injustice si atroce, qu'il ne pouvait accepter la condition proposée par le tribun sans consentir à sa condamnation , et il ne voyait aucun moyen de se tirer de ce défilé. Cependant, quoiqu'il ne pût compter ni sur le secours des autres tribuns , ni sur le jugement du peuple, il implora d'abord les tribuns. Et comme aucun d'eux ne faisait de mouvement , et que l'officier se mettait en devoir de le saisir au corps : fen appelle au peuple^ dit-il. Cette parole, seul appui de la liberté du peuple, sortie d'une bouche qui avait, peu de temps auparavant, prononcé un jugement absolument contraire à cette même liberté, fit faire silence. Chacun , de son côté , disait « qu'on voyait enfin qu'il v avait <c des dieux qui prenaient soin des choses humaines : « que la punition de la cruauté et de l'orgueil venait « à la vérité à pas lents, mais qu'elle était terrible: « que celui qui avait aboli l'appel était forcé maintece nant d'appeler : que l'ennemi déclaré et le destruc- (t teur des droits du peuple venait implorer sa pro- « tection ; et que ce juge inique, ({ui avait livré à la « servitude une personne libre , était livré lui-même « aux fers et aux liens, sans que le privilège de sa « liberté lui fût d'aucun secours ».

Appius cependant, contraint de faire un personnage qui devait coûter beaucoup à sa fierté, paraissait de-

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\niil le |)('uj)i(' comme suppliant , et en tenait le langage. 11 rapportait a les services considérables que ses « ancêtres avaient rendus à la république tant en paix (f qu'en guerre. Il déplorait le succès funeste de son « zèle pour les intérêts du peuple, qui, l'avant porté « à renoncer au consulat, lui avait mis à dos tous les « sénateurs, pour avoir consenti et s'être prêté au « projet de lois nouvelles et égales entre tous les ci- « toyens. ))1I invoquait «les lois qu'il venait d'établir, h « la vue et au mépris desquelles le législateur était jeté « dans les fers , et conduit en prison : qu'au reste il « essaierait de rendre compte de sa conduite lorsqu'on « lui accorderait une audience pour plaider sa cause: « (jue pour le j)résent il se bornait à demander que, « comme citoyen, il lui fût permis de se défendre, et « qu'on ne le condamnât point sans l'avoir entendu : « que, si cette justice lui était refusée, il implorait de « nouveau l'autorité des tribuns, et qu'il en appelait a au peuple: que la conduite qu'on allait garder à son « égard montrerait clairement si la puissance tribuni- « tienne et l'appel au peuple ne sont que de vains noms, « sans vertu et sans réalité, ou si les citoyens oppri- « mes y trouvent un solide appui contre l'injustice des

« magistrats ».

Virginius, de son coté, prétendait « qu'Appius Clau- «' dius était de tous les citoyens le seul qui ne devait « point trouver de protection dans les lois : qu'on jetât «( seulement les yeux sur ce tribunal , le centre et l'a- « sile de tous les crimes, où ce décemvir perpétuel, « ennemi déclaré des biens, de la liberté, de la vie des «citoyens, passant des rapines et des meurtres à de «honteuses débauches, avait, sous les veux du peuple

« romain, livré à l'infâme ministre de ses passions une « fille d'une condition libre et d'iuie naissance honnête, « l'arrachant d'entre les bras de son père comme une «esclave prise en guerre; et par un cruel arrêt avait « armé la main de ce malheureux père contre sa fille : « que la prison , qu'il avait l'insolence d'appeler le do- « micile des plébéiens, n'était pas moins pour lui que pour « les autres ». Il conclut en disant « qu'autant de fois « qu'Appius réitérerait son appel , autant de fois de son « côté il renouvellerait la protestation qu'il avait faite « de le faire conduire en prison , s'il ne consentait à « être jugé sur le fait unique et selon la clause qu'il lui « avait d'abord proposée ». Il y fut conduit en effet. Une action si hardie ne fut improuvée de personne : cependant elle excita de grands mouvements dans les esprits parmi le peuple , qid croyait presque porter à l'excès l'usage de sa liberté en traitant avec cette rigueur un citoyen aussi considérable que l'était Appius. Le tribun remit à un temps plus éloigné le jour de l'assignation.

Qu'il est difficile, dans une cause où les juges sont partie et animés de l'esprit de vengeance, de se renfermer dans les bornes d'une justice rigoureuse, et de ne rien accorder à la passion ! Appius était criminel : mais il fallait le juger dans les règles. En punissant en lui la tyrannie, on le traitait tyranniquemcnt.

C, Claudius, oncle d'Appius, qui, ne pouvant souffrir les crimes des décemvirs et l'abus énonne que faisait son neveu de la puissance suprême, s'était retiré à Régille ,son ancienne patrie, quitta sa retraite et revint à Rome, pour aider de tout son crédit, dans un danger si pressant, ce même neveu dont on savait qu'il avait

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détesté tous les excès. On vit paraître dans la place ce vénérable vieillard, revêtu d'un habit de deuil, et accompagné de tous ceux de sa famille et d'un grand nombre de clients. Il priait « qu'on ne fît pas cet af- « front à la famille des Claudius, de les faire regarder « dans la postérité comme des citoyens qui avaient mé- « rite les fers et la prison. Il représentait que c'était « une chose bien indigne de voir chargé de chaînes , « dans un cachot avec des voleurs et des scélérats, un « homme qui certainement devait faire honneur à ses « descendants par les places considérables qu'il avait a remplies , qu'on pouvait regarder comme le législateur « de Rome, et connue l'auteur du droit public et des « sages règlements qui venaient d'y être établis. Il con- « jurait les Romains de faire céder leur juste colère aux « sentiments de bonté et de compassion qui leur étaient «naturels, et d'accorder la grâce d'un seul coupable « aux humbles supplications de la famille entière des « Claudius, plutôt que de* rejeter les prières de tant de « personnes pour le crime d'un seul : que pour lui, s'il « se rendait suppliant pour Appius , ce n'était pas qu'il « fût rentré en grâce avec son neveu; qu'il faisait cette « démarche uniquement pour l'honneur de sa famille : «qu'on avait recouvré la liberté par le courage; que « la voie pour affermir l'union entre les deux ordres « était la clémence ».

Plusieurs furent touchés de ce discours, moins par rapport à Appius que par considération pour son oncle. IMais Yirglnius « priait les citoyens d'avoir plutôt com- « passion de lui et de sa fille; et il ajoutait que les « prières d'une famille qui avait exercé un dur empire « sur le peuple ne méritaient pas d'être mises en com-

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